• 1945, derniers secrets : Sétif, le massacre occulté *** A force de trop de non-dits, la blessure de Sétif reste, aujourd’hui, mal refermée

    1945, derniers secrets :

    Sétif, le massacre occulté

    A force de trop de non-dits

    la blessure de Sétif reste, aujourd’hui, mal refermée

    1945, derniers secrets : Sétif, le massacre occulté *** A force de trop de non-dits, la blessure de Sétif reste, aujourd’hui, mal refermée

    Le secrétaire d'Etat français chargé des Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, rend hommage aux victimes algériennes du massacre de Sétif, le 19 avril 2015. La France ne reconnaîtra sa responsabilité dans ce massacre que soixante ans après.

    AFP PHOTO / FAROUK BATICHE

    Tandis que la métropole est en liesse, le 8 mai 1945 vire aux tueries dans le Constantinois. Soixante-dix ans après, le mystère plane toujours sur le nombre de morts et les raisons de ce fatal engrenage, premier pas vers la guerre d'Algérie.

    Les youyous des femmes remplacent les cloches des églises, mais ce 8 mai 1945, dans le Constantinois algérien, on célèbre, comme en métropole, la capitulation des nazis. A Sétif, le jour de marché se fait jour de liesse. Vers 9 heures, le cortège - sont-ils 7000, 8000 ou 10 000? - s'arrête devant le Café de France. Les banderoles surgissent: "Vive l'Algérie libre et indépendante", puis un drapeau aux couleurs algériennes. Les nationalistes du Parti du peuple algérien de Messali Hadj et des Amis du manifeste et de la liberté de Ferhat Abbas profitent de ce rassemblement pour porter leurs revendications. Pour le pouvoir, c'en est trop. La veille, il avait prévenu: il autorise la manifestation, mais seuls les drapeaux français ou ceux des alliés doivent flotter. Bouzid Saal, un jeune homme de 26 ans qui porte l'étendard algérien, est abattu. La panique gagne. Les Algériens se dispersent dans la ville et agressent, à leur tour, les Européens - 29 d'entre eux sont tués ce premier jour. 

    En fin d'après-midi, un autre rassemblement est prévu à Guelma, à 180 kilomètres de là. La police tire et tue quatre Algériens. Dans cette ville où la population est très majoritairement musulmane (4500 Européens pour 20 000 habitants), le sous-préfet, André Achiary, prévenu par téléphone des événements de Sétif, consigne les trois compagnies de la ville, composées de tirailleurs algériens, et arme des milices civiles. Le cycle infernal est entamé. 

     

    1945, derniers secrets : Sétif, le massacre occulté *** A force de trop de non-dits, la blessure de Sétif reste, aujourd’hui, mal refermée

    Le modéré Ferhat Abbas (ici, en 1950) est vite débordé par les plus radicaux.

    © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS

    Le 8 mai 1945 marque une rupture irrémédiable entre les colons et la population musulmane. Et le premier pas vers l'indépendance de l'Algérie

    Le lendemain, les tribus rurales veulent venger les leurs et exercent des représailles. Les colons prennent peur. On s'enferme, on s'arme, on riposte, on réclame protection. Le 11 mai, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, ordonne l'intervention de l'armée, dans un télégramme sans ambiguïté: "Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d'une minorité d'agitateurs." 

    La répression, dirigée par le général Duval, commandant de la division de Constantine, est terrible. 10 000 militaires sont déployés, les automitrailleuses circulent dans les rues et visent les autochtones. Près de 3000 hommes rejoignent les milices et se lancent dans des expéditions punitives, des meurtres que l'armée se refusera à assumer. Officiellement, la répression prend fin le 22 mai. Ce jour-là, l'armée organise des cérémonies de soumission au cours desquelles les hommes algériens doivent se prosterner devant le drapeau français. On lance un ordre de garde-à-vous, le drapeau est levé, La Marseillaise chantée. Pour les Algériens, l'humiliation est totale. 

    Des cadavres jetés dans des puits

    ou brûlés dans des fours à chaux

    Très vite, la France s'emploie à couvrir d'un voile pudique les événements du Constantinois. Au cours de ce mois de mai, la censure fonctionne à plein et très peu d'informations parviennent jusqu'en métropole. En Algérie, des hommes sont extraits des prisons pour être fusillés sans jugement. Les cadavres sont enterrés, puis déterrés. Ils sont jetés dans des puits ou brûlés dans des fours à chaux pour rendre le décompte impossible. Quasiment aucune plainte pour disparition n'est consignée par les autorités et les registres des prisons présentent de curieuses lacunes. Rien ne doit filtrer de ces jours, côté européen. 

    Le 19 mai, le général de Gaulle désigne, enfin, le général Paul Tubert pour mener l'enquête. Mais cet ancien résistant, membre de la Ligue des droits de l'homme, reste bloqué à Alger jusqu'au 25 mai. Officiellement, il s'agit d'attendre un membre de la commission retenu ailleurs. En fait, on temporise avant de le laisser rejoindre Sétif. Lorsqu'il y parvient, c'est pour être rappelé à Alger le soir même. Il ne peut gagner Guelma, où la plupart des exactions ont été commises et se poursuivent encore. Le général de Gaulle a-t-il voulu épargner André Achiary, le sous-préfet de Guelma, un des principaux représentants de la Résistance en Algérie? L'interruption des travaux de la commission est ordonnée par le chef du gouvernement provisoire lui-même, semble-t-il. 

    Paul Tubert livre, malgré tout, un rapport à partir des quelques éléments qu'il a pu recueillir. Rendu public en... 2005, il ne laisse planer aucun doute sur les responsabilités: "La raison d'Etat, la commodité d'une répression aveugle et massive permettant de châtier quelques coupables parmi les milliers d'innocents massacrés, l'immunité administrative de fait couvrant, par exemple, le sous-préfet de Guelma, qui fit délibérément et sans excuse arrêter et fusiller des musulmans de la ville dont les familles réclament encore en vain une enquête, un jugement ou même une simple explication." 

    Le 24 juin 1945, le ministre de l'Intérieur, Adrien Tixier, en visite à Guelma, reçoit ce bilan: "400 tués et 250 blessés environ par les forces terrestres", "200 au grand maximum par l'aviation", "4 tués certains par la marine". L'estimation du nombre de morts côté algérien oscille entre 1000 et 1500. A partir de 1962, le gouvernement de l'Algérie indépendante, qui veut faire de Sétif un symbole, avance 45 000 morts - un chiffre que, quelques années plus tard, d'anciens responsables algériens admettront avoir choisi à des fins de propagande. Aujourd'hui, encore, le nombre exact de tués reste difficile à évaluer. L'historienne Annie Rey-Golzeiguer (Aux origines de la guerre d'Algérie, 1940-1945, aux éditions La Découverte) a opté pour cette formule: "La seule affirmation possible, c'est que le chiffre dépasse le centuple des pertes européennes et que reste, dans les mémoires de tous, le souvenir d'un massacre qui a marqué cette génération." Seul le nombre de décès européens - 102 - n'est pas contesté. 

    Autre mystère, les nationalistes algériens ont-ils voulu profiter des cérémonies du 8 Mai pour lancer une insurrection? Dans les premiers jours qui suivent le massacre, plusieurs responsables français - y compris communistes - tentent de propager l'idée d'une manipulation des indépendantistes par des fascistes italiens et les nazis. Le 10 mai, un communiqué du gouvernement général d'Alger accuse: "Des éléments troubles, d'inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation de l'Allemagne nazie." 

    Un contexte international favorable

    à l'indépendance

    En réalité, les massacres du Constantinois interviennent dans un climat d'extrême tension. Depuis 1940, les Algériens ont vu l'armée française s'effondrer, les Américains débarquer en triomphateurs et les partisans du général de Gaulle s'opposer à ceux du général Giraud. Le prestige de la France n'est plus ce qu'il était. Les Algériens revendiquent une égalité de droits. Et les ordonnances du 7 mars 1944, qui accordent la citoyenneté française à 65 000 d'entre eux, sont bien loin de répondre à leurs aspirations. 

     

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    Messali Hadj (ici, en France) a été déporté au Congo le 23 avril 1945.

    AFP

    Le contexte international leur est favorable. En mars 1945 se constitue la Ligue arabe. En avril, la conférence de San Francisco conduit à l'adoption de la charte de l'Organisation des Nations unies qui établit le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes". En Algérie, la préparation des élections municipales, prévues en juillet, accélère la diffusion des revendications. Des tracts sont distribués, les slogans ornent les murs, le mot d'ordre "Libérez Messali Hadj" - en avril, les autorités françaises ont transféré le leader au Congo - devient un classique des rassemblements. Peu à peu, les partisans de Messali Hadj débordent les modérés, proches de Ferhat Abbas. Pour autant, ni les armes ni les hommes ne sont prêts pour déclencher une insurrection le 8 mai. 

    Les mouvements autonomistes se heurtent à l'incompréhension côté européen. Au sortir de la guerre, le général de Gaulle veut montrer que la France est toujours une grande puissance. Il a besoin des colonies et ne peut accepter le moindre relâchement en Algérie. Sur place, la communauté européenne se sent en danger et vit mal le rejet d'une population à qui elle estime avoir apporté la civilisation. C'est sur ce terreau que le Constantinois, d'où viennent nombre de nationalistes - Ferhat Abbas n'est-il pas surnommé le "pharmacien de Sétif"? -, s'enflamme le 8 mai. 

    60 ans plus tard, la France admet

    sa responsabilité

    Cet épisode fait basculer la plupart des militants algériens du côté de la lutte armée. L'écrivain Kateb Yacine, 16 ans à l'époque, décrit cette journée, au cours de laquelle sa mère a perdu la mémoire, comme le ciment de son nationalisme. Ahmed Ben Bella, premier dirigeant de l'Algérie indépendante, dira, en 1982, que ces jours l'ont convaincu qu'il fallait "répondre à la violence par la violence". Un temps, les arrestations, les disparitions, la répression donnent aux Français le sentiment que l'agitation est sous contrôle. Pour dix ans à peine... jusqu'au 1er novembre 1954. 

    La France ne reconnaîtra sa responsabilité que soixante ans plus tard. En 2005, l'ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, décrit les "massacres de Sétif" comme une "tragédie inexcusable". En décembre 2012, François Hollande admet devant le Parlement algérien que "le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles". Le 19 avril dernier, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants, participe aux commémorations en Algérie. Mais il n'est que secrétaire d'Etat et, s'il rend hommage dans le livre d'or de la ville aux "victimes algériennes et européennes de Sétif, de Guelma et de Kherrata", il ne prend pas la parole publiquement. Le reproche lui en est fait. A force de trop de non-dits, la blessure de Sétif reste mal refermée. 

    SOURCE  :  http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/1945-derniers-secrets-setif-le-massacre-occulte_1706888.html



     



     

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