• Alain Filliard : Né Savoyard au creux des dunes

    " Mon meilleur copain s’appelait Farouk, on a fait les 400 coups ". Photo Robert Terzian (c) Copyright Journal La Marseillaise

    D’une médersa fréquentée en douce à son travail de cheminot à la gare Saint-Charles en passant par Cambrai, Alain Filliard raconte une vie menée tambour battant et l’amour qu’il voue à sa terre natale.

    Volets baissés, Alain Filliard natif d’Aïn Séfra dans l’Atlas saharien tient à recevoir ses hôtes à l’abri de la chaleur estivale. La parole facile, ce retraité qui réside aujourd’hui à Vitrolles évoque volontiers le parcours qui l’a conduit des portes du désert à la région marseillaise.

    Petit dernier d’une fratrie de quatre enfants, il voit le jour en novembre 1946. De son père, cheminot, il hérite d’un patronyme venu de très loin. « Filliard c’est savoyard, j’y tiens, j’ai même effectué des recherches généalogiques qui m’ont conduit à Chambéry ! » lance-t-il d’emblée. Son ancêtre paternel est arrivé en 1843 en Algérie, poussé par des conditions de vie très rudes. Plus tard mais pour des raisons semblables, sa grand-mère maternelle a quant à elle quitté Fiñana en Andalousie pour s’établir en Oranie.

    En 1954 débutait la guerre d’Algérie. Pendant huit ans elle allait bouleverser la vie de l’autre côté de la Méditerranée et déboucher sur l’Indépendance, poussant les pieds-noirs au « retour » dans un pays souvent inconnu : la France. Déracinés, nombreux sont ceux qui ont trouvé un nouveau port d’attache dans le Sud de l’hexagone. Une part de ces rapatriés qui a soutenu l’Organisation de l’armée secrète (OAS) dans son recours au terrorisme pour maintenir la domination coloniale, a progressivement confisqué la mémoire et la parole pieds-noires. D’autres ont suivi un tout autre cheminement. 60 ans après le déclenchement de la guerre, La Marseillaise est allée à leur rencontre.

    À Aïn Séfra -la source jaune en arabe- Alain Filliard se souvient d’une enfance « passée avec les petits musulmans », même si la ville était coupée en deux par un oued. D’un côté les quartiers européens, de l’autre « ce qu’on appelait le village nègre, c’était péjoratif, aucun doute là dessus ». Et à proximité de celui-ci le siège d’une compagnie méhariste, Aïn Séfra était ville de garnison.

    Une bombe 

    En 1954, son père est muté à Tlemcen. « Dès le premier jour, nous n’avions pas encore défait les valises que les vitres ont volé en éclats », se remémore-t-il. Une bombe qui visait des dépôts d’essence implantés à proximité des installations ferroviaires venait d’exploser. L’atmosphère s’alourdit. Pas de quoi décourager néanmoins les enfants de jouer ensemble.

    Alain Filliard qui parlait arabe avec ses amis d’Aïn Séfra, se lie à nouveau avec des petits musulmans. « Mon meilleur copain s’appelait Farouk. On a fait les 400 coups ! », sourit-il. Fils du riche propriétaire d’une fabrique de tapis, le jeune garçon passait chaque jour à la médersa où l’on apprend le Coran avant d’aller à l’école. « Il me disait à chaque fois : "Alain tu m’attends !" Moi je ne voulais pas l’attendre mais entrer. Problème : je refusais d’enlever mes chaussures », s’amuse-t-il. Un beau jour, il se décide à les retirer « mais je les ai quand même gardées sous le bras ». Discipline de fer et coups de bâton « il ne fallait pas se tromper d’une virgule... Cela dit en arabe, il n’y en a pas », rit Alain Filliard aujourd’hui.

    Farouk et lui n’en disent pas un mot. « Nous étions des enfants comme les autres. Il goûtait souvent chez nous, on se régalait avec les confitures de ma mère », se remémore-t-il. Insouciants et parfois inconscients, ils bravent les mises en garde et passent par les chemins interdits. Les adultes, eux, basculent de l’inquiétude à l’effroi. Une nuit d’août 1957, le beau-frère d’Alain, un gardien de la paix est tué à 27 ans dans l’exercice de sa fonction, laissant sa grande sœur seule avec deux enfants en bas âge.

    La guerre s’intensifie, les enterrements se multiplient et sont autant d’occasions de manifestations de colère. « Il y avait des mouvements de foule, il ne fallait pas pour un européen se trouver à côté d’un enterrement musulman. Mes parents n’étaient pas haineux, ils étaient surtout très inquiets pour mon frère, allé faire son service militaire en Kabylie en 1959 », témoigne Alain Filliard.

    Par la force des choses, les liens qui l’unissent à ses amis musulmans se distendent. Fin 1960, le jeune Alain assiste au discours de de Gaulle en visite à Tlemcen. « Il disait encore "Algérie française" mais avec une bouche un petit peu plus serrée », ironise-t-il.

    Tout s’enchaîne très vite, l’Indépendance approche. Un matin sa mère lui dit de ne pas aller à l’école. « Elle a ficelé quelques valises et nous sommes partis, elle, mes neveux et moi pour Sidi Bel Abbès », rapporte-t-il. Sur le quai de gare, en attendant le train, « un voleur de poules déguisé en soldat de l’ALN », demande à la famille d’ouvrir ses bagages. Un garde mobile le met en fuite. « Je ne l’ai su qu’après, ma mère avait caché dans une valise un 6,35 mm qui avait été confié à mon père », soupire Alain Filliard.

    « À Sidi Bel Abbès où vivait ma famille maternelle, j’ai vu la bêtise, humaine, les manifs de l’OAS. Je les ai vu désarmer un soldat qui faisait son service, le pauvre... », dit-il en pinçant ses lèvres. Le mari de sa seconde sœur, qui « s’est fait entraîné dans cette saloperie d’organisation qu’était l’OAS » disparaîtra le jour de l’Indépendance.

    Quelques temps plus tôt, Alain Filliard, à 15 ans et demi avec ses deux neveux âgés quant à eux de 7 et 5 ans, prennent le car pour Oran. « Je me souviens du chauffeur qui à tout moment criait "couchez-vous !" », rapporte-t-il, non sans émotion.

    Ils embarquent sur le Lyautey, un paquebot spécialement arrivé à Oran pour absorber l’afflux de rapatriés. Direction Marseille pour rejoindre sa sœur aînée, la mère de ses deux neveux, qui s’y était établie avec son second mari.

    Catastrophe : le couple parti à Sainte-Maxime pour le week-end ne reçoit pas le télégramme qui annonce leur arrivée imminente. Sur le port de Marseille, les neveux sont en larmes. C’est le dilemme : rester pour ne pas rater le rendez-vous ou se rendre à Endoume à l’adresse de sa sœur. Un taxi refuse le trio : leurs billets sont en francs algériens. Finalement, un couple marseillais les accompagne et ils sont reçus par des voisins de sa sœur très prévenants.

    C’est le début d’une nouvelle vie. Quand sa sœur tente de l’inscrire au lycée Colbert, le principal la raccompagne « vous n’avez pas de dossier scolaire ? Je ne veux pas le savoir. Ne vous en faites pas, à son âge, il saura casser des cailloux » . Rejoint par sa mère, Alain Filliard s’installe à la Belle-de-Mai « mon voisin c’était Francis le Belge, j’avais quitté l’Algérie pour le Far West... », plaisante-t-il.

    Il apprend le métier de plombier auprès d’un patron qui finira aux Baumettes et se découvre une passion pour la batterie. Son père, relevé de ses obligations professionnelles en Algérie est à deux ans de la retraite. Par fierté, il demande une nouvelle affectation. Ce sera Cambrai. Les immenses dunes de Aïn Séfra sont bien loin. « Mais tout comme le service militaire à Kaiserslautern, ce fut une période formidable », assure Alain Filliard. De retour à Marseille, il rencontre Yvette, une employée des PTT, en 1967. « On s’est marié pendant la guerre, en 1968 », dit-il dans un éclat de rire.

    « Bienvenue chez vous » 

    Devenu cheminot « par hasard », il passe de gare en gare jusqu’à Marseille Saint-Charles. Il y restera jusqu’à sa retraite.

    En 2012, 50 ans après l’Indépendance, ses deux fils le poussent à revenir aux sources, à sa source : Aïn Séfra. Dans l’avion qui conduit la famille à Tlemcen, Alain raconte son histoire au passager voisin. « Quand nous nous sommes posés deux femmes voilées qui étaient assises devant moi se sont soulevées. Elle m’ont dit : "Monsieur, bienvenue chez vous". Ça prend aux tripes », confie-t-il avant de s’interrompre pour passer la main sur ses joues humides. Son voyage le bouleverse. Il croise la route du frère d’un de ses anciens camarades de classe. Coup du destin, Farouk qui a repris l’activité de son père, est au même moment en France pour son commerce. À Aïn Séfra, Alain Filliard est reçu en frère. « Nous allons y retourner, ils nous attendent », promet Alain Filliard, fier de ne pas avoir versé dans le ressentiment et le racisme comme une partie des siens avec lesquels il a rompu les liens. Fier aussi de ses enfants « c’est grâce à eux et à ma femme que j’ai franchi le pas ». Chez les Filliard on a le rail comme la musique dans le sang. Ses deux fils sont eux aussi cheminots et le dernier, Tony, chante dans le groupe marseillais Rascal riddim reggae.

                                                                                                                                                          Léo Purguette 

    SOURCE : http://www.lamarseillaise.fr/marseille/societe/31202-alain-filliard-ne-savoyard-au-creux-des-dunes

     

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