• En 2013 "la petite Dany du Milk Bar" revient pour la première fois sur les lieux qui ont marqué son enfance

    En 2012 Danielle Michel-Chich a pu rencontrer

    Zohra Drif la poseuse de bombe du FLN

    Guerre d'Algérie : "Je n'ai pas de colère,

    pas de rancœur, pas d'envie de revanche" 

    Blessée dans un attentat en Algérie en 1956, Danielle Michel-Chich, dans sa "Lettre à Zohra D.", livre un témoignage apaisé.

    Août 1956, des partisans de l'Algérie française font éclater une bombe, rue de Thèbes, dans la Casbah, provoquant de nombreux morts et blessés. En représailles, les nationalistes, sous l'égide de Yacef Saadi, vont commettre des attentats dans le centre d'Alger. Le 30 septembre 1956, c'est la veille de la rentrée des classes. Les vacances touchent à leur fin. 

    Danielle Michel-Chich, surnommée "Dany", bientôt cinq ans, déguste une dernière glace au Milk Bar, glacier populaire d'Alger, rue d'Isly, avec sa grand-mère. C'est ce même jour, en fin d'après -midi que Zohra Drif, jeune militante FLN de 22 ans, dépose la bombe qui va tuer la grand-mère et arracher la jambe de la petite fille. Ce jour-là, la Cafétéria est aussi la cible d'un attentat. En tout, les attaques font quatre morts et une cinquantaine de blessés. 

    Une survivante 

    Quelques cinquante-six années plus tard, Danielle Michel-Chich entreprend d'écrire une lettre à celle qui a brisé sa vie. Elle ne cherche pas à dresser un tableau historique de l'événement. Elle raconte sobrement ce que fut sa vie de petite fille confrontée à la souffrance, aux multiples opérations, aux douloureuses prothèses. La différence engendrée par cette jambe manquante. Etre la seule fillette en pantalon à l'école, alors que l'époque était aux robes courtes et aux socquettes blanches. Mais elle nous communique aussi cette soif de liberté, cet appétit de vivre et d'en vouloir toujours plus. 

    "L'important n'est pas ce que l'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous mêmes de ce qu'on nous a fait ". La formule de Jean-Paul Sartre est en exergue de son livre. Danielle Michel-Chich a la soixantaine rayonnante d'une femme qui a su mener la vie qu'elle désirait en dépit du traumatisme initial. Elle ne se voit pas comme une victime. Elle se décrit comme une survivante. 

    "Les victimes, ce sont mes parents qui ont été sidérés par le malheur. Ils étaient très jeunes, j'étais leur fille unique qui avait perdu sa jambe. Mon père avait perdu sa mère chérie. Je les voyais trop malheureux et malgré mes cinq ans, je suis devenue leur mère", déclare-t-elle à présent. Danielle était forte, serrait les dents et allait de l'avant. 

    Le silence du traumatisme 

    A la maison, c'est le silence, le déni. On ne parle pas de l'évènement. "Avec ce qui nous est arrivé" disaient seulement ses parents. "Si l'on faisait comme si rien ne s'était passé, c'est que rien de grave ne s'était passé", écrit l'auteur. 

    A la maison, la petite fille est protégée des bruits de la guerre. "J'y étais rentrée sans jamais savoir que nous étions en guerre." Elle est choyée, entourée de ses oncles, de ses tantes et de ses cousins. Cependant, les adultes chuchotent devant elle des propos qu'ils n'auraient jamais du tenir devant une enfant. Elle ne pourrait pas se marier, elle ne pourrait pas avoir d'enfants ni mener une vie normale. Pour Dany qui enregistrait tout, ces paroles étaient des inepties. La petite fille se promettait le contraire."Je n'ai jamais douté de moi et de mon avenir" affirme-t-elle aujourd'hui. 

    "La France, une patrie de manuel scolaire" 

    L'avenir commence pour elle en juin 1962 , quand la famille quitte l'appartement de la rue Richelieu, au centre d'Alger, pour partir en métropole, en suivant le vent de l'histoire. "La France , une patrie de manuel scolaire", c'est ainsi que Danielle se représente le pays où elle va désormais vivre. Elle fait partie d'une famille juive installée sur le sol algérien depuis des siècles. Ils ne sont pas des "rapatriés", ils ne retournent pas dans une patrie dont ils ont pourtant la nationalité. 

    A Toulon, Dany abandonne son diminutif et exige désormais qu'on l'appelle Danielle. Une identité toute neuve "entière et intègre" pour celle qui va se lancer dans une nouvelle vie avec avidité. L'adolescente, se passionne pour les livres. Dans son enfance, ils étaient une distraction. Ils sont à présent une nécessité. En 1969, le bac en poche, la jeune fille prend ses distances et fuit le périmètre familial. Elle entame d'abord des études de lettres à Marseille avant de les poursuivre à Paris, à la Sorbonne. 

    Militante et des contradictions 

    Danielle s'engage rapidement dans des activités militantes. Auprès des féministes et du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception), mais aussi dans les luttes anti colonialistes, et anti impérialistes, qui imprègnent fortement les années 70. Ce n'est pas toujours facile, au plus fort de ces combats, d'avoir l'étiquette de "rapatriée", souvent assimilée à la droite extrême. 

    Qui plus est, d'avoir été blessée par ceux-là mêmes dont elle défendait la cause. La jeune femme ressent alors un hiatus entre son histoire et l'Histoire. "Engagée dans la lutte à leurs côtés, je trouvais mon histoire déplacée. Leur dire qui j'étais, ce que j'avais vécu dans le fracas de cette période, m'aurait rendue suspecte", écrit-elle. Alors sans vraiment dissimuler ses origines, elle élague lorsqu'on l'interroge sur son handicap ou ment par omission. 

    Plus tard, mariée et mère de famille, Danielle passe quelques temps à Houston, Texas. Là-bas, elle se sent légère, libérée de l'image qu'on se fait d'elle en France. En Amérique personne ne connait l'Algérie et son histoire. Pourtant, lorsque se pose la question de la transmission, l'auteur dit n'avoir qu'un regret, celui de ne pouvoir rien montrer de ses premières années à ses propres enfants. Pas de maison, pas d'école, aucun des lieux où elle a grandi. Si l'on soupçonne un brin de révolte chez cette femme sereine et souriante, c'est là qu'elle se niche. 

    Désillusion 

    Lorsque Danielle Michel-Chich entreprend son récit, elle se méprend sur l'identité de la jeune femme qui a posé la bombe au Milk Bar. Pendant des années elle a pensé que l'auteur de l'attentat était une autre militante du FLN, Djamila Bouhired. Cherchant à en savoir davantage sur la destinataire de sa lettre, elle découvre sur Internet la véritable identité de celle qu'elle appelle "Madame". Zohra Drif, personnage public de premier plan dans la vie algérienne, une apparatchik "glaciale, sans idéal et sans regret", loin de la jeune combattante qu'elle avait imaginée. 

    Le peu de colère que j'ai, dit l'auteur, c'est pour ce qu'elle est devenue. "Vous n'êtes décidément, Madame, pas du tout celle que je voudrais!" s'exclame-t-elle dans son livre. 

    Son récit, Danielle l'a voulu apaisé. Elle dit qu'on peut avoir souffert sans pour autant vouloir la vengeance. Le but ultime de cette lettre à Zohra D. est de poser la question morale du terrorisme, celle qui traverse l'œuvre de Camus : peut-on tuer pour une juste cause ? 

    Les réactions au livre commencent à se manifester. La toile bruisse de propos, étonnés de la part des Algériens, violents de la part d'associations de rapatriés. 

    La publication de ce récit a déjà permis à son auteur de renouer avec une amie de sa prime enfance, avant l'attentat. La fillette aurait dû se trouver au même endroit ce jour là. Invitée à partager les derniers moments des vacances autour d'une glace, sa mère déclina. Il fallait préparer la rentrée. Anne-Marie n'a pas oublié la chaise vide dans la salle de classe, le lendemain du 30 septembre 1956. Danielle, elle, a perdu tout souvenir d'avant le Milk Bar.

    Guerre d'Algérie : "et si on arrêtait 

     de se jeter nos morts à la figure ? " 

    En 2012 les ombres de Tipaza planaient sur le Vieux-Port, au théâtre de La Criée, où l'hebdo Marianne avait organisé un grand colloque sur la guerre d'Algérie "50 ans après". Pendant près de 3 jours, plusieurs dizaines de débats se sont succédés, dans un casting réussi qui mélangeait historiens, journalistes, politiques et témoins directs, des deux rives de la Méditerranée. La petite poignée de manifestants et la tension souvent très présente dans les salles du théâtre pendant les débats ont montré que cette guerre n'était pas encore rentrée dans l'histoire. Dans un des articles de Marianne qui annonçait le colloque marseillais l'historien Benjamin Stora "Monsieur Guerre d'Algérie", écrivait : 

    La guerre du souvenir n'est pas terminée. Entre l'Algérie, où le nationalisme exacerbé instrumentalise l'histoire, et la France, encore divisée aujourd'hui sur cette période, un immense travail historique reste à faire. 

    Au cours de ce colloque Danielle Michelle-Chich a pu poser une question à la poseuse de bombe Zohra Drif qui lui a répondu : 

     

    En 2013 "la petite Dany du Milk Bar" revient pour la première fois

    sur les lieux qui ont marqué son enfance

    Alger, le 30 septembre 1956. Au Milk Bar, un attentat du FLN fait basculer la vie de Danielle. Amputée d’une jambe, elle déménage en France. Après une cinquantaine d'années, celle qu’on appelait "la petite Dany du Milk Bar" revient pour la première fois sur les lieux qui ont marqué son enfance. Adel Gastel l'a accompagnée.

    "Ne m'appelez plus Dany", insiste-t-elle. "Je m'appelle Danielle, Dany est un morceau !" Ceux qui ont connu la guerre d'Algérie se souviennent pourtant de la "petite Dany du Milk Bar". Le 30 septembre 1956, une bombe du FLN (le Front de libération nationale) explose et lui arrache une jambe. Elle avait cinq ans. Sa grand-mère Éléonore est tuée dans l'attentat.
    Une cinquantaine d'années plus tard et alors que l’on vient de célébrer le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie, Danielle Michel-Chich a accepté de retourner sur les lieux de son enfance.
    Dans le quartier populaire de Soustara, à Alger, les noms des rues ont changé et portent désormais les noms d’Algériens tombés pour l'indépendance. "C'est ici que j'ai réappris à marcher", se souvient Danielle en voyant une descente piétonne. "Après ma sortie d'hôpital, le prothésiste a appris à ma mère la formule talon-pointe qu'elle me répétait…"
    Danielle arrive enfin devant le numéro 5 de la rue de Nuits, aujourd'hui rue Yataghène. Elle hésite : qui habite dans l'immeuble aujourd’hui ? Comment va-t-elle être reçue ? Dans l'obscurité des escaliers, les souvenirs remontent. Des Algériennes de sa génération lui ouvrent leurs portes. Émue, Danielle revoit les ombres de ses parents et de sa grand-mère Éléonore déambuler dans l'appartement.
    Il est temps d'aller au cimetière de Bologhine, Saint-Eugène autrefois. Éléonore est enterrée là-bas, dans le carré juif. Danielle ne sait pas où précisément. Le gardien du cimetière non plus. Retrouver une tombe abandonnée depuis plus d'un demi-siècle n'est pas tâche facile. Des arbustes couvrent le cimetière et les pierres tombales sont parties en morceaux, comme ces morceaux de mémoire que Danielle tente de recoller. Elle ne trouve pas la tombe d'Éléonore, mais celle de son frère, "l'oncle Prosper".
    "Nous aurions dû tous pleurer", soupire Danielle, persuadée que Français et Algériens auraient dû faire le deuil de cette histoire commune pour avancer. Danielle quitte le cimetière et Brahim, le gardien, lui promet de poursuivre les recherches. Promesse tenue. Brahim a retrouvé la pierre tombale d'Éléonore Chich.

    Par Adel GAST 

    Merci de cliquer sur le lien ci-dessous pour visualiser une remarquable vidéo concernant la petite " Dany du Milk Bar " qui est tout le contraire des haineux nostalgériques extrémistes puisqu'elle a été dans toutes les luttes anti colonialistes et anti impérialistes qui ont imprégné fortement les années 70. Ces haineux nostalgériques extrémistes qui occultent, par ailleurs, les attentats terroristes et criminels de l'OAS, mais nous avons mis en ligne de nombreux articles sur ce sujet et nous en mettrons d'autres...

    http://www.france24.com/fr/20130713-reporters-algerie-memoire-morceaux-petite-dany-milk-bar-attentat-fln-adel-gastel

     

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