• Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

     

    Charonne 1962, ces souvenirs

     de la répression "qui ne s'effacent pas"

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    Les funérailles, le 13 février 1962 à Paris, des victimes de la manifestation du 8 février 1962

    pour la paix en Algérie afp.com

     

    L’exigence absolue de la vérité

     

    Soixante ans, comme une trace de nos propres âmes, des taches de sang séchées, des vies sacrifiées. Les morts de « Charonne » le clament encore : un passé qui ne passe toujours pas, lui non plus. Quand le temps même, au nom de l’Histoire, donnait une chance, une grande chance, aux combats libérateurs, à la liberté sacrée, se réduisant parfois à l’élan de militants si engagés qu’ils s’exposèrent en première ligne.

    Le 8 février 1962, un crime d’État était perpétré en plein Paris, aux abords de la station de métro devenue depuis tristement célèbre. Cruauté des dates. Le 19 mars, les accords d’Évian mettraient un terme à la sale guerre d’Algérie. Quarante jours de trop… Les victimes étaient toutes membres de la CGT, huit sur neuf des communistes – ce qui confirme avec éloquence la place des uns et des autres dans la lutte anti­fasciste, face au déchaînement et aux attentats de l’OAS, et pour l’indépendance de l’Algérie. Trois de ces martyrs travaillaient à l’Humanité. Six hommes, trois femmes. Le plus jeune avait 15 ans. L’un d’eux avait choisi la France quand il quitta l’Italie des Chemises noires de Mussolini. Ce massacre, survenant moins de quatre mois après celui des Algériens, le 17 octobre 1961, acheva de faire basculer l’opinion publique dans le refus de poursuivre la guerre.

    Inoubliables morts par la laideur des actes : matraqués, assommés, étouffés dans la maudite bouche de métro. Ignominie de leurs responsables : flics fanatiques aux ordres de l’odieux préfet Maurice Papon, ministres menteurs, gouvernement cynique, tous sous la présidence du général de Gaulle qui, avant de clore le chapitre, en prolongea parfois les pires méthodes au nom de la « supériorité civilisationnelle », idée abjecte qui resurgit, aujourd’hui, telle une matrice traditionnelle, au cœur même de la droite extrême…

    Voilà pourquoi, soixante ans après, le travail de mémoire reste une épreuve et un enjeu hautement politique en tant que devoir d’Histoire. Nos gouvernants, souvent amnésiques, ne doivent jamais oublier que la réception d’un legs, avec ses pages sombres, se rappelle à nous quand nous procédons à sa négation. La reconnaissance des crimes d’État n’est pas abaisser la France, mais la grandir. Pour nous glisser dans les pas de l’exigence, qui ne souffre d’aucune lassitude. Cette exigence absolue : la vérité.

    Ils sont pas lourds, en février, à se souvenir de Charonne

    L’État n’a toujours pas reconnu ses responsabilités dans le massacre du 8 février 1962. De nombreuses organisations l’appellent à le faire soixante ans après les faits. Un communiqué de l’Élysée est attendu dans la journée. Aucun membre du gouvernement ne participera aux cérémonies.

     

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    AFP

    Il y a soixante ans, la police française assassinait neuf personnes au métro Charonne, à Paris. Toutes étaient membres de la CGT. Toutes étaient membres du PCF, à l’exception d’une. Daniel Féry avait 15 ans, et assurait le routage de notre journal. Suzanne Martorell et Édouard Lemarchand travaillaient eux aussi à l’Humanité. Leur faute ? Qu’avaient-ils bien pu faire pour mourir étouffés dans le métro, matraqués à mort ? Pourquoi la police leur a-t-elle jeté les lourdes grilles qui entourent les arbres parisiens ? Parce qu’ils étaient venus manifester pacifiquement contre les crimes et les attentats de l’OAS, et pour le droit à l’autodétermination du peuple algérien. « Ils sont pas lourds, en février / À se souvenir de Charonne / Des matraqueurs asser­mentés / Qui fignolèrent leur besogne », chantait Renaud dans Hexagone (1975). Emmanuel Macron s’en souvient-il seulement ? Le président de la République, qui est devenu le premier à participer à une cérémonie dédiée aux massacres du 17 octobre 1961, ne fera pas de même pour le 8 février 1962, puisqu’il est en déplacement entre la Russie et l’Ukraine.

    L’Élysée assure néanmoins qu’une gerbe sera déposée, et qu’un communiqué officiel de la présidence sera rédigé. Son contenu est attendu de pied ferme. Soixante ans après, la France va-t-elle enfin reconnaître la responsabilité de l’État dans la tuerie de Charonne ? Ou bien va-t-elle de nouveau botter en touche, n’incriminant que le préfet de police de l’époque, ce coupable idéal qu’est Maurice Papon ? C’est exactement ce qu’a fait Emmanuel Macron le 17 octobre 2021 au sujet de l’assassinat de centaines de travailleurs algériens en Île-de-France en 1961, dédouanant au passage les plus hauts responsables de l’époque, à savoir le président de la République, Charles de Gaulle, le premier ministre, Michel Debré, et le ministre de l’Intérieur, Roger Frey. Ce sont pourtant eux qui ont donné les ordres de réprimer brutalement les manifes­tations d’octobre 1961 et de février 1962.

    L’admiration de Debré pour Papon… 

    « Ce que nous attendons, ce que les familles des victimes attendent, c’est la reconnaissance de la vérité, celle d’un acte criminel de l’État, avec le but explicite de tuer, coordonné au plus haut niveau entre Maurice Papon et Michel Debré », témoigne Henri Cukierman, président du Comité vérité et justice pour Charonne. Un texte soutenu par de nombreuses organisations invite à ce que la République française regarde pleinement l’histoire en face. L’appel est signé par Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, qui participeront tous les deux, ce mardi, à une cérémonie métro Charonne, à 18 heures. Il est également paraphé entre autres par la Ligue des droits de l’homme, le Mouvement pour la paix, le MJCF et l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS. 

    « Il faut une reconnaissance officielle », affirme Philippe Martinez, qui précise que « la CGT s’est toujours mobilisée contre les guerres coloniales et le racisme, et pour le devoir de mémoire ». «Dans le climat actuel, se remémorer Charonne, se remémorer la violence de l’extrême droite et de l’OAS, c’est essentiel pour ne pas la banaliser », ajoute le diri­geant syndical. À l’époque des faits, le gouvernement ose pourtant incriminer les manifestants. Roger Frey les décrit en « groupes organisés de véritables émeutiers, armés de manches de pioche, de boulons, de morceaux de grille, de pavés, d’outils divers qui ont attaqué le service d’ordre ». Il va même jusqu’à mettre sur un pied d’égalité l’OAS et le PCF en les qualifiant tous deux d’ennemis de la République. Michel Debré se rend pour sa part dans les locaux de la police parisienne pour « apporter le témoignage de sa confiance et de son admiration », et rend « hommage » à Maurice Papon, soulignant ses « qualités de chef et d’organisateur ». 

    Le 8 février, la police a pourtant chargé alors que la CGT et le PCF venaient d’annoncer la dispersion de la manifestation, comme le rappelle Henri Cukierman, présent ce soir-là. Pourquoi, diable, charger une manifestation non violente ? Et ce, alors que la paix et l’indépendance de l’Algérie étaient en train d’être discutées ? En janvier 1961, 75 % des Français s’étaient d’ailleurs prononcés par référendum pour le droit à l’autodétermination du peuple algérien… « C’est le comble de l’absurde ! On a du mal à comprendre cette violence de la police alors que le gouvernement est en pleine négociation avec les représentants algériens pour un accord de paix signé un mois plus tard », observait l’historien Pierre Vidal-Naquet. 

    Aller au-delà des « petits pas » 

    « Mais nous étions dans un climat anticommuniste haineux consubstantiel de la naissance de la Ve République », relève Alain Ruscio. « Il ne faut pas oublier que de Gaulle était au départ favorable à la répression des résistants algériens. Debré et Papon étaient des partisans de l’Algérie française jusqu’au bout des doigts. De Gaulle a cherché, farouchement, à dissocier la colère populaire de la cause algérienne, en la réprimant, car celle-ci risquait d’abîmer son récit », précise l’historien. «Les morts du 8 février auraient servi, assure-t-on au gouvernement, à démontrer à l’armée et à la droite conservatrice que le rempart contre le communisme était assez solidement maintenu par l’État », écrit même Jean Daniel dans l’Express du 15 février 1962. 

    Un important travail de mémoire a depuis été réalisé sur le massacre de Charonne. Une plaque, avec les noms de toutes les victimes, est fleurie chaque année à l’intérieur de la station. Le 8 février 2007, Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, a baptisé une place du 8-Février-1962. Mais une partie du travail historique est encore empêchée. « Les archives de la préfecture de Paris sont officiellement ouvertes, mais de nombreux documents sont inaccessibles, notamment ceux relatifs au rôle de l’État », note Alain Ruscio. Un État qui n’a toujours pas reconnu ses torts. « L’écriture sereine et dépassionnée de l’histoire coloniale est des plus difficiles. Il y a un lobby de la nostalgie coloniale et la volonté de ne pas égratigner des icônes du roman français, comme de Gaulle », mesure l’historien. « On ne reconstruit pourtant pas une France apaisée en éludant les faits et les responsabilités. Plutôt que d’assumer une ligne, une cohérence, Macron tente de ménager un peu tout le monde », regrette Guillaume Roubaud-Quashie, responsable archives et mémoire du PCF. Ainsi, s’il a su reconnaître la responsabilité de l’État dans les assassinats de Maurice Audin et Ali Boumendjel, le président doit aller au-delà des « petits pas » et se libérer de «conceptions électoralistes», observe Henri Cukierman. Reste à savoir ce que dira le communiqué attendu. 

    SOURCE : https://www.humanite.fr/politique/massacre-de-charonne/ils-sont-pas-lourds-en-fevrier-se-souvenir-de-charonne-737359 

     

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

     

    Ce matin, au cimetière du Père Lachaise, le préfet de police Didier Lallement s'est recueilli et a déposé une gerbe devant la sépulture des Victimes de Charonne.

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    Le préfet de police Didier Lallement, mardi 8 février, rendant hommage aux victimes de Charonne au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. LUDOVIC MARIN / AFP

    Ce geste a été suivi de la communication ci-après sur le site Internet de l'Elysée :

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    PUBLIÉ LE 8 FÉVRIER 2022

    Déclaration de M. Emmanuel Macron, Président de la République, en hommage aux citoyens tués lors de la manifestation pour la paix et l'indépendance de l'Algérie du 8 février 1962.

    Charonne 1962, ces souvenirs de la répression "qui ne s'effacent pas"

    « Le 8 février 1962, une manifestation unitaire a été organisée à Paris pour la paix et l’indépendance en Algérie et contre les attentats de l’OAS. Elle a été violemment réprimée par la police : 9 personnes ont perdu la vie, plusieurs centaines furent blessés.

    Soixante ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes et de leurs familles ».

     

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  • Commentaires

    3
    Mardi 8 Février à 13:50

    Merci à Jean-François Gavoury qui, avec son information m’a permis de faire une belle conclusion de cet article. Mais rendez-vous ce soir pour la suite de la commémoration.

    2
    Mardi 8 Février à 13:16
    Ce matin, au cimetière du Père Lachaise, le préfet de police Didier Lallement s'est recueilli et a déposé une gerbe devant la sépulture des Victimes de Charonne.
    Ce geste a été suivi de la communication ci-après sur le site Internet de l'Elysée :
    "PUBLIÉ LE 8 FÉVRIER 2022
    "Déclaration de M. Emmanuel Macron, Président de la République, en hommage aux citoyens tués lors de la manifestation pour la paix et l'indépendance de l'Algérie du 8 février 1962.
    "Le 8 février 1962, une manifestation unitaire a été organisée à Paris pour la paix et l’indépendance en Algérie et contre les attentats de l’OAS. Elle a été violemment réprimée par la police : 9 personnes ont perdu la vie, plusieurs centaines furent blessés.
    "Soixante ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes et de leurs familles."
    1
    Mardi 8 Février à 10:45

    J'ai le souvenir précis du moment où j'ai eu l'information du drame de Charonne. Je me trouvais alors dans un ksar du djebel Amour et ce qui s'était passé nous a été communiqué par un nommé Jacques !flotté, comme moi à cette époque instituteur dans le civil. Il était indigné et avait commenté d'un "Ils n'ont plus qu'à tirer sur les manifestants avec un fusil mitrailleur !"

    Je n'avais pas pris la dimension que ce qui venait de se dérouler allait accélérer le processus de pais dans lequel nous étions engagés et hâter la signature des Accord d'Evian. Mais il faut dire que cela n'a pas modifié notre quotidien et comme j'ai eu l'occasion d'en rendre compte j'ai davantage souffert de l'institution militaire que de la violence de la guerre. C'était une situation absurde dans laquelle nous étions enfermés marquée par l'injustice et aussi souvent par le décalage entre ce qui nous était demandé et la réalité à laquelle nous étions confrontés.

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