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    Algérie française : les retours

     

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     La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS

    28 décembre 2015 - par Nicolas Chevassus-au-Louis

    [https://www.mediapart.fr/journal/france/281215/la-lente-et-insidieuse-rehabilitation-de-loas]

    La réhabilitation a commencé à pas feutrés, dans les cimetières. Mais désormais, les noms des chefs de l'OAS, auteurs de crimes en Algérie et en métropole, trônent dans les centres-villes du littoral méditerranéen. Pourquoi les responsables politiques (de gauche comme de droite) du Sud-Est sont-ils aussi attentifs aux revendications des associations de rapatriés les plus nostalgiques de l'Algérie française ? Mediapart explore les manifestations de plus en plus prégnantes de ce retour de la guerre d'Algérie, au cœur de l'insconscient politique national.

    Le 1er mai 2014, le maire de Nice Christian Estrosi participait à l'inauguration du mémorial de Notre-Dame d'Afrique à Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes), dédié à la mémoire de l'Algérie française. Pourtant, ce mémorial était là depuis plus d'une décennie et donnait lieu chaque 1er mai à des pèlerinages. Et chaque 1er novembre à des hommages au drapeau, qui ne visaient en rien à célébrer l'anniversaire du début de l'insurrection algérienne. Qu'allait donc faire l'ancien ministre, et actuel président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, dans cette fausse inauguration ? Courtiser l'électorat pied-noir, présumé si influent sur le littoral méditerranéen, certes. Mais pourquoi les édiles (de gauche comme de droite) du Sud-Est sont-ils aussi attentifs aux revendications des associations de rapatriés les plus nostalgiques de l'Algérie française ? L'accession manquée – du seul fait du retrait de la liste de gauche – du Front national à la tête de la région PACA a donné envie à Mediapart d'aller explorer les manifestations de plus en plus prégnantes de cette “nostalgérie” sur le littoral méditerranéen. Et de plonger dans les conflits de mémoire auxquels donne lieu la guerre d'Algérie, encore et toujours au cœur de l'inconscient politique national. Enquête en cinq volets.

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    Face à la mer, le mémorial de Notre-Dame d'Afrique de Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes), dédié à « tous ceux qui avaient fait de l'Algérie un grand et magnifique pays », ne manque pas d'allure, avec sa statue de la Vierge de douze mètres de haut se dressant parmi les chênes verts du massif de l’Estérel. Il est difficile, à parcourir les innombrables plaques portant les noms d'anciens Français d'Algérie, de ne pas penser avec émotion au traumatisme que fut pour eux l'exil de leur pays natal, qui les plongea dans cette “nostalgérie” d'un pays perdu.

    Mais tout aussi difficile de ne pas voir, dans ce mémorial, un hommage à l'Organisation armée secrète (OAS), groupe terroriste fondé en 1961 pour défendre l'Algérie française dont les attentats restent à ce jour les plus sanglants de l'histoire de France. Le mémorial à Notre-Dame d'Afrique a été édifié à partir de 1990 à l'initiative de Joseph Ortiz, cafetier de Bab-el-Oued, ancien dirigeant de l'OAS, puis inauguré en 2002 par le colonel Charles Lacheroy, autre dirigeant de l'OAS connu pour sa théorisation de l'usage de la torture sous le nom de « guerre révolutionnaire ». Tous deux ont été condamnés à mort par contumace en 1962, puis amnistiés en 1968. Les hommages du mémorial de Notre-Dame d'Afrique à l'OAS ne s'arrêtent pas là. L'Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l'Algérie française (Adimad) a déposé sur le mémorial son sigle au-dessus d'une centaine de plaques portant les noms de militants de l'OAS tués en activité. Et d'autres plaques en mémoire des quatre membres de l'OAS fusillés en 1962 et 1963 : Jean Bastien-Thiry, organisateur de l'attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle ; Roger Degueldre, chef des commandos delta, responsables de plusieurs dizaines d'assassinats d'Algériens et de Français d'Algérie présumés partisans de l'indépendance ; Albert Dovecar et Claude Piegts, auteurs de l'assassinat du commissaire central de la police d'Alger, Roger Gavoury.

    "La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS".

     Sur le muret du mémorial de Notre-Dame d'Afrique de Théoule. © NcaL /MP  

    C'est à ce mémorial que Christian Estrosi, maire de Nice, se rendit solennellement en compagnie de nombreux élus locaux, le 1er mai 2014. Celui qui se revendique gaulliste, et avait inauguré trois ans plus tôt dans sa ville une statue de l'homme du 18 juin en 2011, rendit donc hommage à une organisation ayant à maintes reprises tenté d'assassiner le général de Gaulle, entre autres crimes. En annexe de son récent livre Nostalgérie. L'interminable histoire de l'OAS(La Découverte, 2015), l'historien Alain Ruscio cite la liste des actions attribuées à l'OAS arrêtée au 19 avril 1962 (le déchaînement de violence n'a fait ensuite que s'accentuer, pour atteindre son paroxysme en Algérie à la fin du printemps 1962) : 15 355 attentats, ayant fait 1 622 morts et 5 048 blessés. L'OAS, on l'oublie souvent, ce fut donc un millier de Bataclan et de 13-Novembre mensuels, durant plus de 18 mois, en Algérie comme en métropole.

    Christian Estrosi n'est pas le seul dirigeant politique à honorer de sa présence des lieux célébrant la mémoire de l'OAS. On retrouve les quatre noms des fusillés de l'organisation sur le monument inauguré par Maryse Joissains-Massini, maire (LR) d'Aix-en-Provence devant la maison du maréchal Juin le 7 juin 2013… lequel n'est autre que la réplique d'un monument installé depuis 2003 dans le cimetière du Haut-Vernet à Perpignan, entouré pour ce dernier de la centaine de noms de membres de l'OAS tués.

    La liste des hommages publics à l'OAS ne s'arrête pas là. Ils sont à vrai dire légion sur le littoral méditerranéen. Henri Pouillot, ancien appelé en Algérie, en tient une liste sur son site.

    De la discrétion des cimetières à l'ostentation des centres-villes

    Certains, comme aux cimetières de Valras ou de Pérols (Hérault), se contentent de rendre hommage à ceux qui sont morts pour l'Algérie française. Ici, une stèle est érigée à la mémoire des « milliers de victimes des actes de barbarie commis par les ennemis de la France au Maroc, Algérie et Tunisie », mais aussi « aux fusillés de l'Algérie française ».

    D'autres nomment les quatre fusillés de l'OAS, le monument du cimetière de Béziers allant jusqu'à reproduire leurs portraits.

    D'autres encore sont implantés dans des lieux éminemment symboliques : à Hyères (Var), la plaque rendant hommage à ceux « tombés pour que vive la France en Algérie » est installée dans le carré géré par Le Souvenir français, association ayant pour vocation d'entretenir les sépultures « de tous ceux qui, combattants de la liberté et du droit, sont morts pour la France ». Il est vrai que le président de l'Adimad, Jean-François Collin, lui-même ancien activiste de l'OAS, a été conseiller municipal de la commune.

    Les hommages à l'OAS se trouvent aussi dans les noms de rue. Le service des adresses de la Poste recense cinq voiries portant le nom de Raoul Salan, chef de l'OAS, un des quatre généraux putschistes de 1961, condamné à la prison à perpétuité puis amnistié en 1968 ; deux portant celui de son adjoint Edmond Jouhaud, condamné à mort en 1962, gracié puis amnistié ; et surtout 29 portant le nom du bachagha Saïd Boualem, principal notable algérien au service de l'armée française, qui soutint lui aussi l'OAS dans ses tentatives d'implanter un maquis. Le littoral méditerranéen, de Perpignan à Nice, concentre les trois quarts de ces noms de voirie emblématiques de l'OAS. Précisément là où les rapatriés d'Algérie s'établirent massivement après 1962, jusqu'à constituer au recensement de 1968 (le seul qui établit des statistiques sur la question) 6 à 8 % de la population des Bouches-du-Rhône, des Alpes-Maritimes, du Var ou de l'Hérault.

     "La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS".

    Localisation, selon le service des adresses de la poste, des voiries portant le nom de Raoul Salan

    (en brun), Edmond Jouhaud (en violet) et bachagha Boualem (en vert). © NcaL /MP

    Ces hommages publics à l'OAS s'insèrent dans une longue histoire, qui vaut la peine d'être retracée. Elle débute lorsque le général Jouhaud, tout juste sorti de prison, prend la présidence du “Comité français pour l'édification d'une stèle de l'empire français et des rapatriés”, constitué à l'initiative d'élus de Toulon. Une des premières initiatives de ce comité est d'édifier, en 1970, dans le cimetière de Narbonne un monument à la présence française en Afrique du Nord.

    "La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS".

     Le monument à la présence française en Afrique du nord du cimetière de Narbonne

    un des premiers à avoir été érigés. © Hélène Staes 

    Deux ans plus tard, le comité en édifie un autre au cimetière de Lagoubran, à l'ouest de Toulon, juste à côté du carré militaire. Le coup d'éclat du comité a lieu en 1980 lorsque, en pleine précampagne des élections présidentielles donnant lieu à une surenchère (on y reviendra) entre droite et gauche en direction de l'électorat pied-noir, la ville de Toulon édifie place d'Italie un impressionnant  monument à l'Algérie française et à ses martyrs. De la discrétion des cimetières, on passe à l'ostentation du centre-ville. L'OAS n'est pas directement évoquée, mais le sculpteur chargé du bas-relief se voit confier, pour son inspiration, une photographie de Roger Degueldre. Las, une explosion pulvérise nocturnement son œuvre quelques jours avant son inauguration. Il semble que l'attentat ait été perpétré par de jeunes autonomes locaux en voulant davantage à l'armée – une stèle à la gloire de Bonaparte est plastiquée le même jour – qu'à la colonisation. Toujours est-il que le monument, hâtivement replâtré puis inauguré en grande pompe le 14 juin 1980 pour le cent cinquantième anniversaire du débarquement de l'armée française en Algérie, ne présente aucune référence explicite à l'OAS. Mais les grandes figures de l'organisation participent à la cérémonie : le général Jouhaud, Pierre Sergent et Joseph Ortiz (qui sera par la suite à l'initiative du mémorial de Notre-Dame d'Afrique), les colonels Antoine Argoud et Jean Gardes, ou encore le bachagha Boualem réfugié après 1962 en Camargue. Cet aréopage est complété par la fille de Bastien-Thiry.

    Récupération giscardienne

    La liste des éminences officielles qui participent à cette inauguration mérite aussi commentaire. « L'érection de ce monument à l'Algérie française reflète un climat politique local, mais aussi une évolution politique nationale, la droite giscardienne ayant cherché à intégrer l'ensemble des courants antigaullistes en son sein. Les personnalités présentes à la cérémonie sont représentatives de cet éventail puisque s'y trouvent les élus varois du Parti républicain (les députés François Léotard et Arthur Paecht, le maire de Toulon), Jacques Médecin, le maire de Nice, qui avait rejoint le PR et dont l'engagement Algérie française était notoire, tout comme celui de Jacques Dominati, le secrétaire d'État aux rapatriés dans le gouvernement Barre. La représentation du gouvernement à une telle cérémonie aurait été inconcevable sous le pouvoir gaulliste », souligne l'historien Jean-Marie Guillon, professeur émérite à l'université de Provence. L'érection du monument de Toulon apparaît rétrospectivement comme la première étape d'une réhabilitation de l'Algérie Française et de l'OAS par la droite. De l'hommage allusif de Toulon, on passe vingt ans après aux célébrations explicites des cimetières de Béziers ou Perpignan. 

    Que des hommages publics soient rendus à une organisation terroriste déroute, heurte, scandalise. « Imagine-t-on le choc que produiraient des hommages publics aux organisateurs des attentats du 13-Novembre à Paris ? C'est pourtant de cela qu'il s'agit lorsque l'on rend hommage à l'OAS », explique Jean-François Gavoury, fils du commissaire de police Roger Gavoury assassiné à Alger le 31 mai 1961, et premier de la longue liste des fonctionnaires exécutés en tant que tels par l'OAS. Jean-François Gavoury a mené, avec l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo) qu'il préside, de longues batailles juridiques contre ces hommages publics à l'organisation terroriste.

    La plus longue fut conduite contre l'érection d'une stèle commémorant les quatre fusillés de l'OAS dans le cimetière de Marignane (Bouches-du-Rhône) en 2005 à l'initiative du maire (FN, puis divers droite) Daniel Simonpiéri. Avec l'association “Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons” (six fonctionnaires de l'Éducation nationale assassinés par l'OAS à Alger le 15 mars 1962), il obtient en 2008 le retrait de la stèle. Mais en 2010, la nouvelle municipalité de Marignane vote la réinstallation de la stèle, en y modifiant les inscriptions. En lieu et place des dates d'exécution des fusillés de l'OAS, figurent à présent sur la stèle réinstallée le 11 mars 2012 quatre dates – 20 août 1955, 26 janvier 1960, 26 mars 1962 et 5 juillet 1962, marquées chacune par des morts de Français d'Algérie victimes du FLN ou de l'armée française – assorties de la mention « Aux combattants tombés pour que vive l'Algérie française ». « Le contentieux juridique n'est pas épuisé », précise Jean-François Gavoury, qui souligne qu'une procédure se poursuit devant la cour administrative d'appel de Marseille.

    Ce « demi-succès », selon le terme de Gavoury, de la bataille menée contre la stèle érigée dans le cimetière de Marignane, n'a pas dissuadé l'association qu'il préside de poursuivre sa campagne contre tous les hommages publics à l'OAS. Gavoury se réjouit d'avoir obtenu, « après intervention du ministère des Affaires étrangères au plus haut niveau », l'interdiction d'une stèle en hommage aux quatre fusillés de l'OAS dans la petite commune espagnole de Polop (près d'Alicante, en Espagne), « dont le maire avait été abusé par l'argumentaire fallacieux des anciens de l'OAS », nombreux à s'être installés après 1962 dans l'Espagne franquiste.

    Jean-François Gavoury a également introduit un recours devant le tribunal administratif contre la délibération de la nouvelle municipalité de Béziers, rebaptisant la rue du 19-Mars-1962 en rue du Commandant-Hélie-Denoix-de-Saint-Marc, du nom d'un officier ayant participé au putsch de 1961. « Certes, Hélie Denoix de Saint-Marc n'a pas participé à l'OAS, puisqu'il a été emprisonné à la suite de la tentative de putsch. Mais un des arguments que je développe est que les assassins de mon père étaient d'anciens subordonnés de Hélie de Denoix Saint-Marc, qui commandait le premier régiment étranger parachutiste, devenus déserteurs à la suite de la dissolution de leur régiment du fait de sa participation au putsch. De plus, la volonté de la municipalité de Béziers d'honorer l'ancien officier putschiste est explicite, tant dans les discours de Robert Ménard lors de l'inauguration de la rue le 14 mars 2015 que dans le choix de nommer la rue “Commandant-Hélie-Denoix-de-Saint-Marc” et non, par exemple, “Hélie-Denoix-de-Saint-Marc, déporté et résistant”, ce qui aurait aussi été possible », explique Jean-François Gavoury.

    Le président de l'Anpromevo relève que les municipalités enclines à rebaptiser des voiries de noms polémiques évitent le plus souvent de publier sur Internet leurs délibérations, de manière à circonvenir les recours en justice, qui doivent se tenir dans les deux mois suivant la délibération municipale. Dernier exemple en date : la commune de Saint-Leu-la-Forêt (Val-d'Oise), qui a discrètement baptisé une rue du nom d'Hélie-Denoix-de-Saint-Marc. Sans cependant échapper à la vigilance de l'Anpromevo, qui a introduit des recours devant la juridiction administrative.

    D'autres collectifs militants tirent un bilan mitigé de leurs actions visant à empêcher les hommages publics à l'OAS. À Perpignan, Roger Hillel a été l'un des animateurs du Collectif pour une histoire franco-algérienne non falsifiée. « Ce collectif s'est constitué en 2005 pour combattre le projet porté par le Cercle algérianiste et soutenu par la mairie de Perpignan, d'édifier un mur des disparus. C'est alors que nous nous avons découvert, avec une certaine stupéfaction, qu'une stèle à la mémoire de l'OAS avait été inaugurée deux ans plus tôt dans le cimetière de la ville. Mais il était trop tard pour la contester juridiquement », raconte-t-il. « Notre collectif n'était pas hostile à l'idée de rendre hommage aux Français disparus durant la guerre d'Algérie, mais à condition de rendre hommage à tous les disparus. Or, à aucun moment, le Cercle algérianiste n'a par exemple envisagé qu'y soit inscrit le nom de Maurice Audin, ce militant anticolonialiste enlevé par les parachutistes français et dont le corps n'a jamais été retrouvé », explique Roger Hillel.

    Dans un récent livre décrivant dix années d'action du collectif (La Triade nostalgérique. Stèle, mur, musée de Perpignan, Alter égo éditions, 2015), il raconte en détail les innombrables aberrations de cette liste de 2 670 noms inscrits sur une plaque de bronze… parmi lesquels, des personnes toujours vivantes ! « Cela montre bien le mépris total du Cercle algérianiste, qui ne cherche qu'à entretenir sa propre mémoire, pour les travaux des historiens », souligne Roger Hillel.

    À Toulon, en revanche, la mobilisation associative a permis de mettre fin au “carrefour Général-Raoul-Salan” qu'avait inauguré le maire Jean-Marie Le Chevallier (élu sous l'étiquette FN avant de quitter le parti en 1999) en juin 2001. « Nous avons proposé de le rebaptiser ʺcolonel Salan, libérateur de Toulonʺ – puisque Salan commandait le régiment qui libéra la ville en août 1944 – ce que la nouvelle équipe municipale menée par Hubert Falco, désireuse de marquer sa rupture avec la période FN, a vite accepté », explique François Nadiras, militant toulonnais de la Ligue des droits de l'homme, qui anime un site très riche sur les batailles mémorielles auxquelles donnent lieu la guerre d'Algérie et le colonialisme.

    "La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS".

    La modeste plaque du « carrefour colonel Salan » à Toulon. © Hélène Staes

    « J'ai eu la surprise de constater un jour que la plaque avait été recouverte d'une sorte de fac-similé, bien imité, lui redonnant le nom de général Salan. Les services municipaux l'ont vite enlevée, raconte François Nadiras, mais l'anecdote montre que les nostalgériques ne désarment pas. »

     

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    II] les ambiguïtés du combat des pieds-noirs

    30 déc. 2015 - par Nicolas Chevassus-au-Louis

    [https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/301215/les-ambivalences-du-combat-des-pieds-noirs]

    Après avoir répertorié dans le premier volet de la série “Algérie française : les retours du refoulé” les signes d'une insidieuse réhabilitation de l'OAS, ce second volet s'attache à l'identité pied-noir : un double sentiment d'abandon par de Gaulle puis par la France, que les bataillons d'Afrique ont libérée en 1945. Même si l'on n'est parfois pas loin du mythe.

    « À lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l'Algérie soit peuplée d'un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac », écrivait Albert Camus dans L'Express le 21 octobre 1955. Les sept années de guerre qui ont suivi n'ont fait que renforcer l'incompréhension mutuelle entre les Français d'Algérie et leurs compatriotes de métropole. Les hommages publics à l'OAS sur le littoral méditerranéen montrent qu'elle a persisté jusqu'à nos jours : indécents et scandaleux pour l'immense majorité, justes et mérités pour une fraction influente des pieds-noirs. Pour comprendre les origines de ce fossé d'incompréhension, il faut se pencher sur l'histoire dramatique de la fin de l'Algérie française, qui suscita chez une part importante et sans doute majoritaire des rapatriés un sentiment viscéral d'abandon par la France et ses gouvernements successifs, sentiment qui les conduisit à soutenir massivement l'OAS. (Voir un extrait de journal télévisé)

    Algérie française : les retours  du refoulé (2/5) + Commentaires

     

    Ce traumatisme, vécu intimement par des centaines de milliers de personnes, débute le 4 juin 1958 lorsque le général de Gaulle, tout juste revenu au pouvoir à la suite des mouvements insurrectionnels d'Alger de mai, lance depuis le balcon du gouvernement général d'Alger son fameux : « Je vous ai compris. » La foule qui l'acclame est alors persuadée que l'homme du 18-Juin fera tout, après déjà quatre années de guerre, pour garder l'Algérie française. Mais de Gaulle entame des pourparlers avec le FLN. Ils débouchent sur les accords d'Évian (18 mars 1962) décidant un cessez-le-feu fixé le lendemain, préalable à l'indépendance algérienne qui sera proclamée le 5 juillet 1962. Pour l'immense majorité des Français d'Algérie, cette volte-face politique du général de Gaulle est perçue comme une trahison. L'OAS, constituée à l'issue de l'échec du putsch des généraux d'Alger de 1961, naît de ce ressentiment. Au terrorisme du FLN, l'OAS répond par un contre-terrorisme, multipliant les attentats dans les quartiers musulmans autant qu'envers tout Français suspecté de soutenir peu ou prou l'indépendance algérienne. Après la signature des accords d'Évian qui consacre sa défaite, l'OAS se lance dans une politique de la terre brûlée visant à détruire les infrastructures économiques algériennes, puis dans une vengeance éperdue qui la conduit à multiplier les attentats contre de Gaulle.

    L'OAS a aussi pour elle de reprendre l'argumentation gaullienne du 18 juin 1940. La désobéissance à un État ayant trahi devient à ses yeux un devoir. L'intitulé de l'organisation reprend celui de l'Armée secrète, constituée dans la clandestinité de la France occupée. Certains de ses militants ont à leur actif d'honorables états de service dans la Résistance. Roger Degueldre, un des quatre fusillés de 1962, fut ainsi membre sous l'occupation des Francs-tireurs partisans, proche du Parti communiste. Même après le constat de sa défaite, l'OAS continue à manier une rhétorique inspirée de celle de la Résistance.

    C'est ainsi que Georges Bidault, successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance (CNR), crée à Rome un nouveau CNR le 20 mai 1962 pour poursuivre la lutte en faveur d'une Algérie française. Ou que Bastien-Thiry se réclame, lors de son procès, des officiers allemands ayant organisé l'attentat contre Hitler. La référence à la Seconde Guerre mondiale est omniprésente dans les écrits de l'OAS. « Nous ne faisons pas la guerre aux musulmans, pas plus que les Américains et les Anglais ne faisaient de 1942 à 1945 la guerre aux Français parce qu'ils bombardaient leurs villes et faisaient de nombreuses victimes dans la population civile. La guerre était faite aux Allemands qui occupaient la France et à ceux des Français qui les aidaient. Nous faisons, nous, la guerre au FLN et à ceux des Français qui collaborent avec lui », déclare par exemple l'émission pirate de l'OAS d'Oran le 14 mai 1962.

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    La tombe, toujours fleurie, de Jean Bastien-Thiry au cimetière

    de Bourg-la-Reine. © wikicommon 

    Pour nombre de Français d'Algérie, l'OAS fut ainsi perçue comme une nouvelle incarnation de la Résistance, autant que comme une ultime protection alors que l'armée française les abandonnait. Dans une enquête menée en 2002 sur quelque 6.000 pieds-noirs des Alpes-Maritimes, de l'Hérault et de l'Isère, la politiste Emmanuelle Comtat relevait qu'ils étaient 70 % à déclarer avoir soutenu l'OAS. « Il n'y a pas eu de clivage politique sur ce thème au sein des Français d'Algérie. L'OAS a présenté pour eux une sorte de bouée de sauvetage, une planche de salut », souligne la chercheuse du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes, auteure de Les Pieds-noirs et la politique. Quarante ans après le retour (Presses de Sciences-Po, 2009). Que l'OAS ait tiré son inspiration et ses projets politiques de l'Espagne franquiste importait peu à cette population peu politisée. Tout ce qui comptait était la protection, fût-elle vaine, qu'elle offrait aux Français d'Algérie contre le terrorisme du FLN. Comme le rappellent nombre de stèles et de monuments, l'OAS passe pour l'organisation fidèle à la parole donnée, qui a mené jusqu'au bout la défense de l'Algérie française.

    « Quatre fonctionnaires pour gérer 90 000 rapatriés »

    "La lente et insidieuse réhabilitation de l'OAS".*** Le point de vue de Jacques CROS dans les commentaires

    Détail du monument à l'Algérie française de la porte d'Italie à Toulon. © Hélène Staes

    Le sentiment d'incompréhension et d'abandon que relatent nombre de rapatriés d'Algérie naît de ce moment fondateur que fut l'OAS : organisation terroriste, voire fasciste, pour l'immense majorité des Français de métropole ; organisation d'autodéfense, drapée de la légitimité de la Résistance, pour une vaste majorité des Français d'Algérie.

    Mais il a aussi des racines plus anciennes, remontant à la Seconde Guerre mondiale. L'armée française qui débarque, au côté des Américains, en Provence le 15 août 1944 est très majoritairement levée en Afrique du Nord. 16 % de la population masculine y est appelée sous les drapeaux, soit un taux supérieur à celui de la France métropolitaine au plus fort de la Première Guerre mondiale. Plus de 170.000 Français sont mobilisés au Maroc, en Tunisie et dans les trois départements algériens ainsi que 230.000 musulmans. La plupart sont intégrés à l’armée du général de Lattre de Tassigny (qui deviendra la 1re armée française), à laquelle s'incorporent peu à peu et non sans conflits les troupes de la Résistance intérieure. Elle libère Toulon et Marseille, puis remonte la vallée du Rhône, se bat en Alsace, avant de pénétrer en Allemagne.

    Si la France fut, contre toute attente, une des quatre puissances signataires de la capitulation nazie le 8 mai 1945, ce fut grâce à sa participation à la victoire, et celle-ci devait beaucoup à son implantation coloniale en Afrique du Nord, en particulier en Algérie. Les maigres troupes gaullistes des Forces françaises combattantes n'auraient jamais pu à elles seules assurer cette résurrection militaire de la France à partir de 1943. Mais, observe l'historien Jean-Marie Guillon, professeur émérite à l'université de Provence, « il y a une mythologie pied-noir sur l’oubli de leur “sacrifice” et une volonté de faire croire, en particulier depuis les années 1990, que l’armée d’Afrique a libéré presque seule le pays, en oubliant les troupes de la France libre – souvent à forte composante coloniale d’ailleurs – et la Résistance intérieure à laquelle les Européens d’Algérie n’ont guère apporté de soutiens, sauf les juifs d’Afrique du Nord ».

    L'Histoire ne fait ensuite qu'accentuer ce ressentiment, et même meurtrir à nouveau les blessures de la Seconde Guerre mondiale. La génération qui débarque sur les plages de Provence en 1944 est aussi celle qui, parvenue à la maturité, vit les déchirements de la guerre d'Algérie. Lorsque 800.000 Français d'Algérie quittent leur terre natale en 1962, alors que l'État n'a prévu que 400.000 rapatriements étalés sur quatre ans, l'impéritie de l'administration les scandalise.

    L'État a manifestement sous-estimé l'ampleur de l'exode, que la politique de la terre brûlée de l'OAS a amplifié. Sans même parler des harkis, parqués dans des camps, la population rapatriée d'Algérie se trouve dépourvue de tout dans les ports de Marseille, Toulon, Sète ou Port-Vendres, dans les aéroports pour les plus fortunés. À Marseille, où arrivent la plupart des rapatriés, l'administration est débordée. « Il n'y a que quatre fonctionnaires pour gérer 90.000 personnes. La file d'attente s'étend sur toute la rue de Breteuil. Et nombre de familles dorment dans la rue », raconte l'historien Jean-Jacques Jordi. Et de souligner que « les associations, comme le Secours catholique, le Secours populaire ou la Cimade, ont alors fait beaucoup plus pour les rapatriés que les services de l'État, ce qui a été perçu par les rapatriés comme une nouvelle preuve du fait qu'ils n'étaient pas les bienvenus dans ce pays dont ils étaient pourtant ressortissants ».

    La plupart des rapatriés d'Algérie n'avaient jamais mis les pieds en métropole, où ils se trouvèrent confrontés à une population leur reprochant souvent d'être la cause de ces huit années de guerre qui s'achevaient enfin. Ouvriers et employés qui débarquent avec une simple valise sont pris pour de gros colons fortunés. Les sondages de l'époque attestent du peu d'enthousiasme avec lequel les rapatriés furent accueillis.

    En janvier 1962, plus de la moitié des Français interrogés ne se sentent pas, ou plus, solidaires des Français d'Algérie. Neuf mois plus tard, ils sont 31 % à estimer l'aide accordée aux rapatriés excessive, et 53 % à estimer que les rapatriés ne font pas ce qu'il faut pour s'adapter à la métropole. Que l'État français ait mis en place des mesures exceptionnelles autant que volontaristes pour l'intégration des rapatriés, comme l'a établi l'historien Yann Scioldo-Zürcher dans Devenir métropolitain. Politique d'intégration et parcours de rapatriés d'Algérie en métropole (1954-2006) (éditions EHESS, 2010), ne change rien à la perception qui reste celle de centaines de milliers de rapatriés : un second abandon, en métropole, après le premier par de Gaulle et l'armée, en Algérie.

     

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    (III) Quand s'est finie la guerre d'Algérie ?

    31 décembre 2015 | Par Nicolas Chevassus-au-Louis 

    https://www.mediapart.fr/journal/france/311215/quand-sest-finie-la-guerre-dalgerie?page_article=1 

    Depuis 2012, la date officielle est le 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu. En 2005, Chirac avait préféré instaurer le 5 décembre sans qu'aucun événement justifiât cette date. Au moins avait-elle l'avantage d'intégrer le printemps et l'été 1962,  mois les plus sanglants pour les Européens d'Algérie. Troisième volet de notre série sur les retours du refoulé de l'Algérie française.

     La loi du 6 décembre 2012, adoptée dans les premiers mois de la présente législature, a fait du 19 mars la « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ». De même que la Première Guerre mondiale s'est achevée le 11 novembre 1918 et la Seconde le 8 mai 1945, la guerre d'Algérie est donc considérée comme ayant pris fin le 19 mars 1962. Mais le choix de cette date a renforcé, pour nombre de pieds-noirs, le sentiment d'une partialité, d'une asymétrie de la mémoire nationale, au point de constituer un troisième acte de cette répétition des sentiments d'abandon qui les taraudent.

    Les controverses sur la date de la fin de la guerre d'Algérie remontent à la fin des années 1990, marquée par la reconnaissance, par le général Massu et le colonel Aussaresses, de la pratique de la torture par l'armée, niée jusque-là, et plus généralement par la naissance de batailles mémorielles sur la guerre d'Algérie comparables à celles portant sur le régime de Vichy et la Résistance. En 1999, l'Assemblée nationale adopte à l'unanimité une loi requalifiant les « opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord » en « guerre d'Algérie ». Se pose alors la question d'en situer la fin.

    Le gouvernement de Lionel Jospin, soutenu par la principale association d'anciens combattants, veut faire du 19 mars 1962, date du cessez-le-feu entre la France et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), la date officielle de commémoration de la fin de la guerre, sans avoir le temps de faire examiner son projet de loi par le Sénat. Les gouvernements de droite qui lui succèdent enterrent le dossier. En 2005, une loi fait du 5 décembre le jour de commémoration de la fin de la guerre d'Algérie. Mais la date ne correspond à aucun événement historique, si ce n'est l'inauguration par Jacques Chirac, en 2002, au Quai Branly, du Mémorial national de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie. Force est de constater que cette opération de chirurgie mémorielle n'a aucun effet. Selon le service des adresses de la poste, plus de 2 400 lieux de voirie portent le nom du 19-Mars-1962 (mais aucun dans les Alpes-Maritimes, où l'influence pied-noire est particulièrement importante), et seulement une poignée celui du 5 décembre.

    De retour au pouvoir en 2012, la gauche, profitant de son éphémère majorité au Sénat, reprend son projet de loi dont l'examen avait été entamé dix ans plus tôt. C'est ainsi que le 19 mars est devenu, par la loi du décembre 2012, la date officielle de la fin de la guerre d'Algérie. Mais de très nombreuses associations de rapatriés la contestent vivement, arguant que le cessez-le-feu n'a pas mis fin aux affrontements. Bien au contraire. Alors que l'armée française, toujours présente, ne combat plus le FLN, que l'OAS déploie sa politique de la terre brûlée, et que le GPRA peine à installer son autorité, le printemps et l'été 1962 sont, pour les Européens d'Algérie, parmi les plus sanglants de la longue guerre d'indépendance.

    Dans Les Disparus civils européens de la guerre d'Algérie – Un silence d'État (Soteca, 2011), Jean-Jacques Jordi a par exemple montré que sur environ 1 700 Français portés disparus en Algérie entre 1954 et 1962, plus de 600 l'ont été après le cessez-le feu du 19 mars. Dans la mémoire pied-noire, deux dates constituent des épisodes centraux, inoubliables et fondateurs de cette violence : la fusillade de la rue d'Isly, le 26 mars 1962, lorsque l'armée française tire sur un cortège d'Européens d'Alger, faisant plusieurs dizaines de morts ; et les massacres d'Oran du 5 juillet, date de l'indépendance algérienne mais aussi d'un déchaînement de violence faisant plusieurs centaines de morts parmi les dizaines de milliers d'Européens restés dans la ville, alors que l'armée française, toujours cantonnée dans Oran, restait passive.

    Les massacres d'Oran, et plus généralement la situation des Européens restés

    dans la ville après l'indépendance, sont évoqués à partir de 6'02. © INA

    La fusillade de la rue d'Isly et les massacres d'Oran justifient à eux seuls, pour nombre d'associations de rapatriés, que la date du 19 mars 1962 ne puisse être tenue pour celle de la fin de la guerre d'Algérie. « Pourquoi l'actuel président de la République a-t-il déposé une gerbe à l'occasion de la commémoration du 17 octobre 1961 alors qu'aucun hommage officiel n'a jamais été rendu aux victimes des massacres d'Oran ? L'OAS était certes une organisation terroriste, mais son action violente répondait au terrorisme du FLN. Si l'on veut vraiment pacifier les mémoires, on ne peut accepter d'avoir d'un côté un terrorisme détestable, et de l'autre, un terrorisme convenable. Ce n'est pas du tout ce qui se passe aujourd'hui : l'action du FLN est glorifiée alors que celle de l'OAS est vilipendée », s'indigne Joseph Perez, président du Centre de documentation historique sur l'Algérie (CDHA) d'Aix-en-Provence.

    Fondé en 1974, le CDHA est une association (environ 850 membres) reconnue d'utilité publique qui collecte, conserve et archive soigneusement tout document relatif à la présence française en Afrique du Nord : journaux, cartes postales, photographies, objets personnels, ou encore archives d'entreprises ou d'associations… « Notre leitmotiv est : ne jetez rien. Tout document peut être un jour utile à des historiens », explique Hervé Noël, un des deux documentalistes de l'équipe de quatre permanents qu'emploie l'association. Le CDHA reçoit chaque année une centaine de chercheurs, venant « grosso modo pour un tiers des États-Unis et d'Angleterre, pour un tiers d'Afrique du Nord et pour un tiers d'Europe du Nord, en particulier d'Allemagne et des Pays-Bas », détaille Hervé Noël, qui se réjouit de voir arriver aussi depuis quelques années au CDHA des étudiants français travaillant à des mémoires universitaires. Installé à l'étroit dans la maison du maréchal Juin, le CDHA projette de construire un Conservatoire national de la mémoire des Français d'Afrique du Nord pour conserver dans de meilleures conditions ses 85 000 documents. La première pierre devrait être posée l'an prochain.

    Un monde heureux disparu à jamais ?

    Le travail que mène le CDHA est assurément utile. Mais il suffit de se plonger dans le bulletin Mémoire vive qu'édite l'association pour constater que la “nostalgérie” y règne autant que la réécriture de l'histoire. Un exemple parmi tant d'autres : le dossier du numéro 61 (second semestre 2015) intitulé « Tous Français pendant 132 ans » consacré à question de la nationalité et de la citoyenneté dans l'Algérie coloniale.

    Si les musulmans furent si rares à demander la nationalité française, écrit le président du CDHA Joseph Perez dans son éditorial, c'est du fait de « l'opposition irréductible des notables et docteurs de la foi musulmane qui ne pouvaient accepter le renoncement aux prescriptions du Livre Sacré telles que l'exercice du droit éminent de l'homme sur la femme, le droit à la polygamie et à l'exercice de la répudiation, les règles discriminatoires de succession, entre autres. Aux ouvertures que les textes de 1865 et 1919 pratiquèrent, permettant aux Français musulmans d'obtenir la citoyenneté sur renoncement à leur statut personnel préservé, répondirent les interdits religieux qui tarirent un timide mouvement de démarche volontaire ». Pourtant, les historiens reconnaissent unanimement que l'administration coloniale fit tout pour bloquer l'accès, théoriquement possible, à la citoyenneté française des « indigènes ».

    Ce fossé entre mémoire pied-noire et recherche historique n'est nulle part aussi flagrant qu'au Centre national de documentation des Français d'Algérie, installé depuis janvier 2012 dans le couvent Sainte-Claire de la Passion, au cœur de Perpignan. Le centre est géré conjointement par le Cercle algérianiste, une influente association culturelle de pieds-noirs qui a rassemblé les collections d'objets exposés, et la mairie de Perpignan.

     

    Lors de l'inauguration du Centre de documentation des Français d'Algérie, le dimanche 29 janvier 2012, à Perpignan.

    Le récit proposé par l'exposition permanente commence par une présentation de « l'Algérie avant l'Algérie », puis de « la conquête » et de « la colonisation ». On y apprend que « l'installation française, facilitée par les dissensions indigènes, trouve une justification dans les résistances et les escarmouches ». La logique de la proposition échappe. Sans résistances, l'installation française n'aurait donc trouvé aucune justification ? Sa pertinence est tout autant contestable. Une escarmouche, vraiment, que la bataille de la Macta (28 juin 1835) qui vit les troupes d'Abd el-Kader, un des chefs de la résistance algérienne, écraser le corps expéditionnaire français aventuré dans l'ouest algérien, qui perdit plusieurs centaines de soldats dans les combats ? Mais passons sur les 18 années de cette sanglante conquête, comme le fait du reste la muséographie, qui se concentre sur les dernières décennies de la présence française en Algérie.

     

    En 1 min, le tour du centre national de documentation des Français d'Algérie. © NcaL /MP

    Le centenaire du débarquement français en Algérie, célébré avec faste en 1930, fut en son temps l'occasion de chanter l'ampleur de l'œuvre coloniale en matière d'éducation, de santé ou de développement économique. L'exposition permanente du CDFA reprend ce discours. En 1830, l'instruction publique n'existait pas, alors qu'en 1954, 250 000 écoles accueillaient 500 000 enfants dont 325 000 musulmans, affirme par exemple la vitrine consacrée à l'éducation. Il en va de même, apprend-on, pour la santé : « aucun équipement sanitaire, aucune structure médicale » en 1930, mais 150 hôpitaux publics en 1954.

    Surtout, le musée chante une vie quotidienne presque idyllique. « Un climat propice aux activités de plein air et l'origine du peuplement expliquent l'art de vivre des Français d'Algérie. La moiteur des villes pousse à rechercher la fraîcheur de l'eau et l'ombre des sous-bois. Très tôt, la liberté s'apprend dans les rues du quartier. Des jeux, qui se contentent d'accessoires modestes, nivellent les classes sociales. Le dimanche offre des plaisirs simples : cinéma, sport, nature », explique un panneau. De menus objets du quotidien semblent vouloir illustrer cette joie de vivre : une carafe d'anisette, un paquet de cigares, un menu de restaurant… Une vitrine consacrée à « une culture exubérante » en rajoute : « École de musique et des Beaux-Arts, conservatoires se multiplient. On interprète, on chante, on déclame, on dessine, dans une Algérie, vrai bouillon de culture. »

    Même la politique ne parvient pas à diviser ce monde enchanté des Français d'Algérie car « la classe politique dirigeante affiche volontiers des idées de progrès ». Pour preuve : « Ses leaders appartiennent souvent à la franc-maçonnerie. » Hélas, vinrent « huit années de guerre 1954-1962 ». Du déroulé de cette guerre, de ses événements et de ses drames, on ne saura rien, si ce n'est sa conclusion : l'exil.

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    Une vitrine du CDFA. © NcaL /MP 

    On le reconnaîtra sans peine : il est difficile de sortir de la visite de ce musée sans éprouver une certaine nostalgie d'un paradis perdu, d'un monde heureux disparu à jamais que l'endroit s'efforce de reconstruire. Mais il est tout aussi difficile de ne pas se poser la question que n'évoque jamais, absolument jamais, ce musée, en cela emblématique des discours “nostalgériques” : si la présence française en Algérie était aussi bénéfique à ses populations, si la cohabitation entre les différents peuples était aussi harmonieuse, pourquoi diable les Algériens ont-ils éprouvé le besoin de réclamer par les armes leur indépendance ?

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     (IV) Le mythe bien vivant du vote pied-noir

    1 janvier 2016 | Par Nicolas Chevassus-au-Louis 

    https://www.mediapart.fr/journal/france/010116/le-mythe-bien-vivant-du-vote-pied-noir?page_article=1

    La présence massive de rapatriés d'Algérie est-elle une des causes des succès du Front national sur le littoral méditerranéen ? Si un vote pied-noir marqué par son tropisme pour la droite anti-gaulliste et l'extrême droite a bel et bien existé, il n'est plus aujourd'hui que résiduel, et aura sans doute disparu à la présidentielle de 2022.

    Le littoral méditerranéen, de Perpignan à Nice, a accueilli en 1962 un bon tiers des rapatriés d'Algérie. Et ce littoral méditerranéen est aussi, depuis les années 1980, le premier bastion de l'extrême droite. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a ainsi placé Marion Maréchal-Le Pen en tête du premier tour des régionales de 2015. Aux municipales de 1995, les quatre communes conquises par le FN (Marignane, Orange, Toulon et Vitrolles) étaient situées en Provence.

    Vingt ans plus tard, c'est toujours dans le sud-est que l'extrême droite gagnait une dizaine de communes. Les nouveaux édiles FN n'ont pas tardé à manifester leur attachement à l'Algérie française : inauguration d'une stèle en « hommage à tous ceux tombés pour que vive la France en Algérie » par le nouveau sénateur-maire de Fréjus (Var) ; hommage public du premier magistrat de Béziers, Robert Ménard (natif d'Oran) à la stèle consacrant l'OAS du cimetière de la ville ; ou encore renomination de la rue du 19-Mars-1962 de Beaucaire (Gard) en rue du 5-Juillet-1962, la date ne commémorant évidemment pas l'indépendance algérienne mais les massacres d'Oran.

     

    Extraits de l'inauguration de la rue Hélie-de-Saint-Marc par Robert Ménard à Béziers

    en mars 2015.

    La présence massive de rapatriés d'Algérie est-elle une des causes de l'influence du Front national sur le littoral méditerranéen ? En d'autres termes, le vote pied-noir, s'il existe, est-il une des composantes de l'enracinement de l'extrême droite dans le sud-est de la France ?

     

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    Carte de la présence des rapatriés d'Algérie au recensement de 1968, le seul ayant comptabilisé la population française née française en Afrique du Nord. Les chiffres manquent pour quantifier le nombre de pieds-noirs revenus depuis pour leur retraite sur le littoral méditerranéen, ou l'ayant quitté. La carte est tirée du livre de Yann Scioldo-Zürcher cité dans l'onglet « prolonger ». 

    Pour l'historien Jean-Marie Guillon, professeur émérite à l'université de Provence, il n'y a guère de doutes : « L'arrivée des rapatriés d'Algérie  a accentué les tendances antigaullistes – de droite comme de gauche – de la région PACA et a contribué à y renforcer la droite dure et l'extrême droite. » Et d'avancer deux arguments à l'appui de sa thèse : l'influence historique de l'extrême droite chez les Français d'Algérie, et le rôle central des anciens partisans de l'Algérie française dans l'émergence régionale du Front national durant les années 1980.

    À l'appui du premier argument, Guillon avance la récurrence des émeutes antisémites, qui conduisirent Édouard Drumont, le virulent antidreyfusard fondateur de la Ligue nationale antisémitique de France à être élu député d'Alger en 1898 ; l'implantation militante du Parti populaire français de Jacques Doriot, seul authentique parti fasciste français durant la Seconde Guerre mondiale, qui trouvait en Algérie son troisième bastion, avec la banlieue nord de Paris et la région marseillaise ; ou encore la quasi-absence d'un soutien à la Résistance – France Libre ou mouvements de résistance intérieure – en Algérie, jointe à une large adhésion des élites coloniales au régime pétainiste entre 1940 et 1943. « Il existe une longue tradition historique d'implantation de l'extrême droite en Algérie française, même si elle ne se manifeste que par flambées éphémères », détaille Jean-Marie Guillon.

    À l'appui du second argument, l'historien insiste sur le recyclage des cadres politiques issus de l'OAS dans le jeu politique de la région PACA, et dans une moindre mesure Languedoc-Roussillon, que ce soit au sein de la droite non gaulliste (en particulier dans le Var) ou du Front national. En compagnie de militants de moindre envergure, deux figures emblématiques de l'OAS portent ainsi les couleurs du FN lors d'élections législatives. Pierre Sergent, ancien dirigeant de l'organisation en métropole condamné à mort par contumace en 1962, est élu député des Pyrénées-Orientales en 1986, tandis que Jean-Jacques Susini, responsable de l'action politique et psychologique de l'OAS en Algérie et co-organisateur de l'attentat manqué contre de Gaulle le 15 août 1962 à Toulon, obtient 45 % des voix au second tour des législatives de 1997 à Marseille.

    Un anti-gaullisme viscéral

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    Tract du Front national aux élections cantonales de Six-Fours (Var) en 1988. 

    C'est aux élections présidentielles de 1965, premier suffrage suivant le rapatriement des Français d'Algérie, que ce poids nouveau de l'électorat pied-noir se fait pour la première fois sentir. L'unique candidat d'extrême droite, Jean-Louis Tixier-Vignancour, avocat de l'OAS, obtient ses meilleurs résultats sur le littoral méditerranéen. Mais la flambée n'est qu'éphémère.

    Aux présidentielles de 1974, les votes en faveur de Jean-Marie Le Pen sont plus nombreux dans les départements où se concentre la population rapatriée (1,3 % dans l'Hérault ou le Var, 1,2 % dans les Alpes-Maritimes ou le Vaucluse, contre 0,75 % nationalement) mais à des niveaux dix fois inférieurs aux scores de Tixier-Vignancour neuf ans plus tôt. Faut-il en conclure que le traumatisme du rapatriement est déjà révolu, et que l'électorat pied-noir s'est éloigné des candidats ayant défendu l'Algérie française ? « L'électorat pied-noir se caractérise dans les années 1970 par son habileté dans l'utilisation du vote sanction contre les dirigeants politiques qui ne soutiennent pas ses revendications : l'indemnisation des biens perdus lors du rapatriement et, pour une fraction militante mais influente, l'amnistie des condamnés de l'OAS », explique la politiste Emmanuelle Comtat, auteure de Les Pieds-noirs et la politique. Quarante ans après le retour (Presses de Science-Po, 2009). La seule constante de l'électorat pied-noir est alors son anti-gaullisme viscéral, mais le brouillage entre droite et gauche s'estompe.

    Aux présidentielles de 1981, tant Valéry Giscard d'Estaing que François Mitterrand courtisent les rapatriés d'Algérie, le second semblant l'avoir emporté grâce à sa promesse d'une amnistie des anciens chefs de l'OAS et d'une réintégration dans leurs droits et carrières militaires. Raoul Salan appelle par exemple à voter Mitterrand. Cette promesse électorale sera tenue en 1983, non sans péripéties parlementaires : il faudra l'utilisation de l'article 49-3 par le gouvernement contre sa propre majorité, menée par Pierre Joxe (ancien officier de la sécurité militaire, dans le cadre de son service national, en 1961 au plus fort de la lutte de l'armée contre l'OAS et de surcroît fils de Louis Joxe, ministre des affaires algériennes de De Gaulle et condamné à mort par l'OAS), pour que la loi d'amnistie des anciens de l'OAS soit adoptée en 1982.

    Ce n'est que dans la seconde moitié des années 1980, avec l'émergence du FN, que le vieux tropisme vers l'extrême droite de l'électorat pied-noir resurgit. Dans une vaste enquête menée après la présidentielle de 2002, Emmanuelle Comtat a observé que 52 % des électeurs nés en Algérie résidant dans les Alpes-Maritimes, l'Hérault et l'Isère avaient déjà voté pour l'extrême droite. Et la politiste de relever que « les pieds-noirs qui votent pour le FN sont plutôt des personnes qui ont été très profondément marquées et déstructurées par la guerre d'Algérie, notamment des victimes de menaces, d'attentats, de violences, ou des personnes ayant perdu un proche ». Son enquête démontre que l'électorat pied-noir se situe massivement à droite. Invités à se positionner sur une échelle de 1 (extrême gauche) à 7 (extrême droite), ils ne sont que 12 % (contre 40 % pour l'ensemble des Français) à se positionner dans la moitié gauche de l'échelle.

    La dernière enquête sur le vote pied-noir, menée par le Cevipof, date de 2012 (en résumé ici). Cinquante ans après l'indépendance algérienne, l'électorat se définissant comme pied-noir représentait 1,2 million de personnes, toujours concentré dans les départements méditerranéens : 15,3 % des électeurs en Languedoc-Roussillon et 13,7 % en PACA, contre moins de 3 % en Picardie ou en Bretagne. Le tropisme à droite est toujours aussi net : Marine Le Pen arrivait en tête des intentions de vote parmi les pieds-noirs, avec 28 % (8,5 points de plus que la moyenne nationale) suivi de Nicolas Sarkozy à 26 % (3,5 points de plus que la moyenne nationale) à égalité avec François Hollande (3 points de moins que la moyenne nationale).

    Mais le Cevipof soulignait que « la présence plus importante de la communauté pied-noir en Languedoc-Roussillon et en PACA n'explique que très partiellement ce phénomène. […] Même sans les pieds-noirs, ces deux régions voteraient davantage pour le Font national que les autres régions, la présence pied-noire ne faisant que renforcer ce tropisme local ». Surtout, souligne Emmanuelle Comtat, « l'électorat pied-noir est en voie de disparition. Ceux qui avaient 30 ans au moment du rapatriement en ont aujourd'hui 84 et l'on sait bien que la participation électorale diminue rapidement avec le grand âge ».

    Toutes les enquêtes montrent en effet que l'électorat issu des rapatriés d'Algérie, évalué par le Cevipof à 3,2 millions d'électeurs déclarant un parent ou un grand-parent Français d'Algérie, vote à peu près comme l'électorat national. Ce n'est plus Marine Le Pen, mais François Hollande (31%) que les descendants de pieds-noirs plaçaient en tête de leurs intentions de vote à la présidentielle de 2012. Contrairement aux anciens harkis, dont les enfants entendent poursuivre le combat en se mobilisant dans des associations, les descendants des pieds-noirs ont le plus souvent tourné la page du traumatisme de l'exil de 1962.

    Batailles féroces entre droite et extrême droite

    Résumons : un vote pied-noir marqué par son tropisme pour la droite anti-gaulliste et l'extrême droite a bel et bien existé. Mais il n'est plus aujourd'hui que résiduel, et aura sans doute disparu à la présidentielle de 2022. Dès lors, se pose la question de savoir pourquoi les élus du littoral méditerranéen courtisent aussi ostensiblement un vote pied-noir qui semble être de plus en plus mythique : un terrain offert par la mairie d'Aix-en-Provence pour construire un Conservatoire national de la mémoire des Français d'Afrique du Nord ; inauguration par Christian Estrosi d'une stèle aux Français d'Algérie sur la promenade des Anglais à Nice en 2012 ; présence de Gérard Larrat, maire (divers droite) de Carcassonne au 40e congrès du très nostalgérique Cercle algérianiste en novembre dernier ; annulation par le maire (divers gauche) de Montpellier Philippe Saurel du projet de musée de la France et de l'Algérie, dans lequel 2 millions d'euros avaient été investis, mais qui n'avait pas l'heur de plaire aux plus ultras des organisations pied-noires ; mise en berne des drapeaux à Perpignan chaque 19 mars par le maire (LR) Jean-Marc Pujol ; ou encore présence d'un adjoint au maire chargé des rapatriés dans des villes comme Aix-en-Provence, Perpignan ou Nice, alors que l'on peut se demander si plus d'un demi-siècle après le rapatriement, cette population a toujours besoin d'un soutien spécifique... On en passe. « Les hommes politiques aiment à croire qu'il existe des votes communautaires, alors même que la science politique montre qu'ils ne sont le plus souvent que des mythes », soutient Emmanuelle Comtat.

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    Stèle en hommage aux pieds-noirs inaugurée en 2012 par Christian Estrosi, maire de Nice, sur la promenade des Anglais. © Hélène Staes 

    Mais la politique est aussi une affaire de mythes, d'invocation de figures emblématiques ou de moments fondateurs. En la matière, la droite a, depuis la seconde présidence de Jacques Chirac, réussi un coup de maître. Dès la réélection de Chirac en 2002, neuf députés de droite des Bouches-du-Rhône, des Alpes-Maritimes, de l'Hérault et du Var déposent un projet de loi en faveur des rapatriés. L'initiative débouche sur la loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». À l'issue d'une longue polémique, son article 4 stipulant que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » est abrogé par le gouvernement. Mais un tabou est levé : celui qui interdisait aux pieds-noirs de voter pour des héritiers du gaullisme, tel Chirac.

    S'enclenche alors une bataille politique féroce entre droite et extrême droite, rivalisant d'attentions en direction de l'électorat pied-noir, qui permet à la première de regagner du terrain sur la seconde. « La radicalisation idéologique de la droite sur les questions identitaires et sécuritaires a favorisé le rapprochement des associations parlant au nom des rapatriés avec la droite héritière du gaullisme », souligne Emmanuelle Comtat. L'émergence, au sein de l'UMP (aujourd'hui LR), du courant « droite populaire » en 2012 est un des aspects de cette reconquête : 40 % des députés de ce courant sont élus dans des circonscriptions du littoral méditerranéen, et le quart d'entre eux vient de familles de rapatriés ou d'anciens militants de l'Algérie française. Lionnel Luca, député-maire de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), et Michèle Tabarot, députée-maire de Le Cannet dans le même département (et fille d'un ancien activiste de l'OAS), sont parmi les figures les plus connues de ce courant.

    « La disparition des dinosaures gaullistes […] et l'effacement progressif de leurs héritiers chiraquiens ont laissé le champ libre à une génération qui n'a pas connu l'affrontement avec l'OAS et qui avait fermement l'ambition de réhabiliter le passé colonial, donc et avant tout l'Algérie française », observe l'historien Alain Ruscio dans Nostalgérie. L'interminable histoire de l'OAS (La Découverte, 2015). Mais cette OPA de la droite sur un vote pied-noir largement mythifié intervient à un moment où les associations se revendiquant représentatives de la mémoire pied-noire perdent inexorablement, du fait du vieillissement de leurs membres, en influence. On en comptait un millier dans les années 1980, contre 600 aujourd'hui, parmi lesquelles nombre d'amicales d'anciens d'un village, d'un quartier, ou d'un lycée peu marquées politiquement. « L'opinion publique se résume souvent à une “opinion rendue publique” par l'expression d'un sous-groupe dominant à l'intérieur dudit groupe, à savoir des acteurs associatifs fortement mobilisés », explique Emmanuelle Comtat. Et de souligner que, selon son enquête de 2002, 5 % seulement des rapatriés d'Algérie étaient membres d'une association prétendant représenter les intérêts matériels ou moraux des pieds-noirs.

     

    Algérie française : les retours  du refoulé (4/5) + Commentaires

     (V) Une autre voix rapatriée

    3 janvier 2016 | Par Nicolas Chevassus-au-Louis 

    https://www.mediapart.fr/journal/france/030116/une-autre-voix-rapatriee?page_article=1 

    L'Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis, qui compte quelque 400 membres, s'est créée en 2008. La culture pied-noire, la conscience politique des Européens d'Algérie, le rôle de l'OAS dans le déchaînement de la haine et l'incurie des actuelles politiques française et algérienne sont abordés dans cet entretien avec Jacques Pradel, le président de l'association.

    La bataille de légitimité à laquelle se livrent différentes associations pieds-noires n'a aucun sens, dès lors qu'elles ne représentent que moins d'un vingtième de la communauté en question. Que pense l'immense majorité des pieds-noirs ? Il est évidemment impossible de le savoir. Quitte à assumer sa subjectivité, Mediapart a choisi, pour conclure cette série sur la mémoire pied-noire de donner la parole à l'une des très rares, si ce n'est la seule, association se revendiquant à la fois de l'histoire des rapatriés d'Algérie et des valeurs anticolonialistes : l'Association nationale des Pied-Noirs progressistes et de leurs Amis (ANPNPA), qui compte quelques 400 membres. Son président, Jacques Pradel, natif de Tiaret dans l'Oranie, évoque volontiers la nostalgie de son pays natal, dans lequel il est souvent retourné. Il a même demandé la nationalité algérienne, que lui refuse toujours l'État algérien. Jacques Pradel ne nie rien des déchirements de la guerre d'Algérie, et tout particulièrement de l'année 1962, qui le vit à deux doigts de s'enrôler dans un maquis de l'OAS. Mais souligne avant tout la nécessité de dépasser ce traumatisme originel pour œuvrer à une réconciliation entre France et Algérie.

    Comment et pourquoi est née l'Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis (ANPNPA) ?

    Jacques Pradel au micro d'une radio algérienne en mai 2013. Jacques Pradel au micro d'une radio algérienne en mai 2013.

    Jacques Pradel : En créant l’ANPNPA, nous nous donnions deux objectifs, qui figurent dans la déclaration d’intention des membres fondateurs (consultable ici). Le premier visait à faire entendre une autre voix que celle des “nostalgériques” ; à contredire les discours et les actions des organisations qui regroupent anciens terroristes de l’OAS et pieds-noirs obstinés dans la haine et la louange absurde d’un régime colonial révolu ; à dénier leur prétention de parler au nom de l’ensemble des pieds-noirs ; à contribuer par nos témoignages et nos analyses à l’écriture (par les historiens) d’une histoire lucide et dépassionnée de la France en Algérie.

    Le second objectif était d’œuvrer à la réconciliation de nos deux pays, au renforcement de l’amitié entre les peuples des deux rives de la Méditerranée, d’affirmer notre engagement solidaire avec les immigrés algériens, les binationaux et les Français d’ascendance algérienne, de lutter contre le racisme et la xénophobie. C’est sur ces principes, et au double titre de pieds-noirs et de citoyens français, que nous avons fondé l’association fin 2008 à Vitrolles. Tout un symbole !

    Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour entendre la voix des pieds-noirs anticolonialistes ?

    Fin 2008, j'en conviens, c'est bien tard et bien dommage à la fois parce que les acteurs vieillissent et parce que toutes les raisons justifiant la création étaient là bien avant ! Le déclic a été l’indignation de l’un d’entre nous découvrant que les noms de tous les membres de sa famille (dont plusieurs avaient participé à la lutte pour l’indépendance), la plupart toujours vivants, étaient gravés sur le « mur des disparus » de Perpignan, érigé à l’initiative des “nostalgériques” du Cercle algérianiste (voir le premier volet de notre enquête).

    Il convient de préciser que, dès la création, près d’un cinquième des membres de l’ANPNPA ne sont pas pieds-noirs mais amis, soit des Français dont l’histoire personnelle a croisé celle de l’Algérie, soit des Algériens vivant en France, les uns et les autres se reconnaissant dans nos principes et nos actions. Leur contribution est essentielle à la fois pour rester ouvert sur l'avenir et servir de passerelle les uns vers les autres, et pour éviter le piège stérilisant du communautarisme et la nostalgie du paradis perdu.

    L'assemblée générale fondatrice de l'ANPNA à Vitrolles en 2008.
    L'assemblée générale fondatrice de l'ANPNPA à Vitrolles en 2008.

    Qu'entendez-vous par « pieds-noirs progressistes » dans l'intitulé de l'association ?

    Cela a été, et reste objet de débat au sein de l’association, autant pour « progressiste » que pour « pieds-noirs », tous deux parfois trop négativement connotés ! Trois points peuvent être avancés pour garder « progressistes ». Premièrement, comme acteur de progrès en phase avec nos ambitions d’aller vers l’avant, la réconciliation des pays, la fraternité des peuples. Deuxièmement, par opposition aux “nostalgériques” qui ne cachent pas leurs attaches à l’extrême droite ; troisièmement, en référence aux pieds-noirs (libéraux, chrétiens ou militants de gauche) qui ont œuvré à l’indépendance de l’Algérie que l’on qualifiait comme tels. Un point contre : la connotation « progressiste = extrême gauche », dans laquelle plusieurs, dans et hors de l’association, ne se reconnaissent pas. « Pieds-noirs » ne plaisait pas à certains parce que revendiqué par les “nostalgériques”, et parce que le qualificatif est souvent pris en Algérie comme synonyme d'anciens de l’OAS. Il nous a finalement semblé qu’un terme balançant l’autre, et parce que nous sommes l’un et l’autre, il convenait de les accoler et d'adopter « pieds-noirs progressistes ».

    Comment expliquez-vous la domination médiatique des associations de pieds-noirs les plus “nostalgériques” ?

    Cela tient à plusieurs facteurs. Dès l’arrivée en France, plusieurs associations se sont créées dont l’objet n’était pas de cultiver la nostalgie de l’Algérie française mais la défense des intérêts matériels des pieds-noirs (les conditions d’installation, l’indemnisation, etc). Celles-ci ont plus ou moins vite été éliminées par celles-là, parfois par le meurtre (je pense à l’assassinat en 1993 de Jacques Roseau, président du Recours, par trois pieds-noirs ex-OAS). Ainsi sont seules restées en place les associations “nostalgériques”, comme le Cercle algérianiste, l’Adimad (anciennement Adimad-OAS), Veritas et d’autres, lesquelles ont été reconnues par les media et par le politique comme portant la « parole pied-noire ».

    Un autre facteur tient en ce que les pieds-noirs, dans leur grande majorité, se sont vite resitués dans la société française en fonction de leur situation sociale, en gommant, même transitoirement, leur passé. Enfin, les associations refusant de s’enfermer dans la “nostalgérie”, la rejetant, comme Coup de Soleil ou l’ANPNPA, sont apparues plus (trop ?) tard. Cela étant, il me semble exagéré de parler aujourd’hui d’une domination médiatique des associations de pieds-noirs les plus “nostalgériques”. Elles s’agitent beaucoup, certes, et sont influentes localement, comme à Aix-en-Provence, Nice ou Perpignan, où les édiles locaux leurs sont acquises, mais la parole qui leur est opposée par les associations pieds-noires qui les combattent est de plus en plus entendue. J’ai par exemple été invité, comme président de l’ANPNPA, pour parler au Sénat de « la mémoire pied-noire ».


    (Voir la vidéo sur site du Sénat)

    Comment expliquez-vous, alors même qu'il est avéré qu'il n'existe plus de vote pied-noir, la sensibilité des élus de droite dans le sud aux revendications “nostalgériques” ?

    Cette sensibilité est réelle, et concerne autant les élus de droite républicaine que de l’extrême droite. Pour le FN, derrière qui les associations les plus “nostalgériques” se sont toujours rangées, la chose est simple : il affirme comme siennes leurs positions les plus radicales, la glorification de l’OAS, les stèles aux martyrs de l’Algérie française, le re-baptême des rues du 19-Mars, la haine des « arabes » (à la fois inférieurs puisque colonisés pendant 132 ans et sanguinaires puisque entrés brutalement en révolte), etc.

    Pour la droite républicaine, la chose est plus compliquée. Le point de repère étant purement électoraliste, il s’agit d’une part de manier son électorat traditionnel avec prudence, en flattant son sens patriotique sans pour autant trop heurter ses valeurs humanistes et républicaines ; et d’autre part d’adresser un message qui complaise aux électeurs d’extrême-droite (avec le succès que l’on aura noté aux régionales dernières !) en cultivant des thèmes portés par les “nostalgériques” : la grandeur de la Nation, la France et son empire colonial, son héritage chrétien, un racisme anti-maghrébin de bon aloi.

    Un bel exemple, nous a été fourni par la maire UMP (tendance dure) d’Aix-en-Provence qui avait annoncé, puis finalement renoncé à baptiser une rue du nom de Bastien-Thiry (condamné à mort et exécuté pour tentative d’assassinat du président De Gaulle) pour donner à un square celui de général Bigeard (fameux « héros » des guerres coloniales).

    Quelles sont les actions de l'ANPNA ?

    Nous avons longtemps privilégié de contredire les “nostalgériques” lors de débats publics, de contre-manifester face à leurs rassemblements devant des stèles à la gloire de l’Algérie française et de l’OAS, de protester contre le laxisme du pouvoir politique à leur égard, ou contre la complicité d’édiles locaux. Nous continuerons de le faire, notamment dans les villes où ils sont bien implantés mais en privilégiant un autre aspect de notre activité, tourné vers l’avenir. Il nous semble en effet bien plus utile, juste et gratifiant, d’intervenir aujourd’hui de manière positive pour renforcer la relation en France et Algérie, l’amitié des peuples, et contre la montée des idéologies d’extrême droite, du racisme et de la xénophobie. Cette nouvelle orientation prend différentes formes :

    – Des manifestations culturelles. Depuis deux ans à Marseille, nous sommes à l’initiative des journées « Lire les Méditerranées », en 2014 autour du livre d'expression française publié en Algérie ; en 2015 sur les villes du Maghreb, en présence d’invités algériens et auxquelles ont assisté plusieurs centaines de personnes ;

    – Des interventions en milieu scolaire, collèges et lycées, un peu partout en France, toujours formidables, surtout dans les quartiers populaires à forte population d’ascendance maghrébine, et surtout quand nous le faisons avec d’autres témoins de la guerre d’Algérie (anciens appelés français, combattants algériens et harkis).

    – Des rencontres avec des historiens, des cinéastes, des étudiants préparant des mémoires (en France, Angleterre, Allemagne), des organisations politiques et des élus nous ayant sollicité, et bien sûr la presse.

    – La participation à des débats, à des colloques sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance, la tenue de stands dans des fêtes populaires, des cortèges avec banderoles lors de manifestations de rue, notamment lors de commémorations de dates importantes de notre histoire avec l’Algérie (8 mai 45, 17 octobre 61, 19 mars 62…)

    – La cosignature d’appels ou lettres ouvertes adressées à diverses autorités (présidence de la République, ministres, députés, maires).

    – Pour la bonne bouche, quatre voyages en Algérie depuis 2013, organisés avec la 4ACG (Anciens Appelés en Algérie et Amis Contre la Guerre) et les Réfractaires non-violents à la guerre d’Algérie. Tolérés et ignorés par le pouvoir, ces voyages d’une quinzaine de jours, baptisés « mémoires et fraternité », sont l’occasion de rencontres particulièrement riches avec des acteurs de la vie sociale, des anciens moudjahidines, d’associations de jeunesse, de femmes, de militants de droits de l’homme.

    Participation de l'ANPNA à une manifestation de soutien à la Palestine à Marseille Participation de l'ANPNPA à une manifestation de soutien à la Palestine à Marseille
     

    Qu'entendez-vous, dans la déclaration fondatrice de l'ANPNPA par : « Les hommes et femmes [...] qui ont vécu sous l'emprise du système [colonial] et en ont été les instruments souvent inconscients et parfois les victimes, ont fait œuvre utile pour le progrès du pays et de ses populations » ?

    Le premier volet de la phrase, « les hommes et femmes [...] instruments souvent inconscients et parfois les victimes… », est là pour rappeler l’ambiguïté dans laquelle se trouvaient les Européens d’Algérie (on ne disait pas « pied-noir ») dans la société coloniale. D’un coté, ils étaient divisés en classes sociales antagonistes, avec une majorité de gens pauvres (le salaire moyen était inférieur à celui des métropolitains) et une minorité de possédants (gros propriétaires de terres, de ressources naturelles, de négoces) représentant le lobby colonial. Cette division en classes antagonistes explique que toutes les grandes villes ont eu des municipalités de gauche ou d’extrême-gauche (seuls votaient les citoyens français, pas les sujets, les « indigènes » comme on disait alors !). D’un autre coté, les Européens pauvres bénéficiaient d’une situation bien supérieure à celle des « indigènes » maintenus pour l’immense majorité dans une extrême précarité. Ils tenaient donc à ce que rien ne change de ce point de vue, et furent des instruments pour le maintien de l’ordre colonial.

    Le second volet de la phrase, « ont fait œuvre utile pour le progrès du pays et de ses populations », a été mis en débat lors de notre dernière assemblée générale le 17 octobre de cette année à Grenoble, parce que résonnant comme l'article sur « les aspects positifs de la colonisation » de la loi du 23 février 2005, voté par l’Assemblée nationale avant d’être supprimé. Sa suppression de notre déclaration fondatrice a été votée à la presque unanimité (4 abstentions).

    Pensez-vous qu'il existe une culture pied-noire ? Y a-t-il des points communs entre le million de Français rapatriés d'Algérie ? Et entre les 4 ou 5 millions de Français qui en descendent ?

    On a attribué à Camus cette phrase cinglante : « la culture pied-noire : un grand vide à forte odeur d'anisette ». Les pieds-noirs n’étaient en général pas des gens cultivés, ni intellectuellement ni politiquement, plutôt vierges et naïfs. Le réflexe de classe dont je parlais, balancé par une situation privilégiée par rapport aux « indigènes », ne reposait aucunement sur une analyse serrée de la société dans laquelle ils vivaient. Par ailleurs, le quotidien était fort différent suivant que l’on vivait dans une grande ville du bord de la côte ou à la campagne ou dans l’intérieur de l’Algérie : à Oran, ville à majorité européenne, on parlait plus espagnol qu’arabe voire que français, et à Tiaret, d’où je suis originaire, arabe autant que français.

    Mais ce mélange d’immigrés venant de toutes les (autres) rives de  la Méditerranée (les Européens d’Algérie) avait trouvé un équilibre, une unité dans cette chaleur des peuples du sud, dans une langue abâtardie, le pataouet, un chauvinisme propre, la certitude béate d’être différents des autres, d’ être supérieurs et de vivre en privilégiés dans un pays magnifique. Sans être loin d’adhérer au propos prêté à Camus, je me reconnais dans ce grand vide et me régale à partager avec famille et amis pieds-noirs anisette, mille souvenirs et complicités, de tous ordres, pour peu qu’ils soient de là-bas. Outre ces attaches au passé en Algérie, la douleur de l'exil, l’arrachement du pays natal sont partagés par un grand nombre de pieds-noirs, tout comme ce sentiment confus, même chez les “nostalgériques”, de rester quelque part Algériens.

    Si la référence à la famille est toujours de grande importance chez les pieds-noirs, et si les seconde et troisième générations y sont toujours sensibles, elles se sont dans la réalité progressivement détachées des « valeurs pieds-noires » de leurs ascendants. Une note personnelle sur ce point. A l'occasion d'une cousinade réunissant une quarantaine de jeunes de la famille, tous nés en France, j’avais envoyé une note de présentation de l’ANPNPA. Dans un élan généreux, tous ont adhéré à l’association, trouvant son engagement justifié, mais sans pour autant y militer (sauf pour les manifestations culturelles et la lutte anti-raciste) !

    Que pensez-vous de la critique souvent faite par les associations “nostalgériques” selon laquelle les massacres dont ont été victimes les Français d'Algérie, en particulier le 5 juillet 1962 à Oran, seraient négligés par la mémoire nationale, voire éclipsés par la récente reconnaissance par l'Etat du massacre du 17 octobre 1961 en région parisienne ?

    L’une des pages les plus sombres de la fin tragique de la guerre d’Algérie est l’assassinat de centaines d’Européens le 5 juillet 1962 à Oran. La douleur des familles des disparus reste immense. L’ANPNPA s’y associe et la respecte. Mais pour que notre mémoire se place, il faut analyser les causes du massacre, et reconnaître que la première en fut la folie meurtrière de l’OAS qui s’était déchaînée comme nulle part ailleurs à Oran. Et de fait, il n’y eu à l’indépendance de massacre d’Européens nulle part ailleurs qu’à Oran ! Que les “nostalgériques” osent à la fois rendre hommage aux assassinés d’Oran et aux assassins de l’OAS est indécent.

    Si l’ANPNPA condamne la page si sombre du 5 juillet à Oran, nous ne mettons en balance ce massacre avec celui des Algériens le 17 octobre 1961 à Paris. Ce crime a été commis par la police française, sous les ordres du préfet Papon, et couvert ensuite par le pouvoir politique. La revendication à laquelle nous nous sommes associés est de demander qu’il soit reconnu pour ce qu’il fut : un crime d’Etat. 

    Quel jugement portez-vous sur l'action de l'OAS, qui a, pour nombre de pieds-noirs, défendu les Français d'Algérie abandonnés par l'armée et l'Etat ?

    On entend souvent dire l’OAS fut le sursaut d’un peuple qui ne veut pas mourir, comme si les Français d’Algérie en étaient à l’origine (je conseille un livre récent, Les Résistances pieds-noires à l'OAS, L'Harmattan 2014, écrit par un membre de l’ANPNPA, Bernard Zimmermann) et non pas des déserteurs de la belle armée française ! Dovecar, Piegs, Degueldre ou Bastien-Thiry, condamnés puis exécutés, étaient-ils pieds-noirs ? Non. Bien sûr des pieds-noirs, déboussolés par le lent glissement du gouvernement de Gaulle – d’Algérie française, à autodétermination, puis Etat algérien – et n’ayant rien compris, ont suivi et participé à l’OAS. J’ai moi aussi failli rejoindre le maquis OAS de l'Ouarsenis : c'était en mars 1962, j'avais 17 ans, et contacté à Tiaret pour y aller, j'ai eu le réflexe d'en parler d'abord à mon père, qui m'a immédiatement mis dans un car pour Oran où après cinq jours d’attente, je pris un avion (qui, stupeur, s'appelait Croix de Lorraine !) pour Marseille.

    « Là où tu peux vivre sans subir ni infliger d’humiliation… »

    On entend aussi dire « l’OAS a bon dos, n’ayant sévi qu’un an et demi en 1961 et 1962 ». Un an et demi, c’est formellement vrai, l'OAS agissait en héritière directe de ce qu’il y a eu de pire dans l’histoire de la France en Algérie, des enfumades de la conquête aux milices responsables des massacres du 8 mai 1945 à Sétif et Guelma, des légionnaires casseurs d’arabes à la longue liste des officines secrètes qui assassinèrent à l’envi : la main rouge, le FAF (Front pour l’Algérie française), l’UFNA (Union française nord-africaine), etc. ! Un an et demi seulement, certes, mais terrible ! Jusqu’en février 1962, j’étais pensionnaire à Oran, et comme il n’y avait plus de cours, nous n’étions au lycée que pour dormir et manger, et trainions en ville le jour. Ce que j’en garde : des ratonnades dans la rue d’Arzew, des cadavres à terre que personne ne regardait, des lynchages de présumés barbouzes ; et c’était avant le déchaînement final, quand la quasi-totalité des commandos OAS se sont regroupés à Oran avant de tous quitter la ville pour l’Espagne fin juin, avant le 5 juillet.

    L'ANPNA participant à une contre-manifestation contre un hommage à la stèle à la l'OAS du cimetière de Béziers en 2010.
    L'ANPNPA participant à une contre-manifestation contre un hommage à la stèle à la l'OAS du cimetière de Béziers le 5 juillet 2009.
     
    L’écrivain pied-noir Emmanuel Roblès disait : « Quelle peut bien être ma patrie ? Là où tu peux vivre sans subir ni infliger d’humiliation… » Cette citation figure en exergue d’une plaquette, Tous Algériens, éditée en 1961 par le ministère de l’information du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Pouvions-nous répondre à cette invite, rester et vivre dans une Algérie indépendante ? Oui peut-être, avant que l’autre, l’OAS, ne déchaîne sa folie, et fasse que le fossé séparant les deux communautés, aggravé par les sept ans de guerre, ne se creuse encore plus.

    Je me rappelle que de retour à Tiaret fin février 1962, je me suis fait sans raison sauter dessus dans la rue par trois gamins et je me suis battu avec eux, devant un groupe d'amis d’enfance algériens qui me regardaient mais me tournaient pour la première fois le dos – l’un, Ouadah Kaïli, avait été comme un frère.

    Et pourtant, 200 000 sur le million de ceux qui allaient devenir des pieds-noirs étaient encore en Algérie en 1963, un an après l’indépendance. Combien aurions-nous été sans l’OAS ? C’est son action, sa folie meurtrière qui a définitivement ruiné tout espoir de voir les deux communautés continuer de vivre ensemble, et qui est la première responsable de notre exode.

    Quelles seraient les mesures à prendre pour aider à l'émergence d'une mémoire apaisée, si cela est possible, de la présence française en Algérie ?

    Aujourd’hui, à côté d’une minorité d’excités, enfermés dans une nostalgie absurde de l’Algérie française, les pieds-noirs cessent progressivement de se réfugier dans la victimisation et le ressentiment. Ils ont, nous avons besoin pour aller plus loin dans l’apaisement :

    – que se poursuivent et soient popularisés les travaux des historiens, en France (plusieurs jeunes et brillants chercheurs, si fort haïs par les “nostalgériques” !) comme en Algérie (pas la caricaturale histoire officielle) ;

    – que les bouches continuent de s’ouvrir et que les témoignages se multiplient (il est significatif de noter combien les “nostalgériques” sont ici en panne !) ;

    – que l’histoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance soit réellement enseignée en milieu scolaire, et soit plus largement diffusée au sein de la population. Il y a un procès à faire de la colonisation… Nous l’attendons toujours ;

    – que plus d’initiatives soient prises pour un renforcement de l’amitié entre les peuples des deux rives, pour une meilleure inter-connaissance ;

    – que s’amplifient en France les engagements contre le racisme et la xénophobie. Une anecdote : j’ai par hasard rencontré à Alger quatre pieds-noirs “nostalgériques” en balade, étonnés et ravis de l’accueil : « Ah, si chez nous de l’autre côté ils étaient comme ceux d’ici ! » me dirent-ils.

    Au niveau des Etats, il n’y a rien à attendre du pouvoir depuis si longtemps en place en Algérie. Face à une situation sociale particulièrement tendue et à un système politique bloqué, il n’a d’autre projet que de maintenir sa domination. Concernant la relation franco-algérienne, il alterne, au gré d’aléas de politique intérieure, entre exigence de repentance et différentes versions du « le passé est enterré ». Du côté français, le gouvernement actuel, rompant avec le précédent, a pris des initiatives positives avec des déclarations sur l’histoire commune (François Hollande dénonçait en 2012 le « caractère injuste et brutal de la colonisation » ), ou sur la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 dans l’est algérien et du 17 octobre 1961 à Paris.

    Ces déclarations restent trop timides pour qualifier le fait colonial et les crimes qui l’ont accompagné, et ne sauraient remplacer leur reconnaissance par l’Etat français, d’autant que peu après, le ministre de la défense, Le Drian, rendait très officiellement hommage au sinistre général Bigeard. Et si peu a été fait au plan des échanges économiques et culturels, que favorisait le traité d’amitié franco-algérien initié sous Chirac et enterré par la suite, qui n’est toujours pas réactivé. Tant reste à faire !

     


     

     

    « Mon hommage à Michel Delpech décédé le 2 janvier 2016 *** Nouvelle vidéo de Michel DruckerSur Twitter, la Gendarmerie Nationale a rendu hommage à Michel Galabru, mort lundi 4 janvier 2016 à l'âge de 93 ans, d'un "coup de képi" confraternel. »
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