• C’était le premier témoignage d’Henri POUILLOT paru dans la presse le 18 janvier 2001 : "La guerre, cet enfer"

    C’était le premier témoignage d’Henri POUILLOT paru dans la presse le 18 janvier 2001 : Guerre d'Algérie. Témoignage. Témoin de la torture, un ancien appelé, fiché comme " subversif ", raconte ce qu'il " n'avait jamais dévoilé jusqu'ici ", même à ses proches. 

    Henri Pouillot :

     " La guerre, cet enfer " 

    Jeune, comme la majorité de l'époque, je n'avais pas envie de " faire " cette guerre d'Algérie. Mon père ayant " fait " celle de 14-18, gravement blessé, gazé, il en avait gardé de lourdes séquelles. Gamin à la fin de la guerre 39-45, j'avais conservé les souvenirs des bombardements des ponts de la Loire avec ces bombes qui tombaient plus nombreuses à quelques kilomètres de l'objectif que sur le point prévu avec son lot de maisons détruites et même de morts, civils. J'avais également été marqué par le comportement des soldats allemands " occupants " lorsqu'ils passaient " réquisitionner " les pommes de terre, les fruits... J'avais été traumatisé en apprenant qu'un ami de la famille, fut exécuté comme otage en représailles contre des actes de la Résistance. Et puis les récits de personnes qui sont revenus par miracle des camps de la mort, commentant les tortures qu'elles avaient subies, m'avaient " vacciné " pour penser qu'il n'était pas admissible que cela puisse se reproduire.

    Alors, probablement à partir de cette expérience, simplement à partir de mon coeur, sans appartenance ni engagement politiques, j'ai participé à des manifestations pour dire non à la guerre d'Algérie, je me suis fait arrêter plusieurs fois : j'ai été fiché comme " subversif ". Comme beaucoup de jeunes j'ai tenté de prolonger mon sursis d'incorporation pour ne pas y aller. Malgré tout, j'ai fait presque 27 mois, dont presque 10 à Alger, pendant les derniers mois de cette guerre. Ce que je rends public aujourd'hui, par ce texte, je ne l'avais encore jamais dévoilé, même pas à mes plus proches : frères, soeurs, femme, enfants, amis. J'avais seulement évoqué, que j'avais vu des actes de torture, que mon séjour en Algérie avait été très dur, mais j'avais toujours fui les questions à ce sujet. C'est un miracle que j'en sois revenu, mais au fond de moi, j'avais une très profonde honte de ce qui s'était passé. Souvent, j'ai repensé à cette période et tenté d'analyser comment des actes aussi odieux pouvaient se dérouler.

    Ce qui est surprenant, c'est que mon " passé " de " subversif " (terme employé par l'officier me justifiant que je ne pouvais pas prétendre concourir aux EOR après mon action contre la guerre) ne m'a pas suivi en Algérie, et je me suis retrouvé affecté bizarrement dans le service d'officier de renseignement du 184e bataillon du train à la villa Susini d'Alger. Ce service était chargé de "collecter" toutes les informations possibles sur les activités du FLN en particulier à Alger.

    Mon " baptême ", si j'ose dire, c'est le surlendemain de mon arrivée : un appelé à quatre jours de la " quille " se fait tuer à Belcourt parce qu'il avait, seul, dans la rue, demandé ses papiers à un Algérien qu'il ne connaissait pas comme habitant le quartier. Cela a provoqué des représailles : les militaires de ce régiment sont partis, en commando " venger " le copain. Le bilan effectué au retour de cette " opération " punitive par les différents groupes y ayant participé était de plus de 400 personnes exécutées. Cela avait duré presque tout l'après-midi : tous les hommes trouvés dans les logements (c'est-à-dire de 14 à 80 ans) étaient abattus devant les femmes et les jeunes enfants. Nous écoutions bien évidemment Europe 1 (à l'époque c'était la radio " branchée " pour les jeunes que nous étions) et c'était un des liens essentiels pour savoir ce qui se passait en métropole. Au bulletin d'information du soir, le journaliste a évoqué ce fait, en gros de la façon suivante : un jeune appelé ayant été tué, une opération de bouclage a eu lieu, de nombreux tirs ont été entendus tout au long de l'après-midi et quatre Algériens ont été tués en tentant de fuir... Je cite ces faits pour tenter d'expliquer le climat vécu par le contingent à Alger à ce moment-là (fin juin, début juillet 1961). (...)

    Les interrogatoires qui se passaient dans la grande salle du sous-sol de la villa Sésini étaient généralement horribles. Il y avait deux ou trois tables, l'une pour que celui qui conduisait les interrogatoires afin de pouvoir consigner quelques notes, quelques chaises. Généralement le détenu devait se mettre nu. L'état-major ayant expliqué que de cette façon, celui qui était interrogé ne pouvait que se sentir inférieur et plus facilement contraint à parler. Le traitement était identique pour les femmes. La plupart des interrogatoires qui se passaient en sous-sol étaient faits sur la table souvent trop courte pour que la personne soit complètement allongée, souvent attachée aux pieds de la table par les membres. Et là l'horreur pouvait durer des heures. Entre les coups en tout genre (poing, bâton, pistolet, ceinturon...) sur toutes les parties du corps, les cheveux arrachés, le jet d'eau, les viols par bâtons, pistolets dans l'anus. (...)

    Pendant cette période, j'ai fait ce que je pensais pouvoir faire pour limiter au maximum cette participation à ce qui me révoltait au plus fort de moi. Je ne pense pas avoir de trop lourdes responsabilités personnelles. Surtout dans ce service, il n'était pas possible, humainement, à quelqu'un, isolément, de pouvoir s'opposer directement à la torture, cela aurait été très certainement sa condamnation à coup sûr à la torture, à l'emprisonnement pour haute trahison et très plausible, à l'exécution, sans procès : parce qu'ayant eu accès à trop de dossiers de responsables FLN j'aurais été un individu trop dangereux, de ceux qui n'ont jamais été jugés, si possible. Mais c'est à titre collectif, que j'ai le sentiment, comme Français ancré dans l'idée de la liberté, et le combat nécessaire pour la défendre, de porter une part de culpabilité de torture dans cette période.

    Juste avant d'être libéré, le cessez-le-feu avait été signé depuis quelques jours, j'ai failli, à Sissonne, être sérieusement inquiété. J'avais dit aux appelés que maintenant j'allais pouvoir enfin diffuser à la presse mes notes consignées sur un cahier de ce que j'avais vécu : un officier de la sécurité militaire est venu demander au chef de poste que j'étais à ce moment-là le commandant de la caserne pour pouvoir effectuer une fouille afin de trouver des documents subversifs. J'ai réussi à les camoufler. Comme pour la majorité de mes camarades du contingent, l'enfer de ce séjour en Algérie a gravé des souvenirs tenaces qui ne s'estompent pas comme je l'avais espéré. Comme beaucoup de ceux qui ont fait cette sale guerre, mais il n'y a que des sales guerres, pendant des années, la nuit, les rêves se transformaient, se transforment encore (heureusement un peu moins souvent), en cauchemars, ramenant ces images de violence insoutenable. Si je suis un miraculé, puisque je suis revenu intact physiquement, malgré les cinq ou six occasions où j'ai eu la chance que les attentats (c'était le terme employé de ces actes de guerre du FLN) dans lesquels je me suis trouvé visé (individuellement ou collectivement) m'épargnent. Il me semble urgent que le gouvernement, le chef de l'État, prennent officiellement position pour condamner cette pratique de la torture. Ce témoignage peut être publié, s'il peut servir à éradiquer ces pratiques barbares de la torture, à servir pour la paix en respect de la vérité historique.

    Henri POUILLOT

     

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