• 14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

     

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    « Morts pour la France » : cette formule est l’essence même des milliers de monuments aux morts qui ont été érigés entre 1920 et 1925. Pour ne pas oublier ceux qui sont tombés au combat, pour honorer leur mémoire et leur sacrifice, ces lieux de mémoire incarnent le ressenti, le traumatisme de ces veuves, de ces orphelins, de ces parents qui ont perdu un être cher durant la Première Guerre mondiale. La « Der des ders » a saigné la France ; plus d’un million et trois cent mille soldats sont morts dans les tranchées ou la boue. Les survivants de cette barbarie furent, eux, à jamais amputés de leur innocence et de leur insouciance.

    Ce mouvement d’édification de monuments aux morts de 14-18 n’est pas spécifiquement français. Mais, son ampleur dans l’Hexagone est sans commune mesure : plus de 36000, ce qui correspond pratiquement à l’ensemble des communes du pays. La symbolique de ces édifices, installés principalement sur les places des villages ou dans les cimetières, est particulièrement forte. Nombreuses sont les représentations de soldats en uniforme, incarnation du destin tragique de ces poilus. La figure de la femme, qu’elle soit une allégorie de la souffrance, de la France, est une autre de ces thématiques employées pour glorifier les morts qui ont versé leur sang pour leur pays.

    Paix et Fraternité

    Mais rares, quelques dizaines, sont les monuments aux morts s’opposant directement à la guerre. L’un deux, à Dardilly, dans le département du Rhône, appelle même à la fraternité entre les peuples, une formule trônant en haut de cet édifice en forme d’obélisque. Cette formule est atypique, surtout lorsque l’on replace le monument dans le contexte de l’époque où il fut construit, tant la figure de l’autre, l’Allemand, le vaincu était haïe. Aucune arme ou drapeau n’est présent sur la sculpture et point de glorification des héros morts pour la France. La seule référence objective à la guerre vient de la scène principale : une mère qui fuit avec son enfant une maison en feu.

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    Pour mieux comprendre la portée, le message et la symbolique de ce monument, nous nous sommes avec Nicolas Beaupré, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Clermont.

    Un autre exemple de ces monuments aux morts pacifistes se trouve dans la commune de Gentioux, dans la Creuse. La sculpture d’un enfant, le poing droit serré et brandi face à un obélisque où sont inscrits les noms des disparus de la commune, compose l’ensemble. Mais c’est surtout la formule « Maudite soit la guerre », sous la stèle des morts, qui donne à ce monument toute sa mesure. Son existence même a longtemps été jugée problématique par les autorités.

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    En 1922, le préfet, soit le plus haut représentant de l’Etat dans le département, refusa même de participer à son inauguration. Le monument est devenu un lieu de rassemblement pour les mouvements pacifistes, où, tous les 11 novembre est entonnée la célèbre chanson de Craonne. Durant la Première Guerre mondiale cette chanson contestataire fut censurée et interdite par le commandement militaire pour ses paroles antimilitaristes. 

    Centenaire 14-18 : à la découverte

     du monument aux morts pacifiste

     de Dardilly 

    Entre 1920 et 1925, en France, des milliers de monuments aux morts ont été érigés. Mais dans ce vaste mouvement, rares furent ceux s’opposant directement à la guerre. A l'occasion de notre couverture du centenaire de la Première Guerre mondiale, nous nous sommes entretenus autour du monument aux morts singulier érigé à Dardilly, dans le banlieue de Lyon, avec Nicolas Beaupré, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Clermont Auvergne. Ce spécialiste du premier conflit mondial nous a livré tous les secrets de ce monument atypique appelant à la fraternité entre les peuples. 

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    Nicolas Beaupré 

    "Ce monument aux morts est assez exceptionnel, très original, de par le message qu'il entend transmettre, qui est un message pacifiste sans ambiguïté ; ce qui est assez rare pour les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale."

    "Il y a quelques dizaines de monuments aux morts pacifistes en France et celui de Dardilly en est un bon exemple."

    "Le monument est dû à deux artistes, un sculpteur lyonnais et un sculpteur parisien, Félix Dumas et Charles Yrondi. Il est inauguré le 27 avril 1924. Cette inauguration prend place dans une seconde vague d'inauguration de monument aux morts puisque la grande majorité des d'entre eux sont inaugurés entre 1919 et 1921.
    Il ne figure pas parmi les plus tardifs, qui sont inaugurés à la fin des années 20, mais dans une période intermédiaire, ce qui explique aussi en partie la possibilité d'un discours pacifiste. La plupart des monuments aux morts ont été inaugurés en même temps :
    c'est un des facteurs qui explique leur caractère assez univoque."

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    "Le monument de Dardilly est original à plusieurs points de vue. Déjà par son emplacement, ici, dans un cimetière, où il accueille les visiteurs à l'entrée devant le portail. Il s'inscrit un peu comme un cénotaphe, comme une tombe sans corps au sein de ce cimetière. Il est entouré des morts de la commune."

    "Le projet de monument a été initié en 1919 avec une commission du conseil municipal qui lance une souscription en juillet de cette année-là, souscription qui ne mentionne aucunement le futur message politique du monument."

    "_La souscription est très classique. On peut y lire que la ville est soucieuse de rendre un hommage posthume aux glorieux morts de la commune tombés pour la patrie. Et que les combattants se sont battus, je cite, 'pour sauver la liberté, le droit des peuples et le patrimoine de nos aïeux. Ils ont tout donné, leur espoir, leur jeunesse et leur vie. Nous leur devons une éternelle reconnaissance'. On est là dans un discours mémoriel tout à fait classique qui ne laisse pas du tout augurer de la forme et du message du futur monument_".

    "Le monument est construit ensuite entre 1922 et 1924. Et c'est dès 1922 qu'il prend cette forme pacifiste explicitement voulue par le maire de Dardilly de l'époque, qui s'appelait Jean-Louis Pradel. Il avait lui-même perdu un fils à la guerre : Claudius, né en 1891 et mort au début de la guerre, en novembre 1914. On peut d'ailleurs lire son nom sur la face arrière du monument. Ce qui peut aussi expliquer pourquoi le monument avait cette dimension si revendicative." 

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    "_Il est écrit sur le monument que Claudius est mort à Souchez le 16 juin 1915. Mais si on fait une recherche dans la base de données 'Mémoire des hommes', liste des morts pour la France, ou encore sur les registres matricules du Rhône, on se rend compte que cette date est fautive. Avec le centenaire, il y a beaucoup de recherches sur les monuments aux morts, notamment à l'université de Lille où il y a une base de données quasiment exhaustive des monuments aux morts français, on se rend donc compte qu'il y a beaucoup d'erreurs sur ces édifices. Là il y en a une visiblement._"

    "Le maire de Dardilly, qui était de tendance radical socialiste, donc un maire de gauche (mais en même temps le Parti radical socialiste était le grand parti politique de l'époque donc un parti plutôt de centre gauche qui n'avait a priori rien d'extrémiste), choisit pourtant un monument avec un discours extrêmement militant et très rare pour l'époque, que l'on voit dans les inscriptions qui sont choisies avec ce 'contre la guerre, à ses victimes, à la fraternité des peuples'". 

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    "On voit que par rapport à la souscription de 1919, il n'est plus du tout question d'héroïsme, mais uniquement de victimes. De plus, en bas sous la sculpture, on peut lire : 'Que l'avenir console la douleur'". 

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    "Le monument condamne donc explicitement la guerre. Condamnation qui est redoublée par le motif de la sculpture qui présente non pas un poilu en armes mais une femme avec un enfant devant une maison en flammes. Cette représentation a le mérite à la fois d'évoquer ceux qui restent, les endeuillés, la femme et l'enfant, l'orphelin et la veuve. Mais elle évoque aussi le sort, et c'est assez rare, des civils de l'arrière qui ont vu, par exemple, du fait de la guerre leur maison incendiée". 

    14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes

    "On retrouve ce type de représentations d'habitude plutôt dans les zones du front où on a quelques monuments qui évoquent le sort des civils ou qui parfois portent le nom des victimes civiles du lieu. Mais c'est assez rare aussi loin du front, et en arrière, comme ici près de Lyon, à Dardilly". 

    "Le monument a donc une pensée pour les victimes civiles de la guerre. Ce qui est somme toute assez rare puisque la mémoire du premier conflit mondial, jusqu'à aujourd'hui dans le cas de la France et dans le cas des pays d'Europe occidentale, s'est beaucoup focalisée autour de la figure du combattant." 

    "Là, le nom des combattants est présent derrière le monument, mais ce qu'on voit d'abord, c'est la femme et l'enfant, victimes de la guerre au même titre que ceux qui sont morts sur le front". 

    "Le monument est inauguré le 27 avril 1924, lors d'une cérémonie où le maire n'invite pas le préfet, n'invite pas l'armée, n'invite pas les hommes politiques locaux, mais uniquement les anciens combattants de l'ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants) qui était la plus petite, la plus militante et la plus orientée à gauche des associations d'anciens combattants." 

    "Prennent donc la parole lors de l'inauguration, le maire, un représentant de l'ARAC et un professeur de droit de l'université de Lyon. Et ces trois prises de parole sont, elles aussi, comme le monument, sans aucune ambiguïté. Elles sont extrêmement militantes, extrêmement pacifistes."

    "Notamment celle du maire. Plutôt que d'évoquer le sort des Poilus de la commune tués à la guerre, il évoque à plusieurs reprises dans son discours le sort des fusillés. Cela montre bien qu'on a ici, en 1924, une mémoire militante de gauche qui s'exprime à la fois à travers le monument mais aussi à travers les discours qui sont prononcés."

    "_Ces discours sont ensuite édités sous la forme d'une petite plaquette qui est préfacée par Henri Barbusse, qui était à la fois le président et fondateur de l'ARAC, et l'auteur du plus grand best-seller de la littérature de guerre de l'époque en France, 'Le feu' publié en 1916, ouvrage qui obtiendra le Prix Goncourt. A l'époque Henri Barbusse s'est converti au communisme ; il est donc un écrivain engagé." 

    SOURCE : https://fr.euronews.com/2018/11/09/centenaire-14-18-a-la-decouverte-du-monument-aux-morts-pacifiste-de-dardilly

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 9 Novembre à 18:20

    Ils ne sont effectivement pas nombreux les Monuments aux Morts pacifistes. Aussi ceux qui existent sont précieux.

    Je signale un Monument aux Vivants (en fait une plaque) qui a été inauguré il y a quelques années au hameau de Cauduro sur la commune de Babeau-Bouldoux près de Saint-Chinian dans l'Hérault. Il rend compte du fait que les onze jeunes de Cauduro mobilisés en 1914 sont tous revenus vivants de la guerre ! 

    A Cessenon la paroisse a construit en 1921 un autel des défunts qui porte les noms de 68 des 69 Cessenonais décédés lors du conflit. Oui, une erreur a fait qu'on en a oublié un qui ne devait pas être sur les registres paroissiaux. C'est qu'i était né dans un village voisin. Mais ce 69ème figure sur la liste de la grosse cloche baptisée pour la circonstance.

    Au-dessus de cet autel des défunts on a placé un vitrail qui représente "Notre-Dame des Tranchées" ! Quand je fais visiter l'église je ne manque pas de citer ce commentaire d'Effel qui dans un de ses dessins fait dire à Dieu "Je jouais double jeu !"

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