• En souvenir de Me Amokrane Ould Aoudia tué le 23 mai 1959 Une plaque en l’honneur d’un avocat assassiné ?

    En souvenir de Me Amokrane Ould Aoudia tué le 23 mai 1959  Une plaque en l’honneur d’un avocat assassiné ?

    Le site « Histoire coloniale et postcoloniale »

    Site dont l’origine est la LDH de Toulon

    communique :

    En souvenir de Me Amokrane Ould Aoudia

    tué le 23 mai 1959

    Une plaque en l’honneur d’un avocat assassiné ?

    Vendredi 29 septembre 2017

    Pendant la guerre d’Algérie, au début de la Ve République, en plein Paris, le 23 mai 1959, avec l’aval du Premier ministre, Michel Debré, a été ordonné l’assassinat d’un avocat inscrit au Barreau de Paris, Me Amokrane Ould Aoudia qui défendait les indépendantistes algériens. Un voeu relatif à l’apposition d’une plaque commémorative au 10, rue Saint-Marc a été adopté le 14 septembre 2017 par le Conseil du 2e arrondissement de Paris.

    Le quotidien Le Monde du 24-25 mai 1959 signale l’assassinat en plein Paris, le 23 mai 1959, d’un avocat inscrit au Barreau de Paris, Me Amokrane Ould Aoudia qui faisait partie du collectif des avocats organisé par le FLN pour la défense des indépendantistes algériens. Le crime a été commis lorsqu’il sortait de son cabinet, au 10 de la rue Saint-Marc, dans le IIe arrondissement, par des agents du Service action du SDECE. Le commandant Raymond Muelle, un ancien d’Indochine et d’Algérie qui appartenait à ce service, installé au Fort de Noisy-le-Sec et ayant à sa tête le colonel Robert Roussillat, a rapporté que leurs équipes agissaient en toute illégalité et dans un secret total, couvertes par le préfet de police, Maurice Papon, le ministre de l’Intérieur et le Premier ministre. Le SDECE avait alors pour chef, depuis septembre 1957, le général Paul Grossin (1).

    L’assassinat de Me Ould Aoudia est en lien direct avec ses efforts pour dénoncer les actes illégaux, tortures et assassinats d’Algériens. Il avait envoyé notamment le 8 septembre 1958, une lettre ouverte, co-signée par Me Jacques Vergès et adressée à André Malraux, ministre délégué à la présidence du conseil, dont on trouvera le texte ci-dessous. Ce sont les efforts de cet avocat pour dénoncer la torture alors pratiquée en plein Paris qui ont rendu furieux le premier ministre Michel Debré et l’ont conduit à donner l’ordre de commettre cet assassinat.

    En souvenir de Me Amokrane Ould Aoudia tué le 23 mai 1959  Une plaque en l’honneur d’un avocat assassiné ?

    Amokrane Ould Aoudia 

    De sa nomination en janvier 1959 jusqu’à sa démission en mars 1962, en raison de son désaccord avec les accords organisant l’indépendance de l’Algérie signés à Evian le 18 mars, le Premier ministre a donné l’ordre de nombreuses « opérations homos ». Entre septembre 1960 et mars 1961, en liaison avec la Force de police auxiliaire (FPA) qu’il avait créée et confiée à Maurice Papon (2), de nombreux assassinats ont été commis en particulier dans le XIIIe arrondissement de Paris (3), aussitôt attribués par la Préfecture de police au FLN, ces attributions inexactes étant fréquemment reprises dans la presse. Constantin Melnik, alors conseiller du Premier ministre pour les questions de sécurité, a confirmé l’existence de ces méthodes, par exemple le meurtre d’un policier auxiliaire algérien soupçonné de vouloir quitter la FPA, meurtre faussement attribué au FLN (4). Répondant aux questions de Patrick Rotman dans l’émission « Les Brûlures de l’histoire », en janvier 1996, Raymond Muelle a raconté : « On nous a […] donné l’ordre de participer, nous, en tant que “service action”, à certaines actions que ne pouvait pas assumer la police. Par exemple, faire disparaître certains chefs FLN ou certains FLN de deuxième niveau ». A la question « L’ordre venait d’où ? », il répond sans hésiter : « Du Premier ministre personnellement. Ça allait du Premier ministre au général commandant du SDECE, le général Grossin à l’époque. Mais la plupart du temps […], les contacts étaient directs entre le chef du “service action”, M. Foccart, et le premier ministre (5) ». Melnik rapporte qu’au cours de la seule année 1960, cent trente-cinq personnes ont été tuées lors des « opérations homo » du SDECE, qui, avec son importante base d’entraînement à Cercottes, dans le Loiret, et un total que quelque mille cinq cents agents, constituait l’une des plus puissantes machines à tuer du monde contemporain (6). Le 5 juillet 1959, à Rome, un enfant italien de 10 ans a été tué lors d’un attentat du SDECE qui visait le représentant du FLN, Taïeb Boularouf. Ces « opérations homos » seront encore facilitées quand le Premier ministre Michel Debré aura obtenu du général de Gaulle le remplacement en mai 1961 du ministre de l’Intérieur, Pierre Chatenet, jugé par lui trop « scrupuleux » et pas assez « efficace » dans la répression telle qu’il la concevait, par un homme totalement à ses ordres, Roger Frey, et surtout, fin août 1961, le départ du ministre de la Justice Edmond Michelet, adversaire résolu des méthodes du Premier ministre et proche de Témoignage chrétien.

    Dans le cas de l’assassinat de Me Amokrane Ould Aoudia, le 23 mai 1959, Raymond Muelle a déclaré qu’il a été commis par l’un de ses « camarades » du service action du SDECE, un de ses « bons amis », toujours vivant à la date de cette émission et qui tenait à garder l’anonymat (7).

    Quel était le mobile de cet assassinat ? Le surlendemain du jour où il a été commis devait s’ouvrir, le lundi 25 mai 1959, et s’est ouvert devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, le procès d’une dizaine d’Algériens, dont plusieurs étudiants, arrêtés en décembre 1958 et qui avaient été abominablement torturés dans les locaux parisiens de la DST, rue des Saussaies, entre le 2 et le 12 décembre 1958. Les témoignages de cinq d’entre eux avaient été recueillis et seront reproduits en juin 1959 par les éditions de Minuit dans le livre La Gangrène, qui sera aussitôt saisi (8). Or, Me Ould Aoudia devait figurer parmi leurs défenseurs. Un tel assassinat décidé par un Premier ministre d’un avocat parisien pour l’empêcher de plaider est unique dans l’histoire de France.

    Lettre du 8 septembre 1958 adressée par Me Ould Aoudia et Me Jacques Vergès, avocats au barreau de Paris, à André Malraux, ministre délégué à la présidence du conseil.

    Paris, le 8 septembre 1958

    Monsieur André Malraux
    Ministre délégué à la Présidence du Conseil
    57, Rue de Varenne
    PARIS (7e)

    Monsieur le Ministre,

    Avec Roger Martin du Gard, Messieurs François Mauriac et Jean-Paul Sartre vous sommiez, il y a quelques mois, les pouvoirs publics « au nom de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, de condamner sans équivoque l’usage de la torture qui déshonore la cause qu’il prétend servir ».

    Depuis, vous avez affirmé qu’à votre connaissance la torture avait disparu.

    Notre lettre a pour but, aujourd’hui, précisément, de vous soumettre deux cas de tortures.

    Tous les deux sont postérieures à votre déclaration, tous les deux sont contrôlables, tous les deux sont particulièrement graves puisqu’ils montrent que la torture, loin de disparaître, prolifère aujourd’hui en France même.

    Le premier cas concerne Monsieur Rezgui Hocine, demeurant à Eaubonne (Seine-et-Oise) ouvrier aux usines Potez à Argenteuil. Arrêté le 4 Juillet à 10h30 à son chantier en plein travail, Monsieur Rezgui a été détenu 30 heures au commissariat de police d’Argenteuil.

    « Interrogé » par six policiers dirigés par un nommé B., Monsieur Rezgui se plaint d’avoir été mis nu puis tour à tour battu à coups de poings et à violents coups de pieds dans le ventre, d’avoir été soumis la nuit à des jets d’eau mélangée de sable, et enfin à quatre reprises torturé à l’électricité.

    En tout cas, à sa sortie du commissariat, il dut être transféré à l’infirmerie de la prison de Versailles, 28 avenue de Paris, puis hospitalisé un mois à l’Hôpital central de Fresnes où il fut opéré d’un éclatement de la rate. Il porte encore une cicatrice de 10 centimètres.

    Le deuxième cas concerne Monsieur Mohamed Krama, conducteur aux usines Teka de Courbevoie, marié, père de famille, soutien de sa mère âgée de 80 ans. Arrêté à son domicile, rue Henri Barbusse à Argenteuil, le 30 août à 5 heures du matin, à l’occasion d’une « vérification d’identité » Monsieur Mohamed Krama fut gardé 36 heures au commissariat d’Argenteuil. Là il se plaint d’avoir été « interrogé » à l’électricité par 4 policiers européens parlant arabe et semblant être originaires d’Afrique du Nord.

    Les deux interrogatoires auraient eu lieu le 30 août à 19h. puis à 21 heures. En tout cas, Monsieur Krama en est sorti avec encore visibles aujourd’hui, au genou gauche, trois plaies disposées en demi-circonférence, à la face externe de la cheville gauche, quatre plaies disposées de la même façon, à la face interne de la cheville gauche, une plaie au pied gauche, cinq plaies correspondant chacune à la naissance d’un orteil. Au coude gauche trois plaies disposées en demi-circonférence, à la cuisse droite, deux plaies de cinq centimètres de diamètre environ, au coude droit, cinq plaies. Au genou droit, huit plaies dont cinq disposées en demi-circonférence, à la face externe de la cheville droite, cinq plaies disposées de la même façon, à la face interne de la cheville droite, une plaie unique. Enfin, sur la poitrine et les parties sexuelles, des excoriations diverses en voie de disparition.

    Trois avocats du barreau de Paris ont pu voir ces traces le 4 septembre à la prison de Versailles.

    Nos clients ont porté plainte pour coups et blessures et se sont constitués parties civiles entre les mains du doyen des juges d’instruction de Versailles.

    Nous avons demandé une expertise contradictoire par le médecin expert commis par le doyen des juges d’instruction de Versailles et un professeur à la Faculté de Médecine de Paris.

    Nous espérons que satisfaction nous sera accordée.

    En tout cas, puisque vous proposiez, Monsieur le Ministre, à MM. François Mauriac et Albert Camus de se rendre en Algérie pour constater (et Monsieur Mauriac se demanderait alors comment), que la torture y avait disparu, nous nous permettons de vous suggérer de leur demander plus simplement d’aller à la prison de Versailles et au commissariat de police d’Argenteuil.

    Pensant que la dénonciation de la torture ne saurait être confidentielle, nous estimons devoir rendre notre lettre publique, persuadés que vous nous comprendrez d’autant mieux que c’est également la forme que vous avez adoptée au mois d’avril dernier pour vous adresser à Monsieur le Président Coty.

    Nous vous prions, Monsieur le Ministre, d’agréer l’expression de notre haute considération.

    A. Ould Aoudia Jacques Vergès
    10, rue Saint Marc 61, rue du Cherche Midi

    avocats au barreau de Paris

    Voeu relatif à l’apposition d’une plaque commémorative en hommage à Monsieur Amokrane Ould Aoudia, assassiné le 23 mai 1959 au 10, rue Saint-Marc

    Conseil du 2e arrondissement de Paris – 14/09/17.

    V 02017077 - Voeu relatif à l’apposition d’une plaque commémorative en hommage à Monsieur Amokrane Ould Aoudia, assassiné le 23 mai 1959 au 10, rue Saint-Marc.

    Considérant la mort par balles le 23 mai 1959 de Maître Amokrane Ould Aoudia, 34 ans, avocat au Barreau de Paris, à la sortie de son Etude située dans l’immeuble sis 10, rue Saint-Marc dans le 2e arrondissement,
    Considérant que désormais le consensus des historiens et des universitaires s’accorde pour considérer que cet acte violent est un assassinat commandité puis réalisé par le SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage), c’est-à-dire les Services spéciaux de l’Etat français de l’époque (9),
    Considérant que Maître Ould Aoudia était co-fondateur du Collectif des avocats défenseurs des militants du Front de Libération National Algérien (FLN) avec d’autres avocats qu’ils devaient rejoindre le soir même de son décès (10), pour réfléchir sur les arguments juridiques en vue d’assurer la défense d’ étudiants algériens dont les aveux avaient été obtenus sous la torture,
    Considérant qu’à ce jour, rien n’a officiellement été effectué pour honorer la mémoire de Maître Amokrane Ould Aoudia,
    Considérant la volonté des descendants, exprimée par le docteur Jean-Philippe Ould Aoudia, en faveur de toute initiative favorisant le nécessaire travail de mémoire auquel ce dernier a d’ailleurs contribué en consacrant un livre à ce sujet où il consolide l’incrimination d’assassinat à ces faits et en argumentant la thèse consensuelle du « crime d’Etat » (11),
    Considérant la démarche de la Ville de Paris et de sa Maire Anne Hidago qui a su, à plusieurs reprises, mener ce complexe travail mémoriel pour confronter l’Etat français à son passé colonial, comme par exemple en commémorant officiellement les massacres du 17 octobre 1961,
    Considérant le discours tenu le 6 octobre 2011 au Cimetière du Père-Lachaise par le Maire de Paris Bertrand Delanoë à l’occasion de l’Inauguration de la Stèle en l’Hommage de toutes les victimes de l’OAS en Algérie et en France au cours duquel il a précisé que « Pour unir, pour rassembler, pour servir la paix, pour être ensemble, il n’y a qu’un moyen : la vérité, l’humilité et la dignité de savoir dire quelles sont les victimes »,
    Considérant la démarche constante de la Mairie du 2e en faveur de la reconnaissance des crimes commis à l’encontre de ceux qui se sont mobilisés contre les méfaits de toute colonisation,
    Considérant le caractère humaniste et rassembleur de cette démarche incitant à ériger un Hommage municipal à un symbole de la défense du Droit et de la Liberté,
    Considérant la procédure relative à l’apposition d’une plaque commémorative prévue par la délibération D-168 du 5 mars 1979 du Conseil de Paris,
    Ainsi, sur proposition d’Olivier Maillebuau, Adjoint au Maire du 2e arrondissement (PRG) et avec le soutien du Maire Jacques Boutault (EELV) et des élu.e.s écologistes, de Véronique Levieux (PS), de Maxime Des Gayets (PS) et de Béatrice Bonneau (PCF), le Conseil du 2e arrondissement de Paris demande la réalisation d’une Plaque commémorative à la Ville de Paris afin de rendre hommage à Monsieur Amokrane Ould Aoudia, assassiné le 23 mai 1959 au 10, rue Saint-Marc dans le 2e arrondissement.


    (1) Raymond Muelle, Sept ans de guerre en France. Quand le FLN frappait en métropole, Éditions du Patrimoine, Monaco, 2001, p. 179.

    (2)  « Par décision du Premier ministre, il est créé une force de police auxiliaire […]. Les personnels qui seront recrutés à cet effet seront mis à la disposition du Préfet de Police ». Décision portant statut de la FPA, 30 novembre 1959. Archives de la Préfecture de police.

    (3) Raymond Muelle, op. cit., p. 188-189.

    (4) Constantin Melnik, La Mort était leur mission. Le Service Action pendant la guerre d’Algérie, Plon, 1996, p. 181. Le meurtre du policier auxiliaire Rachid Khilou relaté par Raymond Muelle, La Guerre d’Algérie en France, 1954-1962, Presses de la Cité, 1994, p. 192-194, est confirmé par Rémy Valat sur la base des archives de la préfecture de police (Les Calots bleus et la bataille de Paris. Une force de police auxiliaire pendant la guerre d’Algérie, Michalon, 2008, p. 126-129).

    (5) Le Second Front : la guerre d’Algérie en France 1954-1962, « Les Brûlures de l’Histoire », France 3, émission diffusée le samedi 27 janvier 1996 à 22h30, propos reproduits dans Le Monde daté de ce jour, p. 27.

    (6) Constantin Melnik, op. cit., p. 7-8. A propos de ces assassinats, qu’il juge plus nombreux que ceux des services secrets soviétiques, il écrit : « A l’instar de Jacques Chirac reconnaissant enfin la responsabilité française dans la déportation des Juifs sous Vichy, l’heure n’a-t-elle pas sonné d’admettre la culpabilité de l’Etat dans d’autres errements, certes moins graves mais également inacceptables ».

    (7) Raymond Muelle est mort en 2013.

    (8) La Gangrène, éditions de Minuit, 1959.

    (9) Vincent Nouzille, Les tueurs de la République, Fayard, 2015, 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5). Roger Faligot, Jean Guisnel, Rémi Kauffer, Histoire politique des services secrets français, La Découverte, 2012, 223p.

    (10) Patricia Tourancheau, La Main Rouge contre le FLN, Cahier Spécial du journal Liberation.fr, 18 juillet 2001

    (11) Jean-Philippe Ould Aoudia, Deux fers au feu. De Gaulle et l’Algérie : 1961, suivi de Un crime d’État : Paris, 23 mai 1959, éd. Tiresias, 160 pages, (ISBN 2-915293-88-0)

    SOURCE : http://ldh-toulon.net/Une-plaque-en-l-honneur-d-un-avocat-assassine.html

    En souvenir de Me Amokrane Ould Aoudia tué le 23 mai 1959  Une plaque en l’honneur d’un avocat assassiné ?

    Photo wikipedia

    Parmi les descendants de Maître Amokrane Ould Aoudia je tiens à signaler Jean-Philippe Ould Aoudia historien et écrivain français. Son père, Salah Henri Ould Aoudia, fut l'un des six inspecteurs des Centres sociaux éducatifs assassinés par l'OAS le 15 mars 1962.

    Michel Dandelot

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