• Claude Juin : « J’étais venu remuer le passé douloureux de ma mémoire ! »

    Claude Juin : «J’étais venu remuer

    le passé douloureux

    de ma mémoire !» 

    Claude Juin : « J’étais venu remuer le passé douloureux de ma mémoire !  »

    Ancien soldat appelé du contingent, Docteur d’Etat en sciences sociales, auteur de « Le Gâchis » (1960) et « Des soldats tortionnaires. Guerre d’Algérie. Des jeunes gens ordinaires confrontés à l’intolérable » (2012), Claude Juin raconte ici ses différents retours en Algérie sur les lieux de son service militaire…

    L’Est Républicain :  Dans  quel contexte aviez-vous écrit votre témoignage « Le Gâchis » publié en 1960 en France ?  

    -Claude Juin : Les premières semaines de ma démobilisation, je m’étais très vite replongé dans ma vie civile afin d’oublier et chasser de ma mémoire les atrocités de la guerre. Mais après le soulèvement des européens à Alger le 13 mai 1958, la vision de la guerre me rattrapa. A ce moment là, je rejoignis ceux qui en métropole, assez peu nombreux à l’époque, luttaient et manifestaient pour l’ouverture de négociations avec les leaders du FLN à Tunis et l’Indépendance de l’Algérie. Cet engagement me permit d’écrire et de publier « Le Gâchis » en 1960, récit écrit à partir des notes sur mes carnets, prises sur place, où je témoignais et je dénonçais notamment les violences sur la population, les tortures sur les suspects et les exécutions de certains d’entre eux. Ces exactions furent commises par quelques gradés et soldats dans les rangs du 435 R.A.A. dont le commandement était basé à Ménerville (actuellement Bordj Menaïel) à quelques trente kilomètres de mon cantonnement à Isserbourg (Legata).

    Dans les années qui suivirent les accords d’Evian et la proclamation de l’Indépendance, je me consacrais à ma famille et à mes activités professionnelles. Je n’avais pas oublié l’Algérie, mais je pensais peu à la guerre comme si j’avais réussi à m’en affranchir. Mes souvenirs allaient à la population indigène. Parfois je sortais les photos prises à la va-vite, je revoyais les visages des hommes qui exprimaient la sérénité, je m’attardais sur le pur visage des femmes qu’elles nous ouvraient, comme un défi à nos armes. Je m’attardais sur les couleurs vives de la campagne et le bleu parfait du ciel.

    Et puis, un jour de février 1975 j’ai proposé à ma femme, à nos deux jeunes fils et à un couple d’amis d’aller à la découverte du désert algérien. Depuis mon adolescence par mes lectures et les films sur Laurence d’Arabie, j’étais tenté par l’aventure du désert. J’étais convaincu que seul le désert pouvait exalter l’homme. Pour moi le désert était une terre mystique à découvrir. Rêve d’adolescent… que j’allais vivre.

    Ensuite de longues années s’écoulèrent très occupées par ma vie professionnelle, avant ma retraite en 1995. Libre, je me replongeais dans des actions militantes en faveur du peuple palestinien, j’allais plusieurs fois en Cisjordanie et à Gaza, ou pour la défense des sans papiers ou bien encore je partais vivre dans un village des montagnes du Chiapas mexicain avec des Indiens de l’armée du sous-commandant Marcos. Mais il m’était impossible d’oublier l’Algérie et son peuple. 

    *Votre premier voyage sur les lieux de votre service militaire à Legata, près de Bordj-Menaïel en 2006 a-t-il été le déclencheur de votre thèse de doctorat sur la torture durant la guerre ? 

    -Au printemps 2006, nouveau voyage en Algérie, aller à Isserbourg pour revoir mon ancien cantonnement de soldat. J’y avais songé dès 2002 lors de ma première mission en Cisjordanie. Les comportements agressifs des jeunes soldats israéliens contre les Palestiniens, leurs maisons détruites, leurs routes fermées, les arrestations brutales, les tirs  sur les enfants, autant d’exemples qui me rappelaient durement les actions des soldats français contre les Indigènes pendant la guerre d’Algérie.

    Au début du mois de mai 2006, j’eus du mal à trouver le village d’Isserbourg.  Mes souvenirs des lieux furent mis à dure épreuve, je fis deux fois le tour du village. Je crus reconnaître la petite place avec un commerce, mais rien ne ressemblait à l’image que j’avais gardée du lieu de notre cantonnement. Je ne pouvais pas repartir avant d’avoir revu l’endroit précis où j’avais passé tant de journées et de nuits d’ennui et d’angoisse.

    Ce fut en passant devant la gendarmerie que j’eus l’idée et l’audace d’y entrer. Les gendarmes devaient peut-être connaître l’histoire du village pendant la guerre ? Je me présentais : un ancien soldat qui revisitait le village où il avait séjourné au temps de la guerre ! Nous fûmes accueillis avec cordialité et curiosité. A notre insu, ils avaient préparé la rencontre avec le premier magistrat de la commune. Ce fut une bonne surprise. Ce séjour à Isserbourg détermina la suite de mon travail ainsi que, indirectement, mon désir du retour dans ce village qui reste pour moi une sorte de mythe de la guerre. Mes souvenirs de cette dure période me revinrent plus vivaces ; peu à peu, je me remémorais les comportements violents de certains de mes copains de régiment. Je sentis monter en moi le besoin d’écrire. Mais je voulais dépasser le stade du simple témoignage, ce que j’avais déjà fait, pour analyser le processus du déclenchement  de la violence de la guerre et notamment de la torture chez des jeunes gens qui, non seulement n’y avaient pas été  préparés, mais révélaient des comportements contraires à leur culture.

    Dès octobre 2006, je fis part de mon projet de travail à Michel Wieviorka directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) de Paris, qui accepta de diriger ma Thèse de doctorat en sociologie : La guerre d’Algérie. La mémoire enfouie des soldats du contingent. Des jeunes gens ordinaires confrontés à l’intolérable » que je soutenais en mars 2011. Mon travail de recueil des données dans les archives et les bibliothèques m’amena également à relire les pages de mes carnets que je n’avais pas rouverts depuis l’écriture du « Gâchis » en 1960. Ainsi je relus les témoignages sur la pratique de la torture et des exécutions commises à la ferme Moll à six kilomètres d’Isserbourg.  

    *Pourquoi cet acharnement à vouloir revoir les lieux de l’immonde ? Un devoir de mémoire ? Hommage aux victimes ? 

    -L’écriture du « Gâchis » en 1960, alors que les combats étaient violents, n’avait-elle pas eu comme aboutissement, mon retour à la ferme Moll ? N’était-ce pas le but que je m’étais donné ? Une sorte de tâche dont je devais m’acquitter, tôt ou tard. Un devoir à accomplir. Pour en finir avec la honte d’un pays qui refuse par le déni de son Etat de reconnaître ses erreurs et ses fautes. Je suis revenu à la ferme Moll le 28 novembre 2013.

    Cette fois j’avais  pu, avec des amis algériens, bien préparer suffisamment à l’avance ma nouvelle venue à Legata. Nous fûmes reçus par le secrétaire général de la mairie et le premier adjoint qui nous dirent qu’ils étaient heureux de nous recevoir. A bord de deux de leurs véhicules, nous partîmes pour la ferme Moll.  La cave de la ferme Moll se dressait devant moi, à une trentaine de mètres de la route, au fond d’un terrain marécageux couverts d’herbes hautes de broussailles. D’un coup, je fus saisi par une forte émotion, mes yeux se brouillèrent, j’avançais de quelques pas. J’aperçus sur la droite à une cinquantaine de mètres, une maison au toit à quatre pentes couvertes de tuiles plates rouges, les murs peints de blanc cassé délavé ;  sur la façade une terrasse entourée d’une rambarde de couleur bleu, ce qui donnait à la bâtisse un bien mauvais goût. La grande cave à vin faite de deux bâtiments où étaient emprisonnés les suspects, restait debout bien qu’en mauvais état d’abandon. Les autres parties de la ferme alentour avaient été détruites en grande partie. Les pierres qui tombent n’usent pas la mémoire, elles gardent en elles les douleurs et les joies de la vie. Je me souvenais que la culture de la vigne et la production du vin avaient été la part la plus importante de l’exploitation. 

    *Les lieux retrouvés sont-ils dans la réalité ou dans votre mémoire ?   

    -J’étais venu remuer le passé douloureux de ma mémoire. J’avais voulu vérifier l’existence du lieu. Il aurait pu être détruit. Le temps efface parfois les preuves d’un impossible vécu. Alors il reste l’imaginaire et le réalisme est associé au dépassement du réel. Les notes écrites sur mes carnets étaient-elles la réalité du passé ? Leur relecture m’avait si fortement interpellé que je me devais d’aller sur place pour les confronter à la réalité du présent. Le mystère soudain l’emportait sur ma raison. La réalité se présentait hors de moi-même. Elle existait par elle-même. Il n’y avait rien eu d’officiel, la visite avait été relativement discrète, organisée en quelques instants dans le bureau du secrétaire général, pour satisfaire ma demande. Et c’est sans doute pour cela que notre présence commune et complice donnait un sens fort à notre déplacement, à la ferme Moll. Quelques hommes s’étaient groupés, pour réconcilier l’Histoire de leur adversité, en toute simplicité.  Lorsque des hommes se serrent les mains, sur le lieu même de la chose monstrueuse, l’hommage aux victimes n’en est que plus fort et sincère.

    * Vous dites que vous aviez été trompé lorsque vous étiez soldat... 

    -Oui, on m’avait trompé lorsque j’étais soldat. A mon retour de la ferme Moll je songeais à un propos d’Albert Camus que je relis aujourd’hui, de «L’exil et le Royaume».  Un livre, parmi d’autres, que j’avais emporté à la guerre et dont je tournais fréquemment les pages. Elles m’aidèrent à appréhender la situation que je vivais et à la supporter sans trop de dommages. « On m’avait trompé, seul le règne de la méchanceté était sans fissure, on m’avait trompé, la vérité est carrée, lourde, dense, elle ne supporte pas la nuance, le bien est une rêverie, un projet sans cesse remis et poursuivi d’un effort exténuant, une limite qu’on n’atteint jamais, son règne est impossible. Seul le mal peut aller jusqu’à ses limites et régner absolument, c’est lui qu’il faut servir pour installer son royaume visible, ensuite on avisera ».

    Rachid Mokhtari

    Source : http://lestrepublicain.com/culture/item/11937-claude-juin---j%E2%80%99%C3%A9tais-venu-remuer-le-pass%C3%A9-douloureux-de-ma-m%C3%A9moire

     

    « On avait Hiroshima en têteGuerre d’Algérie : une loi pour fixer la "journée du souvenir" ? Elle est datée du 6 décembre 2012, mais avant qu’elle soit votée le nom de Fillon était déjà cité. »
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