• En Algérie, l’affaire Maurice Audin ravive le débat mémoriel sur la colonisation française

     

    En Algérie, l’affaire Maurice Audin ravive le débat mémoriel sur la colonisation française

    La reconnaissance par la France de ses responsabilités dans l'assassinat de la figure anticolonialiste Maurice Audin, ainsi que dans l'instauration d'un système de torture pendant la guerre d'Algérie, a été saluée de l'autre côté de la Méditerranée. Mais son impact reste limité : pour les Algériens, la colonisation et les crimes de la France ne s'épuisent pas dans la seule bataille d'Alger.

     « Assassinat de Maurice Audin : La vérité… en Marche ! » (El Watan), « Un crime d’État enfin reconnu » (Liberté Algérie), « Maurice Audin, une figure “consensuelle” pour entamer le travail de repentance » (TSA Algérie), « La France passe aux aveux » (L’Expression)

    La décision historique prise par le président français Emmanuel Macron le 13 septembre de reconnaître enfin, après plus de soixante ans de mensonge, la responsabilité de la France dans l’assassinat du militant communiste Maurice Audin, en juin 1957 en pleine bataille d’Alger, a été abondamment commentée et saluée par les médias algériens. Tout comme l’aveu d’un système de torture légalement institué par la France pendant la guerre d’Algérie.

    En Algérie, l’affaire Maurice Audin ravive le débat mémoriel sur la colonisation française

    Maurice Audin et sa femme Josette. © DR

     

    L’écho, aussi remarquable fut-il pendant plusieurs jours à la une des journaux, des radios, des télévisions publiques et privées, n’a pas emporté la foule algérienne. Il y a bien eu de la joie ici et là, comme cette initiative du conseil municipal d’Alger qui a envoyé une zorna, troupe de chanteurs folkloriques, devant la plaque commémorative à la mémoire du mathématicien, sur la place qui porte son nom en plein cœur de la capitale. Mais il n’y a pas eu d’élan populaire. Même la réaction des autorités a été très pesée, sans chaleur diplomatique particulière et guère audible : « C’est une avancée », « un pas positif », ont-elles simplement reconnu, à l’instar du ministre algérien des anciens combattants Tayeb Zitouni.

    « Parce que cette reconnaissance est avant tout une affaire franco-française !, s’exclame le journaliste d’El Watan et romancier Adlène Meddi. Pour nous, Algériens, l’affaire Audin est réglée. Quelles que soient les hypothèses entourant les circonstances de sa mort, nous n’avons pas à être convaincus qu’il a été assassiné par l’armée française. Nous en sommes convaincus. »

    « La France a fort à faire avec son passé colonial en Algérie, poursuit le journaliste. Macron ne fait là qu’un premier pas. C’est une reconnaissance importante pour la famille Audin, mais la justice ne passera pas. » Et ce, à cause des différentes amnisties et grâces prononcées par les autorités françaises qui se succéderont à partir de 1962, conduisant à l’oubli collectif et juridique des atrocités et des crimes commis pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

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    « Le geste d’Emmanuel Macron s’adresse aux Français. Il est inédit en cela. Pour la première fois de sa place de chef d’État, il lève le voile sur le fonctionnement de la République française durant la colonisation et reconnaît que des lois antirépublicaines ont été exercées. Que ce soit le président qui rende lisible cela, c’est extraordinaire pour la population française », abonde Karima Lazali. Psychologue, psychanalyste à Paris et à Alger, elle vient de publier aux éditions La Découverte un ouvrage qui fera date, Le Trauma colonial, enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l'oppression coloniale en Algérie. « Emmanuel Macron a levé un tabou pour la population française, pas pour la population algérienne », insiste Karima Lazali.

    « L’affaire Audin est revenue clairement dans l’espace public algérien, mais elle a sans doute été découverte par beaucoup. Comme un nombre important de dirigeants et de militants de la guerre d’indépendance, Maurice Audin reste relativement méconnu par le plus grand nombre et par les plus jeunes des Algériens », avance pour sa part l’historien et sociologue Abdelmadjid Merdaci, spécialiste du mouvement national algérien et de la guerre d'indépendance.

    Mais Maurice Audin n’est pas inconnu en Algérie comme il l’est en France où, hormis pour une génération entrée en politique pendant la guerre d’Algérie, son nom ne parle pas à grand monde. De l’autre côté de la Méditerranée, son nom a été donné à une place en plein centre d’Alger (en 1990, le FIS – Front islamique du salut, qui plongera le pays dans la guerre civile – a envisagé de la débaptiser), mais aussi à un prix de mathématiques, à une station de taxi…

    « Selon le témoignage de Mohamed Rebbah, un proche de sa famille, Maurice Audin est un “chahid” – martyr – sur le registre des reconnaissances de l’État algérien, rappelle Abdelmadjid Merdaci. Pour ceux qui se battent pour la connaissance sans mensonges et sans manipulations de l’histoire algérienne, Maurice Audin est doublement un symbole, des disparus de la guerre de libération et du fait que ceux qui s’étaient battus pour la cause algérienne ne s’appelaient pas tous Mohamed. »

    Dans les colonnes d’El Watan, le journaliste Hacen Ouali regrette néanmoins que Maurice Audin n’occupe pas plus de place dans la mémoire nationale algérienne. « Si en France, il a été jeté dans l’oubli, en Algérie, il n’a pas été non plus présent. C’est le grand absent. Comme les Iveton, Maillot, Laban, Fanon, Timsit et beaucoup d’autres militants indépendantistes chrétiens et juifs, il n’est pas porté au panthéon national. Le combat de ces Justes n’est pas enseigné dans nos écoles. Des générations entières d’Algériens ont été privées de cette histoire. Sans doute par choix idéologique qui devait imposer une conception étroite et exclusiviste du récit national. »

    Hacen Ouali, comme beaucoup d’autres en Algérie, interroge le rapport de l’Algérie à sa propre histoire : « N’eût été l’apport de quelques historiens et de certains acteurs de la Révolution, ces héros bien algériens seraient définitivement effacés, y compris des rares rues qui portent leurs noms, note le journaliste. Le travail de réappropriation de notre mémoire historique doit être également engagé et avec courage en Algérie. C’est la grande leçon d’histoire que doit nous inspirer Maurice Audin. »

    Abdou Semmar, rédacteur en chef d’Algérie Part, pose la question de manière plus franche dans Courrier international : « Pourquoi ne nous laisse-t-on pas écrire et filmer cette histoire ? Nous ne sommes plus dans un contexte de décolonisation, le FLN [Front de libération nationale, parti au pouvoir – ndlr] n’a plus de raison d’être. »

    « Moi, jeune Algérien, les excuses de la France ne me feront pas avancer, explique le journaliste. Mais ces mots sont essentiels pour l’écriture de l’Histoire, pour que, dans le futur, on sache ce qui s’est passé. L’important est que dans mon pays, je puisse raconter et explorer mon histoire. Nous sommes aussi le fruit de la période qui a suivi l’indépendance, il faut pouvoir le dire. »

    La nouvelle génération d'Algériens attend-elle des Français une reconnaissance de leurs crimes et atrocités coloniales ? « C’est un vrai débat, estime la psychanalyste Karima Lazali. Il y a quelques années, j’aurais répondu “oui”. Mais aujourd’hui, la jeunesse algérienne travaille beaucoup plus pour inventer pour elle-même, aller au-delà. Elle cherche moins à s’adresser à la France qu’à fabriquer une adresse algérienne sans autorisation ni validation de la France. On le voit très bien dans le monde de l’édition, du cinéma. »

    En Algérie, l’affaire Maurice Audin ravive le débat mémoriel sur la colonisation française

     

    Emmanuel Macron lors d'une cérémonie au mémorial du Martyr à Alger le 6 décembre 2017. © Reuters 

    Le 23 septembre, le ministre des anciens combattants Tayeb Zitouni a annoncé une nouvelle opération de recensement des crimes exercés contre les Algériens entre 1830 et 1962. « Nous sommes en train de recenser ce que les Algériens ont subi, et nous avons entamé cette opération avec le centre des études et des recherches sur le Mouvement national et la Révolution. » En parallèle, a-t-il annoncé, une autre équipe se penche sur « les crimes commis après 1962, à cause des fers barbelés et les (sic) mines antipersonnel enfouies sur les lignes Challe et Morice ».

    Alors qu’il était interrogé sur le geste d’équilibrage des mémoires du président français qui a décoré, une semaine après son geste envers la famille Audin, vingt « harkis » (supplétifs de l’armée française) de la Légion d’honneur et débloqué un plan de 40 millions d’euros, il a affirmé que les harkis étaient « une question franco-française ». « Ce n’est pas notre problème », a-t-il ajouté.

    « La question n’est pas celle d’une repentance mais d’une reconnaissance, assure l'historien Abdelmadjid Merdaci. La France a été une puissance impériale et pas seulement en Algérie. Au prix de violences récurrentes et insoutenables, de massacres impunis, de discriminations raciales et religieuses, et tout cela longtemps glorifié dans l’espace public, les publications et mêmes les créations de l’esprit. La France peut différer le moment où elle doit regarder son passé en face, mais elle ne pourra l’éviter indéfiniment. Il convient bien de rappeler que les crimes coloniaux ne touchèrent pas que l’Algérie et qu’ils ne furent pas l’apanage de la seule France. »

    Un site – lancé par l’association Maurice-Audin et Histoirecoloniale.net – ambitionne de recenser les victimes du « système de torture » pointé par Macron. Intitulé « Enlevés, détenus clandestinement, torturés et parfois assassinés par l’armée française. Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers », il héberge un fichier inestimable, plus de mille fiches de renseignements émises de mars à août 1957, en pleine « bataille d’Alger », sur des personnes enlevées et séquestrées, dont les proches ont cherché à avoir des nouvelles et dont certaines ne sont jamais réapparues. « C’est un appel à témoignages, notamment vers une mémoire familiale qui est encore vive », explique à El Watan l’historien français Gilles Manceron.

    Pour ce spécialiste de l’histoire coloniale et membre de l’association Maurice-Audin, il faut surveiller que la promesse du président Macron d’ouvrir les archives dites sensibles soit bien suivie d’effet, y compris celles relatives aux essais d’armes nucléaires et chimiques dans le Sahara, ou encore celles concernant l’emploi du napalm et des armes antipersonnel, qui ont continué à faire des victimes pendant des décennies après l’indépendance de l’Algérie.

    « Toutes les archives emmenées par les autorités françaises en 1962 doivent être communiquées aux Algériens, insiste-t-il, car elles concernent une page de l’histoire de leur pays, qu’il s’agisse des originaux ou bien, puisqu’elles concernent aussi une page d’histoire de la France, des copies établies sous le contrôle d’une commission bipartite. L’essentiel est que, dans les deux pays, les archives soient accessibles aux historiens et aux citoyens. »

    SOURCE : https://www.mediapart.fr/journal/international/280918/en-algerie-l-affaire-maurice-audin-ravive-le-debat-memoriel-sur-la-colonisation-francaise?page_article=1 

     

    « À 71 ans, José vit dans moins d'un mètre carré et la loi Carrez à Paris n'est pas respectée.IL FAUT LE DIRE ET LE RECONNAÎTRE !!! Désignons les vrais responsables de l’assassinat de Maurice Audin et des milliers d’autres… »
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  • Commentaires

    1
    Samedi 29 Septembre à 10:32

    Quelles que soient les motivations de Macron il faut prendre acte de l'évolution des consciences sur ce qu'a été le colonialisme et la guerre engagée pour tenter de le maintenir. C'est très important à mes yeux. Cela ne remet pas en cause mon désaccord avec la politique sociale du président de la République et de sa majorité. En janvier 1962, quelle qu'ait été l'ampleur de mon désaccord avec de Gaulle j'ai approuvé le référendum sur l'issue qu'il proposait pour en finir avec la guerre d'Algérie.

    Concernant le fait que l'affaire Audin n'est pas la seule du genre qui se soit produite pendant la bataille d'Alger et plus généralement pendant la guerre d'indépendance, c'est une évidence. Mais se saisir de ce qui apparaît aujourd'hui à travers ce cas me paraît devoir être exploité.

    Le colonialisme n'a pas fait de victimes qu'en Algérie. Il a fait aussi des dégâts en France, avec ce qu'ont vécu les appelés du contingent même si l'histoire personnelle de chacun est très diverse. 

    Et il me semble qu'il faut se saisir à bras le corps de l'opportunité qui se présente pour dénoncer la logique qui a conduit aux exactions qui ont eu lieu. D'autant qu'avec la crise socio-économique que nous subissons on voit se développer une idéologie faite de racisme, de xénophobie et d'islamophobie qui a pris le relais de l'antisémitisme que nous avions connu au temps de l'Occupation.

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