• Archives et guerre d’Algérie : questions et inquiétudes

     

    Archives et guerre d’Algérie :

     questions et inquiétudes

    Archives et guerre d’Algérie : questions et inquiétudes

    PAR GILLES MANCERON 

    Un an après la déclaration présidentielle sur l’assassinat de Maurice Audin par les militaires qui le détenaient, une dérogation va rendre accessibles des archives le concernant. Qu’en est-il des autres victimes du même processus ? Une journée d’étude sur les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises a lieu le 20 septembre, salle Victor Hugo de l’Assemblée nationale.

    Loin de tourner le dos aux préoccupations actuelles de l’Algérie, ou de nier qu’il y a eu d’autres disparus durant cette guerre comme après l’indépendance, la journée d’étude sur les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises pose une question particulièrement grave pour la République française, qui concerne l’histoire, la justice et les archives.

    Le fait de lui avoir donné pour objet les disparus du fait des forces de l’ordre françaises dans les années 1954 à 1962 de la guerre d’Algérie peut conduire s’interroger sur l’opportunité d’un tel sujet précis et de ses limites chronologiques.

    Dans une période où l’Algérie est tendue vers la question de son avenir, on pourrait considérer comme inutile de se pencher sur des faits vieux de plus de cinquante ans. Ou penser que cela risque de faire le jeu des forces qui, en Algérie, instrumentalisent les crimes du colonialisme pour justifier leur régime politique de plus en plus contesté. En réalité, ce retour vers l’histoire n’est pas contradictoire avec la soif d’avenir qui s’exprime aujourd’hui dans ce pays. Dans les rassemblements qui, depuis le 22 février 2019, posent le problème du futur de l’Algérie, on voit de nombreuses références à des symboles et des personnages emblématiques de la guerre d’indépendance. Poser la question des disparus lors de ce qui a été appelé la « bataille d’Alger » et du reste de la guerre n’est pas contradictoire, loin de là, avec d’autres demandes de vérité sur d’autres épisodes.

    Oui, il y a eu d’autres disparus pendant la guerre d’Algérie. Parmi les algériens qu’il était convenu d’appeler les musulmans — catégorie administrative coloniale, rappelons-le —, en raison de conflits entre nationalistes algériens et d’actes commis par certains responsables du FLN-ALN. Il y en a eu aussi parmi les militaires français, dont on ne sait ni la date de la mort ni le lieu de leur éventuelle sépulture. Et aussi parmi les européens d’Algérie, à différents moments de la guerre, et surtout, après le 18 mars 1962 — qui marque la fin officielle du conflit entre le FLN/ALN et la France, mais où des affrontements armés se sont poursuivis puisque l’OAS a continué à tuer, refusant le cessez-le-feu et l’indépendance de l’Algérie. En particulier, autour du 5 juillet 1962 dans la région d’Oran, où de nombreux civils européens ont été enlevés et ne sont jamais réapparus. Tous ces faits méritent, eux aussi, d’être étudiés. Un historien venu d’Oran évoquera cette question.

    Après l’indépendance de l’Algérie, d’autres disparitions forcées d’Algériens se sont produites. D’abord, dans les premières années, de personnes accusées de s’être opposés à la lutte nationale ainsi que de membres de leur famille, qualifiées de « harkis ». Et, durant les années 1990, probablement le plus grand nombre de disparus en Algérie dont les familles n’ont reçu aucune nouvelle est intervenu lors des agressions commises par différents groupes armés, après l’annulation du second tour de l’élection législative de janvier 1992. Ce sujet, trop souvent tabou en Algérie, doit être aussi étudié et la demande de vérité et de justice des familles de ces disparus est, elle aussi, légitime. Il est évoqué lors de la Journée internationale des victimes de la disparition forcée organisée par les Nations-unies. En particulier lors de la réunion organisée, le 30 août 2019, au siège d’Amnesty international France, par la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées, sur le thème « Pour la Vérité, contre l’impunité et pour la préservation de la mémoire (1) », à laquelle plusieurs des organisateurs de la journée du 20 septembre, en particulier Emmanuel Decaux, ancien président du Comité des disparitions forcées des Nations Unies, ont participé.

    Tous ces faits méritent eux aussi d’être étudiés. Toutes les familles des victimes ont le même droit à la vérité et à la justice. Mais l’objet de cette journée est limité dans la chronologie à la période entre le 1er novembre 1954 et le 18 mars 1962 — quitte à ne pas parler de faits relevant des mêmes auteurs et qui ont fait des dizaines de milliers de victimes avant ces dates, en mai-juin 1945, dans le Constantinois. Et il est limité aussi, pour ce qui est des auteurs, aux « forces de l’ordre françaises » — l’armée, la police et les « unités territoriales » (dont beaucoup deviendront l’OAS). Puisque ces forces dépendaient des autorités françaises, contrairement aux auteurs des autres disparitions évoquées, qui sont multiples et extérieurs à elles, leurs actes concernent directement notre nation et notre Etat, d’un point de vue historique, mémoriel, juridique et archivistique. D’où l’objet spécifique de cette journée.

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    Il y a un an, le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron, a rendu visite à Josette Audin, veuve du mathématicien et militant communiste Maurice Audin « disparu » à l’âge de vingt-cinq ans, en pleine guerre d’Algérie, à la suite de son arrestation à Alger, le 10 juin 1957, par des parachutistes français. Dans la déclaration qu’il a faite alors, il a dit notamment : « La disparition de Maurice Audin a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement : le système appelé “arrestation-détention” à l’époque même, qui autorise les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout “suspect” dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire” ».

    Face à cette déclaration importante, qui témoignait d’un changement radical dans le discours de la République française sur ces faits, l’Association Maurice Audin — dans la continuité du Comité Maurice Audin, animé de 1957 à 1963 par Laurent Schwartz et Pierre Vidal-Naquet, et tout en saluant la déclaration présidentielle et tous ceux qui y ont contribué ; notamment le mathématicien et député Cédric Villani et plusieurs historiennes et historiens, dont Sylvie Thénault — a rappelé que le système décrit par le président de la République a fait alors bien d’autres victimes que Maurice Audin. Des milliers d’autres. Dès septembre 1957, Josette Audin l’a écrit, quelques semaines après la disparition de son mari, à Pierre Vidal-Naquet, qui le rapporte dans ses Mémoires : « Josette Audin insistait dans cette lettre des premiers jours de septembre sur le fait que le cas de son mari n’avait rien d’exceptionnel, et que des Algériens musulmans disparaissaient tous les jours (2) ». Il ajoute que ce qu’il y avait d’exceptionnel dans l’affaire Audin, c’est que, contrairement à tous les autres cas de disparitions, Audin n’était pas un « indigène musulman », mais — même s’ils se voulait Algérien — un universitaire d’origine européenne. Pierre Vidal-Naquet a repris à son compte le constat de Josette Audin : l’immense majorité des personnes enlevées à Alger, en 1957, dont les familles n’avaient aucune nouvelle, étaient des Algériens autochtones. Jules Roy, en 1972, le confirmait en apostrophant le général Massu en ces termes : « Si nous avons fini par connaître le sort de Maurice Audin, et si Henri Alleg, échappé de vos griffes, a pu faire tant de bruit avec son livre, si des juges ont été contraints d’ouvrir des instructions, et si des tribunaux ont pu convoquer des témoins à leur barre, c’est que les accusateurs étaient des nôtres. Mais les autres, général Massu ? Les milliers d’autres ? » Ces « milliers d’autres » qui n’ont jamais suscité d’« affaires » étaient des colonisés, morts sous la torture ou exécutés sommairement, leur corps ayant été détruit ou dissimulé. Aucune autorité, civile ou militaire, n’en dressa jamais la liste. Pas même le secrétaire général à la Police à la préfecture d’Alger, Paul Teitgen, ce témoin capital de cette Grande répression d’Alger de 1957 qui tenta, selon le mot de Pierre Vidal-Naquet, de « comptabiliser les morts et les vivants ». Il avança le nombre de 3 024 disparus, en se fondant sur les personnes assignées à résidence qui n’étaient pas réapparues. Mais ce nombre, comme l’a montré l’historienne Raphaëlle Branche, n’est pas un décompte fiable, seulement un ordre de grandeur plausible.

    Depuis cette déclaration de septembre 2018, la question est donc la suivante : Serait-il possible pour notre pays, aujourd’hui, de se limiter au cas de Maurice Audin, sans rien dire des milliers d’autres êtres humains qui ont été eux aussi enlevés, détenus, torturés et assassinés par des militaires français. L’Association Maurice Audin a clairement répondu : « non ». Pour elle, une telle discrimination posthume dans la reconnaissance serait impossible et honteuse, indigne de notre pays. Être fidèle à l’engagement de Josette et Maurice Audin doit conduire à soulever le cas des milliers d’autres disparus comme lui, dans cette période qu’il est convenu d’appeler la « bataille d’Alger ». C’est ce qu’a fait cette association, en soutenant, deux jours après la visite présidentielle chez Josette Audin, l’ouverture du site internet 1000autres.org destiné à tenter de retrouver des traces et des informations sur ces autres disparus.

    L’idée d’organiser une journée sur les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises est née, à ce moment, lorsque plusieurs membres de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) (3), organisme consultatif nommé par le Premier ministre, ont ressenti la nécessité de confronter leurs réflexions sur cette page de notre histoire. Parmi eux, des juristes qui ont travaillé sur l’évolution du droit international concernant les disparitions forcées.

    Leur projet a été soutenu par des associations représentées à la CNCDH — Amnesty international, la Cimade, l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (l’Acat), le Mrap et la Ligue des droits de l’Homme —, ainsi que par le président de la CNCDH, Jean-Marie Delarue, qui présidera la séance consacrée à la Justice, et par le bureau unanime de cette commission. Les membres de la CNCDH à l’origine de cette initiative ont pris contact avec des archivistes, dont les responsables de l’Association des archivistes français, qui travaille depuis plusieurs années sur l’enjeu citoyen que constitue l’accès aux archives et avec des historiennes et historiens. Un comité scientifique a été constitué. D’éminentes personnalités ont bien voulu parrainer la journée, ainsi que des institutions universitaires, comme l’Institut des sciences juridiques et philosophiques de la Sorbonne, La contemporaine et l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP-CNRS).

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    Trois temps vont la structurer. Après les interventions de l’historien Amar Mohand Amer, venu d’Oran, sur « La question vue d’Algérie » et celle de Françoise Banat-Berger, au nom du Service interministériel des archives de France, viendront des approches historiques, puis des éclairages juridiques. A partir des années 1970, la pratique généralisée des disparitions forcées en Amérique latine a suscité un renforcement considérable du droit international, avec la Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1990, et ce qu’on a appelé les « principes Joinet », l’affirmation du droit à la vérité, à la justice et à la réparation. Ces avancées du droit international pénal suscitent de nouvelles interrogations sur ces faits.

    Enfin, sera abordée la question des archives et de l’enjeu citoyen de leur accès. On lit dans la déclaration du 13 septembre 2018 : « Le président de la République souhaite que toutes les archives de l’État qui concernent les disparus de la guerre d’Algérie puissent être librement consultées et qu’une dérogation générale soit instituée en ce sens. » Des échanges auront lieu sur la réalisation de cet engagement.

    Le gouvernement a choisi de préparer successivement deux dérogations pour faciliter l’accès aux archives. Une première se limitera strictement au cas de Maurice Audin. Une seconde aura pour objet « toutes les disparitions de la guerre d’Algérie » — peut-être au-delà même du cessez-le-feu du 18 mars 1962 —, quels qu’en soient les auteurs. Sont-elles à la hauteur de l’interrogation nécessaire de la France sur les actes commis par les forces de l’ordre dépendant directement de ses autorités ?

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    Des membres de familles de personnes disparues à cette époque dont ils n’ont jamais eu de nouvelles, venus d’Algérie, seront présents à cette journée. Ils ont apporté leur contribution à la recherche patiente sur cette question à laquelle le site 1000autres.org s’est attelé au lendemain de la déclaration présidentielle de septembre 2018. Sa source principale est une archive conservée aux Archives nationales d’Outre-mer, à Aix-en-Provence, constituée de quelque 850 fiches, sur lesquelles la préfecture d’Alger avait enregistré, à la demande des familles qui demandaient des renseignements sur leurs proches disparus, les cas qu’elles leur signalaient. D’autres sources ont été utilisées. Le livre Le Cahier Vert, publié par les éditions La Cité à Lausanne documentant quelque 150 cas de disparitions recensés par trois avocats venus à Alger en août 1959, malgré l’hostilité des autorités, pour recueillir les plaintes des familles. Au Service historique de la Défense, les procès-verbaux d’enquêtes internes à l’armée, généralement déclenchées par l’intervention d’une personnalité. Et, dans les archives des deux Commissions de Sauvegarde des droits et libertés individuels qui se succédèrent de mai 1957 à 1962, les très nombreuses plaintes pour sévices et disparitions forcées — un fonds d’archive essentiel, qui doit être rendu intégralement et facilement consultable, indépendamment des tampons « Secret » dont les ont parsemés les chefs des tortionnaires et qui ne devraient pas préserver aujourd'hui la dissimulation de leurs actes. Leur exploitation par le site 1000autres.org est en cours. A ce jour environ 1100 noms de personnes arrêtées et détenues par l’armée française dans le Grand Alger en 1957, avec des photos et des documents les concernant, y figurent. Les témoignages qu’il reçoit et les recherches qu’il poursuit dans différents centres d’archives lui permettent d’en allonger la triste liste. La journée d’étude du 20 septembre permettra de rendre compte de ce travail nécessaire d’histoire et de mémoire pour la vérité et pour la justice.

    (1) Avec Amnesty International, l’Association marocaine des droits humains, l’Association de Parents et Amis de disparus au Maroc, le Collectif de Solidarité avec le Nicaragua, le Collectif des familles de disparus en Algérie, le Collectif Paris Ayotzinapa, Donde Estan, la Forum marocain vérité et justice, Human Right Solidarité, Terre et Libertés, Yakay Der.

    (2) Pierre Vidal-Naquet, Mémoires. 2. Le trouble et la lumière 1955-1998, Seuil/La Découverte, 1998, p. 61.

    (3) Le premier ministre a signé le 10 avril 2019 l’arrêté de nomination de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, publié au Journal officiel du 11 avril 2019. Elle est présidée par Jean-Marie Delarue.

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/020919/archives-et-guerre-d-algerie-questions-et-inquietudes 

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 3 Septembre à 09:24

    Peut-être pour la clarification des recherches devrait-on sérier les problèmes. Il me semble que trois périodes sont à Prendre en considération. La première, celle de la guerre d'indépendance concerne la France et sa responsabilité pleine et entière. La seconde a trait à la décennie noire. La troisième est centrée sur la situation présente de l'Algérie et son devenir économique et social.

    Quelles que soient les difficultés qui ont surgi après l'indépendance, cela n'enlève rien à la légitimité de la lutte engagée pour l'obtenir. On peut avoir un jugement sur ce qui s'est passé par la suite et notamment sur l'interruption de la procédure électorale ou la politique qui s'est faite au profit des "compradores". Outre que cela concerne les Algériens cela ne justifie pas le colonialisme et la guerre menée avec nécessairement ses exactions pour tenter de le perpétuer.

    Je rappelle constamment le r^le qu'on a fait jouer dans cette affaire aux appelés du contingent. Dans le meilleur des cas ils ont perdu de longs mois de leur jeunesse et ^pour certains beaucoup plus. 

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