• Alain Ruscio : maître d’œuvre d’une Encyclopédie de la colonisation française (le grand entretien)

    Alain Ruscio : maître d’œuvre d’une Encyclopédie de la colonisation française (le grand entretien)

     Alain Ruscio

    Encyclopédie de la colonisation française : ce travail véritablement titanesque qui vient à édition a été mis en chantier par l’historien Alain Ruscio auquel nous avons posé quelques questions sur l’entreprise dont ce premier tome est l’éclaireur.
    Mais c’est aussi l’occasion de revenir sur un autre livre paru en 2015 et qui, en ces temps de montée de l’extrême droite en France, est une lecture nécessaire et décapante. Si l’on sait que le passé informe notre présent, on s’en convainc encore plus en lisant Nostalgérie – L’interminable histoire de l’OAS (La Découverte, 2015). 

    Dans un entretien réalisé par Grégory Marin le vendredi 15 mai 2015 pour L’Humanité, à la question suivante : « vous parlez de « ces-Français-qui-se-croient-de-souche », pour qui l’histoire coloniale est « dans leur vie d’aujourd’hui » »… Alain Ruscio répond : « La société française est aujourd’hui encore très fortement marquée par la question algérienne. Il y a plusieurs millions de Français qui sont liés à l’histoire de l’Algérie pour des raisons différentes : les pieds-noirs et leurs descendants qui vivent encore dans la haine et le regret, les soldats de l’époque, qu’ils aient été ou non des héros, et les Algériens qui ont vécu là-bas et leurs descendants français, de quelque côté qu’ils aient été, indépendantistes ou harkis. Des gens qui ont un seul point commun et toutes les raisons de continuer le combat mémoriel. Et puis, il y a ce que j’appelle un « nouveau vécu » de la guerre d’Algérie. Un ancien soldat qui prend le métro à Saint-Denis ou à Bobigny est confronté à cette sensation de présence massive d’Algériens (ou ce qu’il peut assimiler comme tels) et, pour certains, la théorie du grand remplacement n’est pas loin. Autant d’éléments qui font que les plaies de la guerre d’Algérie ne sont pas refermées ».

    Deux exergues éclairantes sont mis en regard en ouverture du livre : l’une qui est une réplique de Jules Roy au Général Massu : il a tiré son épingle du jeu en faisant croire aux Pieds-Noirs qu’il allait sauver leur Algérie en torturant ; il l’oppose à Germaine Tillion qui les a vraiment défendus en cherchant à préserver la coexistence des communautés ; l’autre, la définition d’ « Ultra » dans le Dictionnaire du Canard enchaîné de 1958.

    Histoire et actualité s’épaulent à l’appui de sa thèse : si les idées « coloniales » sont si prégnantes en France, c’est qu’elles ont une antériorité. Écrire l’histoire de l’OAS, c’est rendre visible ce qui sourd dans la société dans un : « […] courant [qui] empêche les évolutions nécessaires quant à l’évaluation du passé colonial ». Il s’agit de « débloquer l’histoire » pour que « plus d’un demi-siècle après les accords d’Evian […] les cadavres de l’OAS et de l’Algérie française [n’] empuantissent [plus] l’atmosphère ».

    Il faut donc reprendre dès le début l’histoire de la colonisation et remettre en question les mythes de la « nostalgérie » : celui de la cohabitation harmonieuse des communautés ; ceux d’une sorte de justice et d’absence de racisme. En donnant faits et déclarations, A. Ruscio consacre dix de ses chapitres à l’histoire de l’OAS qu’il fait précéder de deux chapitres condensant la réalité binaire de l’Algérie coloniale, partagée entre colons et indigènes, arbitrée par un gouvernement de la Métropole qui n’a jamais pu imposer même les réformes les plus timides. Les trois derniers chapitres sont fortement indexés à l’actualité de la France du début du XXIe s. et pistent survivance et résurgence. Si beaucoup de faits et d’acteurs sont connus, le mérite de cet ouvrage est de synthétiser et de rassembler, en un exposé clair et percutant, une histoire réservée aux spécialistes : « L’histoire coloniale […] est […] l’affaire de chacune et de chacun. La France est-elle vouée à la rumination éternelle ? Son passé colonial va-t-il encore et toujours donner à l’air du temps cette odeur rance, cette « puanteur » dont parlaient Mauriac et Sartre ? Un combat mémoriel est en cours. Débloquer l’histoire, ce sera contribuer à libérer la société française ».

    L’Encyclopédie de la colonisation française creuse encore ce sillon mais en élargissant à tout l’Empire français, sur toute sa durée.

     

    Maurice Audin

    Alain Ruscio, vous venez de signer une lettre ouverte au nouveau président, Emmanuel Macron, demandant que la vérité soit faite sur « l’Affaire Audin ».
    La lettre dit en substance : « Nous pensons qu’à l’occasion de ce triste soixantième anniversaire, la vérité historique relative à cet assassinat doit enfin être connue. Le 5 mai, devant la rédaction de Mediapart, vous avez déclaré : « De fait, je prendrai des actes forts sur cette période de notre histoire »». Parmi la quarantaine de signataires on trouve aussi Gilles Manceron, Benjamin Stora et Raphaëlle Branche. Rappelons que Maurice Audin, mathématicien, est mort durant sa détention en 1957 en Algérie. Arrêté dans la nuit du 11 au 12 juin 1957 à Alger, par une unité de parachutistes : la version officielle évoque son « évasion » pour expliquer sa disparition.
    Dans l’Encyclopédie, vous signez l’article sur cette « affaire », en en donnant la progression de manière très précise mais votre conclusion n’est-elle pas pessimiste : « L’affaire Audin ne débouchera probablement jamais sur une certitude factuelle. Mais la responsabilité de l’état, dans ce crime politique, est une réalité incontournable » ? Après le récit si prenant de Joseph Andras, De nos frères blessés, faut-il donc renoncer ?

    On avait remarqué, lors du quinquennat de François Hollande, une évolution sensible de la position officielle sur ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Audin. Mais l’ouverture des archives, proclamée par l’Élysée, s’est révélée décevante. En fait, on ne peut faire confiance aux seules archives : d’une part, on imagine mal les tortionnaires et les assassins laisser des traces écrites de leurs forfaits ; de l’autre, les dossiers ont pu être « nettoyés », manipulés, depuis 60 ans. C’est ce qui vous a laissé l’impression d’un certain pessimisme dans ma notice. Mais si pessimisme il y a, c’est sur le factuel qu’il repose. L’essentiel, je le répète, est que l’État a couvert un crime. Si le président Macron veut mettre ses actes en conformité avec ses déclarations, c’est vers la reconnaissance de cette responsabilité qu’il doit se diriger.

    Enfin, le récit de Joseph Andras, sur lequel je porte le même regard positif que vous, concerne une affaire bien différente. Il y a deux points communs entre Fernand Iveton et Maurice Audin : leur appartenance au PC Algérien et leur assassinat, celui d’Audin étant masqué, celui d’Iveton prenant les apparences d’un jugement légal. Dans les deux cas, la haine des partisans de l’Algérie française a conduit à la mort deux Algériens d’origine européenne, frères des centaines de milliers de martyrs des autres Algériens.

    Il y a une grande diversité d’apports dans cette Encyclopédie dont les articles attendus et historiques au sens plein du terme comme « Accra », « Bandoeng », « Antilles », « Antisémitisme&antisémite(s) » décliné en trois articles : Maroc, Algérie, Tunisie, etc… Considérez-vous qu’ils sont un apport essentiel ?

    Je peux difficilement être juge et partie. Mais, bien sûr, l’ambition globale de l’Encyclopédie est d’offrir au public cultivé, aux historiens, aux lecteurs originaires tant de France que des anciennes colonies, un outil global, multipliant les passerelles entre les périodes, entre les régions, entre les acteurs de l’Histoire.

    On est frappé par l’abondance et la diversité des articles : pour ces deux premières lettres de l’alphabet, on peut lire quelques 300 articles. On trouve aussi bien un article à « Absinthe » — dans son Dictionnaire des idées reçues Flaubert écrivait que l’absinthe « a tué plus de soldats que les bédouins » — qu’un article sur « Abd El-Kader ». Vous écrivez que « ce fut le début d’une des plus graves affaires de parjure de l’histoire de France, marquée par l’emprisonnement arbitraire de l’Emir durant trois années ». Comment ont été faits les choix ?

    D’abord par le choix le plus élémentaire : tous les pays colonisés (ou para-colonisés) par la France à un moment ou à un autre ont leur place dans le travail. Donc, on trouvera évidemment « Algérie », « Maroc », « Viêt Nam », « Cambodge », « Tchad », « Sénégal », etc., mais aussi « Louisiane », « Québec », etc.
    Ensuite, le plus naturellement du monde, les associations d’idées se sont mises en place. Une fois que l’on a décidé de traiter de l’Algérie, il faut évidemment évoquer les batailles de l’ère de la conquête ; « Sidi-Brahim », « Zaatcha », « Isly »… celles de la guerre de libération, « Bataille d’Alger », « Palestro »… Une troisième étape a été celle des données croisées : par exemple, l’article « Tortures » ne pouvait évidemment se réduire à la bataille d’Alger. Il a fallu remonter le temps (la torture à l’électricité en Indochine dénoncée dès 1935 par Andrée Viollis), et sillonner les colonies (Madagascar, Afrique subsaharienne…). Tout comme l’article « Napalm » évoque les épandages en Indochine d’abord, en Algérie ensuite, sans oublier la question controversée du Cameroun.

    Quand on se lance dans une telle entreprise, est-il facile de trouver des collaborateurs ? Pour ce premier tome, on en dénombre 45 dont certains ne sont auteurs que d’un seul article ? Comment alors couvrir toute la matière ?

    Comme vous le savez peut-être, j’ai d’abord été un spécialiste de la colonisation française en Indochine. Depuis un mémoire de maîtrise soutenu en 1973 sur Dien Bien Phu, j’ai eu largement le temps de connaître bien des collègues ! Puis, depuis 20 ans, j’ai étudié d’autres colonies françaises, faisant progressivement la connaissance de spécialistes du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, des Antilles, de la Kanaky, etc. Dans un troisième temps, c’est le bouche à oreilles qui a fonctionné à merveille, tel collègue me signalant tel auteur de travaux faisant autorité dans tel domaine. Puis Internet permet bien des contacts. On peut, quand on n’a aucune autre possibilité, taper un nom propre, un thème, et trouver une adresse électronique. La suite est simple : « Cher collègue, accepteriez-vous, etc. ». La réponse est « oui » ou « non, désolé ». Pour finir, je tiens à remercier Frédéric Mantienne, le directeur des Indes Savantes qui, grâce au carnet d’adresses des auteurs qu’il a déjà publiés, a été d’une grande efficacité.

    Quelles ont été les consignes que vous avez données ? en longueur ? en orientation ? en neutralité énonciative ? On remarque que l’auteur donne bien sa touche comme c’est le cas, par exemple de Catherine Coquery-Vidrovitch pour « Africanisme&africaniste(s) » ou Barkahoum Ferhati pour « Bou-Saâda (affaire de-), 1959 »

    Le rôle de coordinateur est, à mes yeux, uniquement technique. Alors, oui, il a bien fallu donner des indications sur les dimensions des notices. Pour le reste, surtout aucune « consigne » d’« orientation » ! Si filtrage il y eut, ce fut à la source : demander une notice à un collègue dont on connaît les travaux plutôt qu’à un autre suppose effectivement un choix. Mais, une fois ce choix effectué, totale liberté à chacun sur les contenus. J’ai au moins une centaine de témoins pour confirmer ce que j’avance.

    Une précision sur les choix : le panel des auteurs couvre trois générations (des professeurs émérites aux jeunes doctorants) et trois continents (outre les Français « de métropole », il y a des auteurs venant des territoires d’outre-mer, des historiens des anciennes colonies, mais aussi des Britanniques, des Canadiens, des Américains, des Belges, j’en oublie certainement).

    Certaines entrées se déploient en éventail d’articles, si je puis dire, au lieu que la matière soit synthétisée en une seule fois : pourquoi ? Je prends comme exemples : « Abolition de l’esclavage (première – 1794) » « Abolition de l’esclavage (Seconde – 1848) » « Abolition de la traite (1817) » « Abolitionisme & abolitioniste(s) » « Abolitionnisme & abolitionniste(s) ». Ou encore comme « Animalisation des colonisés » décliné en quatre articles : hyènes&chacals ; loups&chiens ; serpents ; singes.

    C’est un choix délibéré. Mieux valent 3 ou 4 notices sur des sujets voisins (avec les renvois nécessaires) qu’une seule, lourde et forcément de lecture plus difficile. Vous citez l’exemple du mot « Abolitionisme » (avec un seul « n ») : c’est pour mieux souligner l’influence du mouvement en Angleterre, qui atteint même, un court temps, l’orthographe. Si on n’avait fait que signaler ce fait dans une notice plus globale, il serait peut-être passé inaperçu.

    Un sort est fait à certaines expressions comme « Burnous » pour « faire suer le burnous » ou « arpents de neige » pour les « quelques arpents de neige vers le Canada » dans Candide de Voltaire ? Cela se justifie-t-il ?

    Peut-être. Mais nous avons décidé de retenir également des expressions, souvent devenues populaires, car elles ont une signification en quelque sorte sociologique.
    Dans les volumes à venir, vous trouverez des notices sur les expressions « C’est vous le nègre ? » ou « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ». Il est, me semble-t-il, intéressant de porter à la connaissance des lecteurs dans quelles circonstances ces phrases furent prononcées.

    Il y a beaucoup de citations : est-ce voulu ? Quelle est leur fonction ?

    Oui, car vous aurez remarqué que ces citations sont, dans leur grande majorité, contemporaines des événements. Elles ont une fonction de preuves des hypothèses avancées.

    Trouver un éditeur a-t-il été aisé ?

    Je travaille depuis plus de quinze ans avec les Éditions Les Indes Savantes, dont je viens de vous parler. Je suis très fier de cette coopération avec un éditeur réputé « petit », mais qui a un catalogue d’une exceptionnelle densité et de grande qualité. Il faut dire qu’il m’a suivi et me suit dans la « folie » d’un tel projet, qui va durer encore plusieurs années. Je ne le remercierai jamais assez. Mais, à la réflexion, cette « folie » est relative, car l’Encyclopédie, depuis la parution du volume I (le volume II est sous presse), rencontre déjà un grand succès.

    Depuis le début de l’entreprise, le titre général a changé pour aboutir à celui-ci. Pourquoi ? Le mot « encyclopédie » est-il magique depuis Les Lumières, en France ?

    Là encore, c’est vers Frédéric Mantienne, le directeur des Indes Savantes, qu’il faut se retourner. C’est lui qui a proposé, après avoir pris connaissance du volume I, le terme d’Encyclopédie, de préférence à Dictionnaire. D’abord parce qu’un dictionnaire se doit de couvrir tous les mots, alors qu’une Encyclopédie est plus thématique.

    Est-ce que nous avons été influencés par les Lumières ? Si c’est le cas, avançons sur ce chemin avec une immense modestie.

    La rédaction de l’ensemble est-elle terminée ? Quelle est la programmation des autres tomes ? Il y en aura combien ? Combien d’articles cela représente-t-il ?

    Beaucoup d’articles sont achevés et d’ores et déjà « dans la boîte ». Il en est d’autres, qui sont attendus. Je vais d’ailleurs profiter de cet entretien pour relancer les auteurs. Actuellement, il y a plus de 2.000 entrées sélectionnées (la dernière est Zouaves !), dont les deux tiers sont attribués. J’ai un petit espoir que les notices non attribuées à ce jour trouveront preneurs lorsque l’écho de l’Encyclopédie s’amplifiera. Combien de volumes prévus ? … « Plusieurs ».

    Encyclopédie de la colonisation française, sous la direction d’Alain Ruscio, Les Indes savantes, 2016, Tome I, 511 p., 33 €

    SOURCE : https://diacritik.com/2017/06/19/alain-ruscio-maitre-doeuvre-dune-encyclopedie-de-la-colonisation-francaise-le-grand-entretien/

    « A Béziers nous ne verrons plus cette photo devant la stèle de la honte, les Biterrois ont dégagé le député LR Elie Aboud, malheureusement remplacé par pire la femme de Ménard "Honte à Emmanuel Macron qui insulte la France à l'étranger : 'la colonisation de la France était un crime contre l'humanité'" Gérald Darmanin le 15 février 2017 »
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