• Coup d’Etat de 1961 : quand les services surveillaient (déjà) militaires et fascistes

     

    Coup d’Etat de 1961 : quand les services surveillaient (déjà) militaires et fascistes

    En ce printemps, chacun évoque l’ombre de Mai 68. Mais il est aussi un autre anniversaire riche d’enseignements : celui du coup d’État des généraux, le 21 avril 1961 à Alger.

    Il n’en reste souvent que la formule de De Gaulle le qualifiant de « pronunciamiento » mené par un « quarteron de généraux en retraite ». Mais à l’extrême droite, la guerre d’Algérie continue parfois, ici et maintenant. Comme si, dans l’espoir d’une revanche contre les djihadistes, apparaissaient des rêves d’avril 1961. L’été dernier, un groupuscule d’extrême droite marseillais s’apprêtant à passer au terrorisme a été démantelé. Amplement composé de fils de gendarmes et policiers, il avait choisi de se baptiser « Organisation de l’armée secrète » (OAS), du nom de l’organisation terroriste des ultras de l’Algérie française.

    Il y a quelques jours, Mediapart a révélé que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) enquêtait sur la construction de réseaux activistes au sein des forces de l’ordre. C’était ce que son ancêtre, la Direction des renseignements généraux (DRG), faisait justement avant avril 1961.

    Raison de plus pour comprendre le passé selon un angle précis : comment les services de renseignement français travaillèrent-ils face à une tentative de coup de force ?

    Un coup d’État s’organise en prenant du temps. En novembre 1960, les activistes attendent le mot d’ordre de soulèvement insurrectionnel que doit lancer le général Salan, dissident réfugié en Espagne depuis le 31 octobre –très étroitement surveillé par les forces de police ibériques qui, selon leurs homologues françaises, ont notamment placé près de lui « deux fort belles femmes ». Pour les services, la question du statut du territoire algérien est largement dépassée.

     « Ce n’est pas le maintien de l’Algérie dans la République française qui est le but final du complot, s’alarme un rapport de la DRG en date du 9 décembre. L’Algérie n’est que le prétexte. Le but c’est le renversement du régime républicain et son remplacement par un régime de type fasciste. » Des arrestations et des saisies par la police d’émetteurs radio ont lieu en métropole le lendemain, engendrant une désorganisation. Certains groupes, comme les néofascistes de Jeune Nation (JN), sont en outre peu enclins à croire que l’option du putsch soit viable. Tout cela repousse le projet.

    À la fin de l’année, les mouvements subversifs se réunissent à Madrid autour du général Salan et s’accordent pour coopérer dans une organisation commune. Celle-ci a donc un chef, Salan, et bientôt un nom, en référence à une des branches de la Résistance : l’OAS. Dans l’armée, selon le décompte des services de police, il y a alors 61 officiers supérieurs liés aux mouvements activistes.

    Dès mars 1961, un rapport de la DRG classé « très secret » fait savoir l’accélération de la subversion avec la naissance d’une organisation terroriste : « Elle est intitulée Organisation secrète de l’armée en France (OSAF) pour le territoire métropolitain, et Organisation secrète de l’armée en Algérie (OSAA) pour le territoire algérien. » Le document précise que sont fondés des commandos, qui regroupent des civils issus de formations nationalistes, « telles que Jeune Nation », et des militaires, que fournirait le colonel Trinquier, afin de procéder à des attentats au plastic et des assassinats de personnalités.

    La présence de Trinquier en dit long sur une certaine culture militaire d’extrême droite. Officier parachutiste en Indochine, il a poussé à la théorisation et à la mise en pratique de la « guerre subversive ». En effet, sous la pression de divers officiers qui avaient tiré les leçons de la défaite face à l’armée révolutionnaire indochinoise, l’armée française avait opté à partir de 1955 pour « l’Action psychologique », les méthodes de la « guerre révolutionnaire » devant être instamment utilisées pour permettre de mobiliser les troupes et d’affaiblir celles adverses.

    Réclamé par les officiers défenseurs de « l’Action psychologique », l’octroi de pouvoirs de police à l’armée est accordé à compter de janvier 1957 pour mener la bataille d’Alger. Le succès militaire de celle-ci appelle à l’extension des méthodes contre-subversives, transformant l’armée en État politique à l’intérieur de l’État. Aussi, quand, en mai 1958, la IVe République s’effondre et que le général de Gaulle prend le pouvoir, celui-ci décide promptement de neutraliser les services de « l’Action psychologique » pour ramener l’armée à sa place.

     Roger Trinquier. 

    Adjoint du général Massu en Algérie, le colonel Trinquier a été un des membres du comité de salut public instauré par l'émeute du 13 mai 1958. Il entretient des liens avec tous les militaires et civils séditieux. En octobre 1960, les notes de la Sûreté nationale indiquent qu’il a ainsi été reçu par le ministre des armées, Pierre Messmer, pour lui signifier qu’il voulait un poste à Paris. Au cours de cet entretien, avec le colonel Meyer, également présent, « [ils] ont passé en revue les éléments civils susceptibles de participer à une action subversive, indiquent les notes. Trinquier a déclaré qu’il pouvait compter sur 1 500 à 2 000 adhérents de Jeune Nation pour la seule région parisienne ». Au-delà du fait étrange qu’un colonel entretienne son ministre du complot auquel il participe, le chiffrage lui-même interroge, tant son exagération semble renvoyer à une tentative d’intoxication.

    Alors que les notes accumulent les remarques sur la place nodale de Trinquier au sein des réseaux subversifs, il est aussi spécifié que « le Service est actuellement en mesure de contrôler efficacement les activités du colonel Trinquier. Il paraît souhaitable qu’aucune mesure ne soit prise à son encontre afin que ce contrôle continue à s’exercer ». Chacun joue sa partition et tente de manœuvrer celles des autres.

    L’action des services de renseignement permet de limiter la venue du coup de force. Dominique Venner, le stratège de JN, est arrêté deux jours avant la tentative de coup d’État du 21 avril 1961. Le 20 avril, un informateur indique aux RG l’imminence du coup qui doit se produire en Algérie ; du plastic et des armes sont saisis en métropole, 130 cadres nationalistes interpellés préventivement. À ce moment, les services de renseignement estiment les troupes de choc d’extrême droite à 7 600 activistes, sur un milieu politique évalué à 138 630 éléments.

    Le 21 avril même, quelques heures avant le déclenchement du putsch, une note des services français expose : « C’est l’Algérie qui doit donner le signal du soulèvement ultra. La métropole suivra peu après, puis l’armée d’occupation en Allemagne. […] Des liaisons secrètes ont lieu entre Alger, Madrid et Paris, ainsi qu’entre Paris, la Belgique, l’Allemagne fédérale et la Suisse [établies par] des agents non encore marqués politiquement, de sorte qu’ils passent les frontières sans être inquiétés. » Une « étroite collaboration à tous les échelons » existerait entre militaires et civils activistes, parmi lesquels ceux de Jeune Nation, « qui ont des adhérents jusque chez les militaires de carrière ».

    Les faits s’enchaînent : à Alger, le pouvoir est pris par les généraux Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller. De Gaulle réagit par la prise des pleins pouvoirs dès le 23 avril, en application de l’article 16 de la Constitution.

    La volonté de politiser l’armée dans le cadre de la « guerre contre-subversive » a en fait aidé aux rapprochements entre activistes et officiers, avant tout attirés par la ligne nationale-catholique, mais aussi, quoique en moindre part, par les groupes néofascistes. Dans le fichier des radicaux, créé par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) consécutivement à la tentative de putsch, on trouve 21 militaires membres de JN, pour l’essentiel officiers, tandis que le Centre d’études de défense nationale (CEDN), constitué en 1960 par de jeunes officiers hostiles au gouvernement, compte 348 militants fichés par la DGSN.

    Le lendemain du putsch à Alger, alors que des complices parisiens sont arrêtés, consigne est donnée par la direction de la police : « Il est nécessaire de surveiller et de contrôler plus que jamais aussi étroitement que possible les contacts que les militaires entretiennent avec les mouvements d'extrême droite, de détecter les officiers et sous-officiers qui appartiennent à ces mouvements ; les liaisons avec les activistes d’Algérie doivent être décelées. »

    Ces connexions dans l’armée, ainsi que les liens de l’OAS dans les rangs policiers, sont un sujet constant d’inquiétude pour les services de renseignement dans les années suivantes. En 1965, la Sûreté militaire confiait encore aux divers services une liste d’une cinquantaine d’officiers subversifs d’obédience nationale-catholique, en demandant de lui faire remonter toute information.

    La répression de l’OAS a eu pour conséquence de voir les chefs de Jeune Nation signifier à ceux de l’OAS leur retrait de tout projet de lutte armée pour mieux se développer politiquement parmi les étudiants. Durant les années suivantes, les universités françaises voient monter les affrontements entre étudiants « fascistes » et « antifascistes ». En 1967, ces heurts mènent à une présence policière sur le site de la faculté de Nanterre, provoquant du même coup la diffusion d’une rumeur du fichage des étudiants gauchistes par l’université. C’est ce climat qui amène, en janvier 1968, Daniel Cohn-Bendit à prendre à partie le ministre de la jeunesse et des sports, et non seulement la question de la mixité dans les dortoirs, que l’on se plaît à raconter à chaque décennie.

    L’échec d’avril 1961 est fondamental pour comprendre Mai 68. Des étudiants enragés, des forces de l’ordre travaillées par des éléments factieux : l’histoire ne finit pas forcément mal. Pour peu qu’on la surveille avec calme.

     

    SOURCE : https://www.mediapart.fr/journal/france/280418/coup-d-etat-de-1961-quand-les-services-surveillaient-deja-militaires-et-fascistes

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 30 Avril à 15:30
    J'ai personnellement mesuré bien longtemps après la tentative de putsch des généraux factieux, à laquelle je me suis opposé en tant qu'appelé du contingent se trouvant alors en Algérie, que le Coup d'Etat ne se limitait pas à la question de l'Algérie. Le projet comprenait effectivement l'instauration d'une dictature militaire à l'image de celle qu'a connue la Grèce quelques années plus tard. La position de Salan par rapport à l'Algérie n'était guère différente de celle qu'avait la République, que ce soit la 4ème ou la 5ème, jusque là. Et après l'échec du putsch, on a continué la guerre d'Algérie pendant presque un an ne laissant pas penser qu'elle allait prendre fin. C'est vrai que les consciences sur sa nature et sur son impasse avaient grandi chez les Frznçais etchez les appelés, ainsi que j'ai pu en juger.
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