• Epidémie : sauve qui se peut

     

    Epidémie : sauve

     

     qui se peut

    Par Brigitte Giraud, romancière  

    Epidémie : sauve qui se peut

     

    Une mère et sa fille photographiées à Presles (Val-d’Oise) le 15 avril. Photo Emmanuel Pierrot. VU

     

    Pendant la guerre d’Algérie, le père de la romancière Brigitte Giraud était infirmier dans un hôpital militaire. Comme aujourd’hui face au Covid-19, il fallait trier, repérer ceux qu’on pouvait sauver. L’octogénaire a regardé le journal télévisé et il a compris : les vieux, il faudrait qu’ils laissent la place.

    Lorsque mon père fut appelé en Algérie, il avait demandé à suivre une formation d’infirmier, espérant ainsi ne pas tenir une arme. Il préférait être du côté de ceux qui sauvent, qui réparent. Pour ne pas risquer de manier un fusil, de commettre l’impensable, sans doute, et de porter le poids de la honte une vie durant.

    L’armée avait miraculeusement accédé à son souhait, et c’est en tant qu’infirmier qu’il avait été affecté à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, dans l’Oranais.

    C’est pendant ses années de guerre d’Algérie - 1960 et 1961 - qu’il avait découvert ce que je peux nommer aujourd’hui la «révélation du soin».

    J’ai fini par comprendre que le jeune homme de 20 ans qui pensait sauver les autres avait finalement été sauvé par eux, les «soldats en pyjama» blessés, brûlés, choqués. Ne sauve pas celui qu’on croit. C’est en m’immergeant dans l’écriture (1) que j’ai approché cette zone quasi invisible. Soigner donnait un sens à sa présence en Algérie, et peut-être même un sens à sa vie.

    Un jour, lors d’une rencontre à propos d’Un loup pour l’homme dans un lycée d’Aix-en-Provence, un garçon de 17 ans m’avait demandé si c’était plus viril de tenir une arme que de soigner. J’avais mis un temps fou avant de formuler une réponse. La question de ce lycéen, je crois qu’en ce moment, j’y pense tous les jours.

    Après son retour d’Algérie, mon père a repris son service aux Postes, télégraphes et téléphones. L’armée lui a dénié le droit de se reconvertir en infirmier dans le civil, je ne saurai jamais pourquoi. On n’avait pas besoin de blouses blanches, paraît-il, au début des années 60. Cela m’a toujours semblé suspect.

    Mon père avait acquis tant de connaissances, tant de réflexes, tant de ces gestes qui soignent et qui protègent. Quand j’étais enfant, c’est lui qui mettait sa main sur mon front pour mesurer la fièvre, lui qui prenait mon pouls à mon poignet. C’est lui qui m’administra une série de piqûres dans les fesses quand, à 6 ans, je contractai la scarlatine, lui qui m’expliqua les bienfaits de la pénicilline.

    Quand j’ai grandi, puis tout au long de mon existence, il n’a jamais failli.

    Lui-même souffrait de sinusite chronique puis, en vieillissant, d’hypertension, et hélas, dans son âge avancé, d’une leucémie sévère, ce qui, pour un seul homme, fait beaucoup.

    J’ai toujours vu mon père rechercher la vérité nue sur le mal qui l’affecte. Je l’ai toujours vu regarder en face le résultat de ses analyses de sang. Il sait faire un dessin pour m’expliquer comment on place un stent dans une veine, pourquoi l’infarctus de l’hiver dernier a été pris à temps.

    Ce monument rassurant qu’est mon père est devenu moins rassurant. Je me souviens de la première fois où j’ai osé lui suggérer de ne pas conduire sa voiture, puis du jour où j’ai dû hausser le ton pour lui interdire de conduire, alors qu’il se rebellait. Je me souviens que ce bras de fer avait été l’un des moments les plus pénibles de mon existence, faire rendre les armes à mon père, si j’avais pu imaginer.

    Mes parents ont atteint cet âge qui les place dans la catégorie des «personnes les plus fragiles» dont on entend parler depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Plus de 80 ans, des pathologies qui les affaiblissent. Mes parents habitent dans une petite ville éloignée de la mienne, et je ne peux leur parler qu’au téléphone.

    Je me surprends à les mettre en garde plus que je ne devrais, je m’adresse à eux comme ce jour où j’ai demandé à mon père de ne pas prendre le volant. Avec une autorité qui s’abreuve à la peur de les perdre. Non, vous n’allez pas porter une lettre à la poste, non le voisin ne vient pas tondre la pelouse, non vous n’allez pas chercher des œufs chez Robert. Non et encore non, vous n’allez pas voter. Toutes ces injonctions qui font de moi une fille quasiment abusive. Je deviens le parent de mes parents, comme il est écrit que nous le deviendrons dans la logique du cycle infernal des jours. Mais il y a des limites, il y a une façon. Que l’épidémie et sa gestion rendent parfois grossière.

    Mon père attend le résultat de ses analyses de sang, et je sais que si le taux de plaquettes descend, il faudra organiser la transfusion, il faudra que je joigne le service de l’hôpital. Il faudra que je m’arme de patience, il faudra que je prie pour que quelqu’un réponde. Je fais des incantations pour que le taux n’ait pas encore chuté. Nous surveillons la numération des plaquettes, pendant que d’autres surveillent le cours du CAC 40.

    Mon père regarde le journal télévisé et il comprend. Il me dit que c’était pareil à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, il y avait des priorités. La médecine de guerre, il connaît. Il dit comme c’était l’horreur quand arrivait sur des brancards une compagnie entière qui venait de sauter sur une mine. Il dit qu’il fallait trier. Il fallait aller vite, faire les bons gestes dans l’instant, il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait repérer ceux qu’on pouvait sauver. Il me confie cela au téléphone, il sait qu’il n’y aura pas de place pour lui s’il est infecté par le Covid-19, ni pour ma mère. Il ajoute que les vieux, il a bien compris, en regardant la télé, il faudrait qu’ils laissent la place. Même quand ils ont sauvé des vies.

    Mon père reparle de l’hôpital militaire. Ça le prend à la gorge soudain. Il me raconte le jour où ce garçon était arrivé sur une civière alors qu’il était de garde. Il se souvient des cris et des mots pour apaiser. Le garçon avait 20 ans, comme lui. Mon père me dit le jour et la nuit passés à son chevet, les tentatives, les espoirs. Et puis, moins de quarante-huit heures plus tard, l’échec, le verdict. Mon père me raconte cela au téléphone, d’une voix que j’ai du mal à reconnaître. A plus de 80 ans, il me livre le chagrin de son existence, que j’ignorais. Le drame, dit-il, c’est quand le médecin, l’infirmier, demeure impuissant. C’est cela qui fait le plus de mal, quand je vois à la télévision les images des services de réanimation débordés. C’est une illusion de penser qu’on peut sauver tout le monde. L’échec fait partie de la vie, il ajoute. Mais pendant la guerre, on ne décide pas à l’avance qui on prend, qui on laisse. On n’établit pas de critère, comme c’est le cas en ce moment. Quand tu vois que les pensionnaires des Ehpad ne sont pas transportés à l’hôpital… C’est ce qui me choque le plus, les critères établis à l’avance, ce n’est plus une tragédie, c’est un crime.

    (1) Un loup pour l’homme, éd. Flammarion 2017. 

    Brigitte Giraud romancière

    SOURCE : https://www.liberation.fr/debats/2020/04/21/epidemie-sauve-qui-se-peut_1785951

     

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  • Commentaires

    2
    Paul Hairault
    Mercredi 22 Avril à 12:11

    C'est un témoignage bouleversant, l'émotion est présente dans toutes les lignes du texte.

     

    Je souligne ce qui est écrit, une vérité dont on ne parle jamais dans les médias: les pensionnaires des  EHPAD ne SONT PAS HOSPITALISES.

    1
    Mercredi 22 Avril à 10:07

    Le parcours des appelés pendant la guerre d'Algérie est très divers. En voilà un qui est singulier et avec lequel je ne suis pas familiarisé,pour tout dire  je l'ignorais !

    C'est aussi un chasse-croisé instructif entre les problèmes de la guerre, de la santé, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui.

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