• Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

    Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

    Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

     

    Paris Match| Publié le 05/07/2017

    Propos recueillis par Valérie Trierweiler 

    Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

     Gisele Halimi Sipa press

    Gisèle Halimi, avocate, militante féministe, et amie de Simone Veil, se souvient d'une femme forte et libre. 

    «Notre première rencontre remonte à la guerre d’Algérie. J’étais allée la voir à son bureau à propos de l’affaire Djamila Boupacha. Elle m’avait promis son aide et elle a tenu parole. Puis nous nous sommes liées d’amitié. Je déjeunais chez elle, dans son immense salon. Et quand son mari passait nous dire bonjour, elle le chassait pour que nous puissions continuer à papoter tranquillement. Mais quand elle voulait qu’on soit vraiment tranquilles, on faisait des virées avec sa voiture et son chauffeur. A ce moment-là, elle était ministre de la Santé et ne pouvait pas être vue en train de fumer.

    Alors on partait à l’autre bout de Paris, je me souviens d’un bistrot du côté du bois de Vincennes. Là, elle fumait en cachette. On prenait un verre de vin et on s’amusait. C’était une femme très gaie, on riait, on critiquait les membres du gouvernement, elle adorait taper sur les uns et les autres ! Elle pouvait être très dure et avoir des colères très vives. Je me souviens d’un jour, à l’Assemblée, où une jeune journaliste nous suivait pour faire un film. Elle a posé une question à Simone qui s’est énervée, l’a traitée d’idiote. La fille s’est mise à pleurer et Simone est partie. Mais elle est revenue et s’est excusée, pleine de douceur et de gentillesse.

    Elle pouvait être dure et en même temps rire de tout

    Elle était paradoxale car elle pouvait être dure et, en même temps, rire de tout. Je n’ai que des souvenirs heureux avec elle, elle aimait tellement la vie ! Nous parlions de tout, de nos maris, de nos enfants, nous avions chacune trois fils. Nous étions de bonnes mères, mais, l’une comme l’autre, nous pensions qu’être mère ne consistait pas en un destin unique. Nous parlions beaucoup des droits des femmes. Elle était une grande féministe. Nos combats n’étaient pas concertés mais ils s’emboîtaient. Elle s’était beaucoup intéressée au procès de Bobigny où je défendais une mère qui avait aidé sa fille à avorter après un viol. Et cela l’a amenée deux ans plus tard à la loi sur l’avortement. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde politiquement, elle était une femme de droite mais libre. Elle a toujours su exprimer ses désaccords. Et quand quelqu’un ne lui plaisait pas, elle le disait aussi. Elle avait de la sympathie pour certains hommes politiques, comme Chirac. Mais de l’admiration, non, je ne crois pas. Je pense plutôt qu’elle avait un sentiment de supériorité par rapport aux hommes. Elle pensait que les femmes avaient plus de résistance, plus de force. Il y a encore des féministes aujourd’hui ; mais des femmes comme elle, non, il n’y en aura plus.»

    SOURCE : http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Il-y-a-des-feministes-aujourd-hui-mais-des-femmes-comme-elle-non-1299827 

     

     

    Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

     

     

    Gisèle Halimi : "Il y a des féministes aujourd'hui, mais des femmes comme Simone Veil, non"

    De Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi ce livre est paru le 31 janvier 1962

    Djamila Boupacha

    Djamila Boupacha

    Née le 9 février 1938 à Saint-Eugène (Bologhine)

     

    Témoignages d'Henri Alleg, Mme Maurice Audin, du Général de Bollardière, R.P. Chenu, du Dr Jean Dalsace, J. Fonlupt-Esperaber, Françoise Mallet-Joris, Daniel Mayer, André Philip, J.-F. Revel, Jules Roy, Françoise Sagan. Portrait original de Picasso. Hommage des peintres Lapoujade et Matta

    «Une Algérienne de vingt-trois ans, agent de liaison du F.L.N., a été séquestrée, torturée, violée avec une bouteille par des militaires français : c'est banal. Depuis 1954, nous sommes tous complices d'un génocide qui, sous le nom de répression, puis de pacification, a fait plus d'un million de victimes : hommes, femmes, vieillards, enfants, mitraillés au cours des ratissages, brûlés vifs dans leurs villages, abattus, égorgés, éventrés, martyrisés à mort ; des tribus entières livrées à la faim, au froid, aux coups, aux épidémies, dans ces "centres de regroupement" qui sont en fait des camps d'extermination – servant accessoirement de bordels aux corps d'élite – et où agonisent actuellement plus de cinq cent mille Algériens. Au cours de ces derniers mois, la presse, même la plus prudente, a déversé sur nous l'horreur : assassinats, lynchages, ratonnades, chasses à l'homme dans les rues d'Oran ; à Paris, au fil de la Seine, pendus aux arbres du bois de Boulogne, des cadavres par dizaines ; des mains brisées ; des crânes éclatés ; la Toussaint rouge d'Alger. Pouvons-nous encore être émus par le sang d'une jeune fille ? Après tout, – comme l'a insinué finement M. Patin, Président de la Commission de Sauvegarde, au cours d'un entretien auquel j'assistais – Djamila Boupacha est vivante : ce qu'elle a subi n'était donc pas terrible.»

     

    Djamila Boupacha


    Simone de Beauvoir.

     

    Une interview de Djamila Boupacha datant de juin 2009

     

    Accusée d’attentat “terroriste” en pleine guerre d’Algérie, une jeune fille de 18 ans est arrêtée en février 1960. Elle restera 33 jours au “centre de tri” d’El Biar, à Alger, où elle subira les pires tortures. Le 3 juin, Simone de Beauvoir publie un article dans “Le Monde” qui débouchera sur la création du comité “Pour Djamila Boupacha”. Un demi-siècle après le calvaire qu’elle a vécu, la moudjahidda raconte.

     

      Djamila-Boupacha-par-Picasso.-178x300

     

    ‘‘J’ai été arrêtée avec mon père, ma sœur enceinte et mon beau-frère dans la nuit du 10 au 11 février 1960.

    Au centre d’El Biar, pudiquement appelé “centre de tri” par l’armée française, j’ai subi tout ce qu’on peut imaginer en matière de tortures physiques et sexuelles : l’électricité, la baignoire, la bouteille… Des tortures morales aussi. Pour me faire parler, le capitaine D. m’a menacée : ‘Si tu n’avoues pas, on s’en prend à ta sœur.’ Je n’ai rien lâché. Alors ils sont allés la chercher et elle a eu un bébé mort-né. Mais j’étais une combattante, comme mon père et toute ma famille. Quand on fait la révolution, on sacrifie tout, on ne voit plus que l’intérêt général.

    Tout au long de ce mois, les tortures ont continué. Un autre gradé s’est acharné sur moi. Un jour, il m’a écrasé les côtes à coups de bottes, puis, à nouveau, la baignoire, l’électricité… J’étais toute petite devant cet homme très grand, puissant et imposant.

     

     La rencontre avec Gisèle Halimi

    Djamila Boupacha

     

     J’ai fini par être inculpée le 30 mars, après trente-trois jours passés au centre de torture. Mon procès devait avoir lieu le 18 mai. Pourquoi si vite alors que la plupart des combattants croupissaient des mois en prison ? Peut-être à cause du fait que ce que j’avais subi avait circulé jusqu’en France alors qu’André Malraux, devenu ministre de De Gaulle en 1958, avait assuré que la torture n’aurait plus cours. C’était très gênant pour eux car les auteurs étaient des militaires.

    La première fois que j’ai vu l’avocate Gisèle Halimi, je me suis méfiée. Parmi ce défilé de médecins, de psychiatres, d’experts divers, pas tous très amicaux, comment savoir à qui j’avais affaire ? Puis, la seconde fois, quand on s’est vues quelques jours avant le procès, je lui ai fait confiance. J’ai lu dans son visage que je pouvais m’appuyer sur elle. Et puis c’était une femme, elle saurait me comprendre.

    Je lui ai alors tout raconté, même les choses les plus gênantes qu’on m’avait fait subir. Elle m’a aussitôt fait rédiger une plainte pour tortures. J’avais moi-même demandé à être examinée par un médecin. Maurice Patin, le président de la commission de sauvegarde du droit et des libertés publiques, m’a donc rendu visite pour m’interroger. En sortant de l’entretien, il a dit à Gisèle : ‘Ta Djamila, elle n’est pas très sympathique.’ Quant au premier médecin qui m’a vue, il disait ‘tout ça n’était pas bien méchant’, sans même m’examiner complètement, ‘pour ne pas [la] gêner’, a-t-il prétendu plus tard.

    Gisèle voulait absolument que je sois transférée en France car il arrivait souvent que des moudjahiddin emprisonnés disparaissent en Algérie. Elle faisait aussi tout pour que mon procès soit renvoyé à une date ultérieure car elle avait eu à peine quelques jours pour prendre connaissance du dossier et son autorisation de séjour à Alger prenait fin avant la comparution. Il l’a été une première fois après intervention de la commission de sauvegarde, puis une deuxième à la suite d’un télégramme demandant un complément d’information. A la prison, les gardiennes me demandaient d’un ton goguenard : ‘Alors, ils t’ont pas encore condamnée à mort ?’

    J’ai pris connaissance de la tribune que Simone de Beauvoir a adressée au Monde au cours du mois de juin 1960 par un courrier de Me Garrigues, avocat au barreau d’Alger, à qui Gisèle Halimi avait demandé de rester en contact avec moi car elle était à Paris et craignait pour ma vie. Il a d’ailleurs été assassiné quelques jours plus tard.

     

    En France, le comité Pour Djamila Boupacha, présidé par Simone de Beauvoir, menait une campagne très active: pétitions, conférences de presse, délégations chez Edmond Michelet, ministre de la Justice, chez le président Patin, dépôt de plainte avec constitution de partie civile pour tortures sur ma personne, collecte de fonds. Finalement, avec l’aide de Simone Veil qui a donné un gros coup de pouce du côté des pouvoirs publics, j’ai été transférée en France le 21 juillet 1960 à la prison de Fresnes. On m’a demandé d’acquitter la somme de 125 000 francs pour mon transfert. Le comité l’a prise en charge.

     

     djamila-boupacha

     

    La tournée des prisons

     

    Une première instruction a débuté. Mais devant l’incurie du juge, Gisèle Halimi a demandé un transfert. On m’a alors envoyée à la prison de Lisieux. C’était affreux. J’étais seule dans l’établissement. Pas une âme à qui parler. J’étais gardée par la femme du chef et sa remplaçante. La première était terrible. Elle me disait qu’à la fin de la guerre, des prisonniers allemands se faisaient assassiner ici même dans leur cellule, toujours à 3 heures du matin. Toutes les nuits, dès que j’entendais un bruit, je me disais : ‘Ça y est, c’est pour moi.’

    Un jour où la gardienne chef m’avait enfermée avant l’heure dans ma cellule, j’ai sauté à travers une lucarne et j’ai chanté à tue-tête l’hymne national algérien. Alors, elle est arrivée en vitesse en me disant : ‘Arrête ! Je t’ouvre.’

    Je suis restée un mois et demi, deux mois dans ce pénitencier sinistre. Puis j’ai encore été transférée. Les prisons françaises, je connais : Rennes, Lisieux, Fresnes, Pau, j’ai même séjourné à la prison de la Roquette à Paris. Celle-ci, heureusement qu’elle a été démolie car je n’imaginais pas qu’il pouvait exister un établissement aussi lugubre. En septembre et octobre 1961, j’ai entamé une grève de la faim avec tous les prisonniers algériens de France. J’ai tenu long temps, longtemps… jusqu’au coma.

    Côté procès, les choses sérieuses ont commencé avec l’instruction menée par le juge Chausserie-Laprée à Pau. Il m’a dit : ‘Je veux savoir la vérité’ et il a mis en œuvre tous les moyens pour ça. Il m’a interrogée avec énormément de précision. Il a voulu connaître tous les détails, il a fait parler mon père, ma mère, ma sœur, mon beau-frère, Gisèle, les experts… Il s’est battu pendant des mois pour obtenir des tas de documents qu’Alger ne voulait pas lâcher, en particulier les photos des militaires qui m’avaient torturée.

    Un jour, il m’a présenté des clichés collés sur une grande feuille en papier carton et m’a demandé d’identifier ceux qui figuraient dessus. J’ai reconnu tout le monde : les gardiens, les policiers, les militaires, les médecins. Il avait même mis la photo d’un employé qui, quelques jours auparavant, avait reconstitué, selon mes instructions, les scènes de tortures que j’avais vécues. C’était pour tester ma mémoire et ma capacité à identifier les protagonistes.

    Finalement, je ne suis jamais passée en jugement. J’ai été libérée en mai 1962, quelques semaines après les accords d’Evian qui mettaient fin aux ‘événements d’Algérie’, comme on les appelait en France.

     

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     Des Français formidables

    Fin 1962, j’ai reçu à Alger une lettre de l’administration pénitentiaire me demandant d’acquitter mes frais d’incarcération… Je n’en veux pas pour autant aux Français. Il y avait des gens formidables parmi eux, certains sont morts pour l’indépendance de l’Algérie et c’est sûrement grâce au comité que je suis encore là.

    Le jour de ma sortie, Gisèle Halimi m’attendait à la prison de Rennes. Quand je suis montée dans la voiture avec elle et son mari, une femme a couru vers nous et a jeté une enveloppe par la vitre ouverte en criant : ‘Je vous demande pardon pour tout ce que les Français vous ont fait.’ Dans l’enveloppe, il y avait 10 000 francs. C’était beaucoup pour l’époque.

    Une autre image m’accompagne. Le jour de mon transfert en France, en juillet 1961, Gisèle Halimi, jeune maman, a sacrifié son dimanche pour le passer avec moi en prison. Elle m’a apporté un poulet rôti et une glace. Je ne peux pas l’oublier. C’est ma grande sœur.

     

     

     

     

     

    « Une plaque en hommage à sept manifestants tués le 14 juillet 1953 à ParisMassacre du 14 juillet 1953 des Algériens à Paris : une plaque commémorative dévoilée à Nation (Suite de notre article d’hier) »
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