• Ce mercredi est, comme chaque 10 mai, la Journée des mémoires, de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions

    Ce mercredi est, comme chaque 10 mai, la Journée des mémoires, de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions 

    Vers une réparation du travail forcé

     et de l’esclavage colonial ?

    Cécile Duflot, députée Europe Ecologie-les Verts de Paris, a déposé ce mardi à l’Assemblée nationale deux propositions de loi sur le passé colonial de la France. La première vise à «reconnaître le travail forcé comme crime contre l’humanité» et introduit des réparations pour les «préjudices en résultant». La seconde prévoit «réparation des préjudices résultant de la traite et de l’esclavage colonial».

     «Indigènes». Présentées lors d’une conférence de presse au côté de Louis-Georges Tin, le président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), ces deux propositions visent à compléter la loi de 2001, dite «loi Taubira», qui reconnaissait la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité mais n’allait pas jusqu’à prévoir des réparations et n’évoquait pas le travail forcé. Si l’esclavage fut aboli en France en 1848, le travail forcé, lui, ne le fut que près d’un siècle plus tard, en 1946, avec l’adoption d’une proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny.

    Pendant plusieurs décennies, la République française a ainsi recouru au travail forcé dans ses colonies, par exemple pour construire un chemin de fer entre Brazzaville et Pointe-Noire, au Congo. «Bilan de cet "exploit", réputé témoigner de la glorieuse "mise en valeur" du Congo français : 17 000 morts "indigènes" pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57 % en 1928», soulignait l’année dernière, dans un article sur un blog hébergé par Mediapart, l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison. 

    S’appuyant sur ce même exemple ce mardi, Cécile Duflot a estimé que «cette histoire, on peut la regarder en face, telle qu’elle a été. Il faut la regarder, il faut la réparer». Louis-Georges Tin a salué un «moment très important, historique à bien des égards. On nous disait que la question des réparations était impossible, infaisable, au mieux utopique».

    Reste à savoir quel sera l’avenir de ces propositions. Elles pourront «être mises en discussion dès l’élection du nouveau Parlement», a souligné la députée. Tout dépendra de la majorité qui sortira des législatives de juin. Et de la volonté de l’exécutif, sachant que le futur président, Emmanuel Macron, a été échaudé par la polémique qu’il a provoquée pendant la campagne en jugeant que la colonisation avait été «un crime contre l’humanité».

    Fondation. Duflot n’a pas choisi la date de son annonce par hasard : ce mercredi est, comme chaque 10 mai, la Journée des mémoires, de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. François Hollande et Emmanuel Macron doivent y participer. «Hollande annoncera la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, sur laquelle le Cran et d’autres ont travaillé. C’est un pas, mais ça ne suffit pas, donc cette proposition de loi va beaucoup plus loin», a dit Louis-Georges Tin.

    Frantz Durupt et Léa Sabourin

    SOURCE : http://www.liberation.fr/france/2017/05/09/vers-une-reparation-du-travail-force-et-de-l-esclavage-colonial_1568444

    Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises.

    « L’exploitation [coloniale] a été perpétrée si souvent (…) avec une telle cruauté, par l’homme blanc sur les populations arriérées du monde, qu’on fait preuve (…) d’une insensibilité totale si on ne lui accorde pas la place d’honneur chaque fois que l’on parle du problème colonial. » Karl Polanyi (1944)

    Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises. Quelques jours auparavant, ce député était intervenu à la tribune pour dénoncer la situation des « indigènes » toujours soumis à des formes exceptionnelles et particulièrement brutales d’exploitation. Usant d’une anaphore qui lui a permis de brosser un tableau précis des pratiques coloniales, il déclarait : « il faut avoir vu ces travailleurs usés, squelettiques, couverts de plaies, dans les ambulances ou sur les chantiers ; il faut avoir vu ces milliers d’hommes rassemblés pour le recrutement, tremblant de tout leur corps au passage du médecin chargé de la visite ; il faut avoir assisté à ces fuites éperdues (…) vers la brousse ; (…) il faut avoir vu ces théories d’hommes, de femmes, de filles, défiler silencieusement, le front plissé, le long des chemins, qui mènent au chantier. (…) L’indigène ne peut plus comprendre ni admettre ce servage, cent cinquante après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et cent ans après l’abolition de l’esclavage. »

    Précision essentielle : ce travail forcé – tâches de construction, transport de marchandises, entretien des agglomérations… - est imposé de façon autoritaire et souvent violente aux autochtones qui n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations civiles de l’empire dont les membres sont « sujets indigènes », soit l’écrasante majorité des individus. Légitimé et défendu, sous la Troisième République, par de nombreux hommes politiques, juristes et professeurs d’université notamment, le travail forcé a, sous différentes formes, été la règle dans les possessions françaises jusqu’à son abolition tardive le 11 avril 1946.

    Ainsi fut construit, par exemple, le chemin de fer destiné à relier Brazzaville à Pointe-Noire, sur la côte atlantique. Bilan de cet “exploit”, réputé témoigner de la glorieuse « mise en valeur » du Congo français : 17000 morts « indigènes » pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57% en 1928. Qui a livré ce dernier chiffre ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration faite devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son héritier et successeur n’est autre que le groupe bien connu aujourd’hui sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, rappelait benoîtement « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer ». (Le Monde, 21 mai 2013). Nul doute, les descendants de ceux qui sont morts à l’époque apprécieront la délicatesse de ces propos.

    Réformé mais jamais véritablement supprimé, le travail forcé a ainsi perduré sous la Troisième République, le régime de Vichy et dans les colonies passées aux côtés de la France libre. A preuve, les orientations soutenues par Félix Eboué, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, pendant la Seconde Guerre mondiale. Souvent présenté comme un grand humaniste, qui a toujours défendu les droits de l’homme, Eboué, comme la majorité de ses pairs, ne s’est jamais prononcé dans ses écrits pour l’abolition immédiate du travail forcé. De même les résistants prestigieux qui, à partir du 30 janvier 1944, se réunissent à Brazzaville pour définir la politique à mettre en œuvre dans les territoires d’outre-mer.

    Inaugurée par le général de Gaulle, cette conférence doit prendre une décision relativement à cette forme particulière de labeur. En raison de « l’effort de guerre », les représentants de la France libre, rassemblés dans la capitale du Congo français, décident de prolonger le travail forcé pour une durée de cinq ans ! En métropole, ils n’ont de cesse de dénoncer le Service du travail obligatoire (STO) établi par les autorités de Vichy le 16 février 1943 ; dans les colonies, ils trouvent normal d’imposer aux « indigènes » de vingt à vingt-cinq ans reconnus aptes, mais non incorporés à l’armée, un Service obligatoire du travail (SOT). Subtilité des sigles et triomphe du relativisme politico-juridique. De là ces indignations sélectives et hexagonales cependant que dans les possessions ultra-marines la condamnation cède le pas à l’acceptation.

    Rares sont ceux qui, comme la philosophe Simone Weil, ont dénoncé « les déportations massives » des « indigènes » et le recours meurtrier au travail forcé en Afrique française et en Indochine. En dépit de ses protestations, exprimées dès 1943 alors qu’elle a rejoint la Direction de l’Intérieur de la France libre dans la capitale du Royaume-Uni, S. Weil n’a pas été entendue. Tout comme André Gide et Albert Londres une quinzaine d’années auparavant. Voilà qui aide à comprendre les lenteurs de l’Assemblée nationale constituante à la Libération.

    Joli tableau, n’est-il pas, de la très glorieuse colonisation française toujours présentée, par de nombreux contemporains, comme une entreprise généreuse destinée à apporter la civilisation aux peuples qui en ignoraient jusque-là les bienfaits. Cette sinistre réécriture de l’histoire prospère avec la caution de quelques faiseurs de livres – A. Finkielkraut, P. Bruckner et E. Zemmour, notamment – qui prennent leur ignorance et leurs audaces prétendues pour de brillantes découvertes. Ils n’hésitent pas à se dire amis de la connaissance et de la vérité ; sur ces sujets, comme sur beaucoup d’autres, ils ne sont que de vulgaires idéologues qui traitent les faits établis en chiens crevés. Demeurent de pauvres écholalies qui réhabilitent un discours impérial-républicain forgé sous la Troisième République. Audaces intellectuelles ? Stupéfiante régression et grand retour du roman national.

    « N'oublions pas : Il y a deux 8 mai 1945Encore des témoignages de la guerre d'Algérie : " Cette guerre m'a remué " " Ma mission dans le Sahara " " Un énorme gâchis " »
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