• FOUROULOU ET LE 19 MARS

    FOUROULOU ET LE 19 MARS

    FOUROULOU ET LE 19 MARS

    « Le mal qu’on sème, ce sont les enfants qui le récoltent »
    Mouloud Feraoun

    Il y a 55 ans, l’histoire commençait à dessiner l’aube d’un nouveau jour à l’horizon. « La nuit coloniale » pleurait « l’Algérie française » qu’elle allait perdre. Hélas ! « La nuit coloniale » n’a de larmes que le sang de ses victimes. L’aube d’un pays libéré qui lui faisait peur, elle venait de l’éteindre dans les yeux du Fils du pauvre.

    Le 15 mars 1962, l’auteur de La Terre et le sang a été victime de la bêtise humaine, incarnée par l’OAS, en compagnie d’autres consciences lumineuses, françaises et algériennes. Ce jour-là, Mouloud Feraoun, Max Marchand, Ali Hammoutène, Marcel Basset, Robert Eymard et Salah Ould Aoudia sont tombés sous les balles de la haine.

    Pourtant, ces enfants de leurs rêves, ces tisseurs du merveilleux compte de l’intelligence humaine voulaient juste montrer qu’au plus fort d’une « guerre fratricide », « le sauvetage de l’enfance algérienne » était possible. Car, comme l’expliquait la résistante et ethnologue Germaine Tillion, dans un témoignage de mots en larmes publié par Le Monde, le 18 mars 1962, cet objectif était celui « des Centres Sociaux » qu’elle avait lancés.

    Ces espaces de construction d’une conscience fraternelle portaient le rêve de  » permettre à un pays dans son ensemble, et grâce à sa jeunesse, de rattraper les retards techniques qu’on appelle « sous-développement ». Dans un langage plus simple cela veut dire : vivre. »

    Au grand regret de toute âme consciente, de tout cœur intelligent et de tout esprit sensible, ce rêve a été brisé par les fanatiques du maintien de l’ordre colonial.

    Fous du sang qu’ils étaient, ils haïssaient particulièrement tout ce que représentait Fouroulou Menrad.

    Dos au mur face à l’histoire, ils avaient choisi de la quitter les mains entachées du sang de ceux qui figuraient parmi les meilleurs porteurs des promesses d’un avenir humainement citoyen entre deux pays, l’Algérie et la France.

    Pour aller jusqu’au bout de leur sale besogne, il était hors de question pour eux de rater celui qui avait pris l’habitude d’arpenter Les chemins qui montent vers la plénitude de l’amour de tout ce qui est humain : Mouloud Feraoun.

    « Cet honnête homme, cet homme bon, cet homme qui n’avait jamais fait de tort à quiconque, qui avait dévoué sa vie au bien public, qui était l’un des plus grands écrivains de l’Algérie, a été assassiné… Non pas par hasard, non pas par erreur, mais appelé par son nom, tué par préférence, et cet homme qui croyait à l’humanité a gémi et agonisé quatre heures – non pas par la faute d’un microbe, d’un frein qui casse, d’un des mille accidents qui guettent nos vies, mais parce que cela entrait dans les calculs imbéciles des singes sanglants qui font la loi à Alger… » pleurait des larmes de tous les justes, de tous les résistants au déni du droit des peuples colonisés d’avoir des droits, l’inoubliable Germaine Tillion.

    En assassinant Mouloud Feraoun, les criminels de l’OAS croyaient avoir tué Menrad Fouroulou.

    Ils avaient pitoyablement tort ! Car, au moment où Mouloud quittait ce bas monde, Foulourou venait d’accueillir l’éternité dans les bras de sa bonté.

    UN MAUVAIS PRÉSAGE 

    A quatre jours de l’annonce du cessez-le-feu du 19 mars 1962, concluant des pourparlers du 7 au 18 mars à Evian, l’attentat du Châteaux-Royal à Alger était une giclée de sang jetée à la face d’une histoire qui venait de sourire au peuple algérien après 132 ans d’une colonisation abjecte.

    Avant que l’Algérie ne recouvre effectivement son indépendance, les criminels de l’OAS voulaient empêcher ses enfants de lui offrir les moyens d’exercer sa souveraineté dans les différents domaines de son organisation.

    En ce sens, l’attentat du Château-Royal était un avertissement envoyé à toutes les consciences qui œuvraient à ouvrir une nouvelle page de l’histoire liant le peuple algérien au peuple français.

    Ses auteurs voulaient donner le goût du sang à l’histoire d’un pays dont la libération du joug colonial était inéluctable. Ils voulaient tuer l’espoir d’une intelligence de complicité permettant aux peuples des deux pays de se réapproprier leur passé commun, de transcender les douleurs de leur présent et de construire un avenir libéré de la loi des raisons d’Etat.

    Ils ne voulaient pas d’une intelligence algérienne côtoyant une intelligence française, affranchie du conditionnement politique de l’histoire, dans la construction citoyenne de leur espace commun, de l’espace nord-africain et de l’espace méditerranéen.

    Or, cet espoir, Mouloud Feraoun le portait dans toutes les dimensions de son être dont il a offert le meilleur à Fouroulou.

    « J’ai écrit Le Fils du pauvre pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être. » écrivait Dda L’Mulud At-Chaâbane (Féraoun) à propos de Fouroulou Menrad.

    Fouroulou aimait la lucidité du pauvre qui lui permettait de « toujours » finir « par comprendre que la pauvreté n’est pas un vice. Ce n’est pas un vice mais un état qu’il faut remplir,tout comme un autre. Il a ses règles qu’il faut accepter et ses lois auxquelles il faut obéir pour ne pas être un mauvais pauvre. » C’est que chez-lui, la pauvreté recèle des richesses qui, loin de corrompre l’âme, invite l’être à s’élever au-delà de sa condition sociale par l’harmonisation de sa vie intérieure avec celle des siens et de tout ce qui vit autour de lui, son inscription dans une perspective historique de réappropriation de toutes les dimensions de l’être collectif auquel il appartient et de son renouvellement.

    Dda LMulud At-Chaâbane avait offert sa sensibilité et son intelligence à sa plume. Ses mots, ses rêves, il les mettait au service des siens. Ses sourires, ses larmes, ses espoirs et ses silences étaient les rimes de la poésie tourmentée qu’il faisait vivre en lui.

    Sa vie était l’incarnation assumée de la leur. Elle l’était au point où la violence d’une réalité hostile avait fini par le prendre à ses propres mots . « Je préfère mourir parmi les miens plutôt que de les regarder souffrir . Pourquoi mourir en traître puisqu’on peut mourir en victime …du moins je ne serai pas envahi par un silence plus coupable encore . » écrivait-il, en effet, dans son Journal.

    La réalité offrant sa force aux mots, l’assassinat de l’intelligence visée par l’attentat du Château-Royal est indissociable de la remise en question de la période de transition vers la construction de la République algérienne telle que définie par les Accords d’Evian.

    55 ANS APRèS… L’ESPOIR DEMEURE ! 

    Que d’occasions ratées de permettre au peuple algérien d’exercer sa souveraineté après la signature du cessez-le-feu ! Que de rêves brisés ! Que de machinations orchestrées pour construire et consolider un régime conçu contre la République Algérienne Démocratique et Sociale ! Que de guerres menées contre tout ce qui constitue la conscience du cœur battant de l’être algérien!

    La violence de l’OAS et les dérapages au sein du FLN ont fini par inscrire la période transitoire post-indépendance dans la violence.

    Il y a juste une année, les historiens Mohammed Harbi et Gilles Manceron appelaient à « Dépasser le ressassement des mémoires meurtries « , via un article paru dans le Monde.

    Ils rappelaient ainsi qu’« Un processus de transition graduelle vers l’indépendance était prévu par les Accords d’Evian. Un «Exécutif provisoire » – comportant des Européens d’Algérie, disposant d’une « Force locale» composée à la fois de militants nationalistes et d’anciens militaires et supplétifs algériens (les harkis) de l’armée française – devait favoriser une période transitoire jusqu’à l’établissement d’une République algérienne. La violence de l’OAS, comme les débordements au sein de la Résistance algérienne, où la maîtrise des événements a échappé aux négociateurs d’Evian, ont rendu ce scénario impossible. »

    Depuis, les deux pays sont tenus en otage des non-dits de leur histoire commune. Des non-dits qui maintiennent le primat des deux raisons sécuritaires d’Etat, algérienne et française, sur la nécessité de permettre à l’Algérie et à la France de dépasser leurs conditions historiques d’ancien colonisateur et d’ancien colonisé.

    En ce sens, une consécration officielle commune du 19 mars comme journée inaugurale d’une nouvelle histoire entre les deux pays peut offrir les possibilités de l’émergence d’une conscience d’appartenance à un destin commun, indissociable du destin de l’humanité.

    Malheureusement, comme le regrettaient les deux historiens, « Rien n’a été fait durant les cinquante-quatre ans après la signature des accords d’Evian pour solder le « contentieux historique » entre l’Algérie et la France. Depuis un demi-siècle, une guerre des mémoires s’est poursuivie. On a assisté à la résurgence de haines anciennes. Ce n’est pas le choix de la date du 19 mars qui entretient la guerre des mémoires, c’est le fait que ce choix ne soit pas intervenu plus tôt. »

    En ce qui concerne l’Algérie, la clanocratie a tout fait pour empêcher le peuple algérien de renouveler sa construction citoyenne, de construire une République réalisant la mise en place d’un système politique défini par une constitution émanant d’une Assemblée nationale constituante. Une assemblée traduisant l’exercice de la souveraineté par le peuple.

    Le combat à mener est celui de l’ouverture de nouveaux espaces de libération de la parole et de promotion de la culture de l’écoute.Des espaces à même de préparer le terrain à un Novembre de la métamorphose démocratique. L’idée n’est pas d’œuvrer à l’avènement de l’acte II de Novembre 1954. Une telle conception est historiquement un NON-SENS et politiquement une aventure suicidaire. Il s’agit de réunir les conditions d’une métamorphose individuelle nourrissant une dynamique collective et se nourrissant d’elle

    Car, comme l’a expliqué l’une des consciences de notre temps, le penseur de la complexité, Edgar Morin, dans son « Éloge de la métamorphose », « L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures). »

    Cet espoir, les enfants du peuple algérien peuvent en faire le printemps du rêve de leurs illustres aînés dans le combat du peuple algérien pour sa liberté. Ils le peuvent pour peu qu’ils accompagnent Fouroulou sur les Chemins qui montent…

    Dda L’Mulud de Tasga invitait Dda L’Mulud d’ Ighil Nezmen à lui donner la main pour aller cueillir la promesse du rêve de notre libération de l’olivier de notre existence. Il lui disait :

    « Donne-moi la main, Mouloud…Le havre est maintenant tout près, juste par-delà la bêtise et la haine, à un jet d’espoir d’ici » . 

    Alors, donnons-nous la main les uns aux autres et allons ensemble à la rencontre d’un nouveau printemps…
    Az.O.
     

    SOURCE : https://lavoixdalgerie.com/fouroulou-et-le-19-mars/ 

     

    « Que notre jeune Président Emmanuel Macron complète la résonance qu'il a voulu donné de la responsabilité de la France en AlgérieLe 15 mars 2017 La Poste a dévoilé un timbre commémoratif pour les 55 ans du cessez-le-feu en Algérie suivi de la chanson "Le soldat d'Algérie" »
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