• Grand remplacement… ou grand obscurantisme ? Le poison s’insinue à bas bruit dans les mairies brunes * Benjamin Stora : « Très difficile de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algérie

     

    Grand remplacement… ou grand obscurantisme ?

    Grand remplacement… ou grand obscurantisme ? *** Le poison s’insinue à bas bruit dans les mairies brunes *** Benjamin Stora : « Très difficile de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algér

    A Béziers, une campagne publicitaire de la mairie dirigée par Robert Ménard dénonce l'ouverture d'un Cada (centre d'accueil des demandeurs d'asile) dans le centre-ville, qui devrait accueillir une quarantaine de migrants. (Franck LODI/SIPA)

    Le « grand remplacement », quantitatif ou qualitatif, brandi désormais par la droite autant que par l'extrême droite, est-il un fantasme ou une réalité ?

    « Ne vous y trompez pas, aimait à dire François Mitterrand, l'extrême droite française est aussi dans la droite. » Jamais cette analyse cruelle, dont l'histoire de France fourmille d'exemples, n'a été mieux vérifiée que depuis quelques jours, avec les surenchères de politiciens de la droite officielle, paniqués à l'idée d'être dépassés par les deux candidats de l'extrême droite affichée. 

    Leurs dernières déclarations, sur le « grand remplacement » et les « Français de papier », renvoient à des vieux fantasmes qui occupaient tous les débats il y a un siècle, quand on disait la France menacée de « perdre son âme sous les coups de boutoir des envahisseurs italiens », puis polonais ; et toujours, des « envahisseurs juifs », vus, eux, non comme une menace numérique mais comme des parasites prenant la place des Français dans toutes les fonctions d'influence.

    Que penser alors aujourd’hui de ce « grand remplacement », quantitatif ou qualitatif : est-ce un fantasme ou une réalité ?

    D’abord, il correspond à une indéniable réalité biologique : chaque génération est remplacée par la suivante. Et, d’une certaine façon, la peur du grand remplacement renvoie tout simplement à la peur de la mort.

    Ensuite, il coïncide avec une réalité historique avérée : des peuples ont sans cesse été remplacés  par d’autres ; chaque pays d’Europe porte le nom d’un envahisseur ; l’Allemagne est même désignée sous le nom de trois d’entre eux (Alamans, Deutch et Germains) ; et la France d’aujourd’hui porte le nom d’un occupant, qui prit la place d’autres habitants (les Gaulois, qui eux-mêmes, etc..), en remontant jusqu’à la rencontre, sans doute en partie conflictuelle, entre les Homo sapiens et les Néanderthaliens.

    Enfin, le grand remplacement correspond aussi à un fait avéré de l’Histoire des religions : dans bien des régions du monde, les religions polythéistes ont été éliminées et remplacées par un des deux monothéismes prosélytes : par le christianisme en Europe et en Amérique ; par l’Islam en Afrique et en Asie.

    Ces mouvements continuent ; et on en a aussi la traduction dans l’évolution des langues, sans cesse nourries de mots venus d’ailleurs. Ainsi, bien des mots français viennent de plus d’une centaine d’autres langues ; ou y reviennent après avoir fait un détour par d’autres langues (tel « @mail », dont l’origine première est française, « la malle poste »).

    La menace nouvelle aujourd’hui ne vient donc pas de la poursuite de l’arrivée de gens venus  d’ailleurs : quoi qu’on veuille, ils viendront de plus en plus nombreux, d’Afrique et d’Asie, attirés en Europe par la sécurité qui leur manque tant. Et ils apporteront, comme l’ont fait les autres étrangers avant eux depuis des siècles, leur travail, leurs compétences, leurs volontés, leurs énergies, leur créativité, leur cuisine, leur musique, leur vocabulaire, leur culture.  

    La menace vient de ce que, après huit siècles de batailles en Europe pour obtenir l’indépendance de la pensée à l’égard du religieux, (bataille non encore gagnée dans beaucoup de pays), l’obscurantisme religieux tente de nouveau de vaincre les Lumières. Et nul ne pourra plus se réjouir du renversement de la dictature d’un obscurantisme chrétien, si c’est pour se voir imposer celle d’un nouvel obscurantisme, musulman ou autre.

    Il ne s’agit pas ici d’une menace de pays musulmans : les grands pays de l’Islam, du Maroc à l’Arabie Saoudite, avancent à marche forcée vers une modernité qui n’est en rien contraire à leur foi. Ni d’une menace des migrants de fraiche date : s’ils viennent en Europe, c’est justement, pour l’essentiel, parce qu’ils fuient l’obscurantisme et la dictature chez eux.

    La menace vient surtout de quelques descendants de ces migrants qui cherchent des réponses que la modernité occidentale ne leur fournit plus, et qui veulent recréer en Europe, par la terreur parfois, certains éléments d’un mode de vie que leurs parents ont fui et contraires à nos valeurs, en particulier à l’égard des femmes et de la démocratie.   

    La défense des Lumières et de la laïcité (et de notre mode de vie, qui en découle) est vitale. Et c’est sur cette base qu’il faut s’ouvrir aux gens venus d’ailleurs ; en étant très attentif à l’intégration durable de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Combattre l’obscurité par la lumière. 

    Grand remplacement… ou grand obscurantisme ? Le poison s’insinue à bas bruit dans les mairies brunes * Benjamin Stora : « Très difficile de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algérie

    Jacques Attali

    Écrivain, Président de A&A conseil et de la Fondation Positive Planet francepositive.com

    Le grand remplacement est une réalité de la vie, des peuples, des cultures, des langues. Ce qui nous menace c’est plutôt le grand obscurantisme, qui verrait anéantir huit siècles de combat pour les Lumières et la laïcité.

     

    Source : https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/grand-remplacement-ou-grand-obscurantisme-1388012 

     

    Le poison s’insinue à bas bruit

     dans les mairies brunes

    À Perpignan ou à Beaucaire, à Moissac ou à Béziers, les maires RN ou proches ont tous la même stratégie idéologique et la volonté de faire de leur gestion un tremplin vers le pouvoir central.

    Grand remplacement… ou grand obscurantisme ?

    Une partie des participants à la conférence de presse de Visa et des syndicats de l’association. photo a.M.( A.M )

    Il y a pire que le bruit des bottes, le silence de pantoufles. » Par cette citation de l’écrivain suisse Max Frisch, l’historien Richard Vassakos illustre le danger du laisser-faire face aux stratégies d’extrême droite.

    Le 9 février à Béziers, des syndicalistes des villes d’Occitanie que gèrent des maires du RN ou proches de lui et des membres de Visa* ont dépeint les similitudes de leur gestion. Similitudes qu’une brochure** qui sera distribuée dans les boîtes aux lettres résume.

    De Beaucaire à Béziers et de Perpignan à Moissac (Tarn-et-Garonne), tous relèvent des « attaques contre le service public » (Yvan Clariana FSU Béziers), des « brutalités contre les personnels » (Patricia Barbazange CGT Béziers), des « bouffées de racisme en conseil municipal » (Françoise Akoum, Réagir pour Beaucaire) et un « pouvoir illimité » sur la gestion du personnel de plus en plus « soumis à l’arbitraire » (Jean Boucher CGT Perpignan). La « montée des nationalismes et de la question identitaire chez les élèves » que dénonce Yvan Clariana, Jean Boucher la résume ainsi : « Dans toutes ces mairies, la politique est à l’ultra-chauvinisme. » Ce qui amène Louis Aliot à nier la catalanité de Perpignan, en supprimant tout ce qui rappelle la Catalogne dans le blason de la ville ou en interdisant le drapeau sang et or lors d’une manifestation catalane. Même chose à Beaucaire où le drapeau de la ville a disparu du blason remplacé par des références religieuses.

    Le catholicisme, c’est le dada de tous. Tous ont placé des crèches dans leur hôtel de ville. « Au début, le sous-préfet de Béziers intervenait pour faire respecter la loi, rappelle Mathilde Vidal (Solidaires), désormais même les décisions de justice sont ignorées. »

    L’apathie de l’État

    Une « apathie de l’État » qui « interpelle » Richard Vassakos. À Béziers, dit-il, même les cérémonies patriotiques ont été christianisées. Il ajoute : « Ceux qui vont à la messe dans les arènes ne le savent pas, mais ils intègrent une sorte de "nous chrétiens" face à "eux" dont on imagine qui ils sont. » Son dernier livre La croisade de Robert Ménard (chez Libertalia) dissèque d’ailleurs la manière « subtile » qu’a ce dernier de réécrire l’Histoire au profit de ses idées particulièrement de la « NostAlgérie » et de la haine du 19 mars qui a mis fin à la guerre coloniale.

    Et Daniel Kupferstein (Visa34) de dénoncer « cette convergence de gestion des mairies brunes » qu’il ne faut surtout pas laisser passer. « On a besoin d’unité et de se retrouver dans l’action », résume Jean Boucher « contre le tremplin vers le pouvoir central que représentent ces mairies brunes ».

    *Vigilance et initiatives syndicales antifascistes. 

    ** « S’armer contre l’extrême droite » (3€) dispo le 12 février.

    Source : Le poison s’insinue à bas bruit dans les mairies brunes (lamarseillaise.fr) 


     

    ENTRETIEN. Benjamin Stora : « Très difficile de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algérie »

    Spécialiste de l’histoire de l’Algérie, où il est né en 1950, Benjamin Stora a rédigé un rapport en janvier 2021 sur les questions mémorielles liées à la guerre d’Algérie. L’historien décrypte ce conflit complexe.

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    L’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie, s’est intéressé à tous les groupes portant la mémoire de la guerre d’Algérie. | DANIEL FOURAY / OUEST-FRANCE

    À l’occasion des soixante ans des accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie, Ouest-France publie un hors-série intitulé France et Algérie : comprendre l’histoire, apaiser les  Ce hors-série revient sur l’histoire commune de la France et de l’Algérie et les initiatives pour apaiser les mémoires des deux côtés de la Méditerranée. À cette occasion, l’historien Benjamin Stora nous a accordé un entretien. Spécialiste de l’histoire de l’Algérie, il est également l’auteur d’un rapport, remis en janvier 2021 au président Macron, sur Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie .

    Selon l’historien Pierre Nora, « l’histoire rassemble, la mémoire divise ». Pourquoi alors, le travail des historiens a-t-il tant de mal à rassembler les mémoires sur la guerre d’Algérie ? 

    Le travail des historiens est considérable sur la guerre d’Algérie. À la fin des années 1990, j’avais recensé près de 3 000 ouvrages. Pourquoi est-ce si difficile ? Parce que, déjà, l’Algérie n’était pas une colonie française comme les autres. Contrairement au Maroc, à la Tunisie, au Sénégal ou à l’Indochine, c’était des départements français, une partie du territoire national.

    La fin de l’Algérie française a été ressentie comme une amputation d’une partie de la France, réduite ainsi à l’Hexagone. Ça a ouvert une crise du nationalisme français.

    La cohabitation entre les communautés dans l’Algérie française n’a pourtant jamais été réelle… 

    Il y avait les drapeaux, le kiosque à musique, les allées bordées de platanes, la mairie en face de l’église. On avait l’illusion de vivre dans une petite France reconstituée, mais avec un problème central. C’était à la fois la France et pas la France puisque la majorité, les Français musulmans, n’avait pas les mêmes droits que les citoyens français. On vivait dans une sorte de théâtre, de fiction.

    Les gens vivaient dans le même espace mais avec aussi une différenciation sociale forte. D’ailleurs, les citoyens français de plein droit n’avaient pas forcément une situation sociale supérieure aux gens de la Métropole. Beaucoup de pieds-noirs étaient pauvres. C’était assez incroyable et paradoxal, d’où la complexité de la situation.

    Une guerre classiquement anticoloniale mais aussi une guerre civile

    — Benjamin Stora

    C’est dans ce contexte que va éclater la guerre d’Algérie… 

    C’est une guerre classiquement anticoloniale, mais aussi une guerre civile. Ce qui explique qu’elle n’avait pas de nom car comment se faire la guerre à soi-même ?

    Après l’indépendance, il va donc y avoir en France un sentiment double de remords et de ressentiment. Remords de la colonisation, des exactions commises (tortures, napalm, déplacements de populations…) mais aussi ressentiment parce que toute une partie de la population a le sentiment d’avoir été trahie, abandonnée, incomprise.

    Pratiquement tous les groupes portant la mémoire de la guerre d’Algérie (soldats appelés du contingent, pieds-noirs, harkis, militaires, immigrés algériens pro-indépendance) ont eu le sentiment d’être incompris. De Gaulle avait dit : « Je vous ai compris » et tous ces groupes ont dit « il n’a rien compris » ou plus exactement « nous sommes des incompris ». Dans ces cas-là on s’enferme dans une solitude de l’incompris. Et cela représente des millions de personnes.

    Un million et demi de jeunes appelés français (ici des conscrits en 1955, lors de la traversée de la Méditerranée) vont être envoyés en Algérie entre 1954 et 1962. | STANISLAS HUTIN

    Cette solitude, pourquoi perdure-t-elle soixante ans après ? 

    Il y a d’abord une organisation de l’oubli. L’amnésie est construite par l’État qui fait différentes lois d’amnistie (de 1962 à 1982). Cette amnistie fabrique de l’amnésie car plus personne ne pourra porter plainte. Il n’y aura jamais de procès sur la guerre d’Algérie en France et cela nourrit aussi du ressentiment.

    Et puis il y a une amnésie dans la société elle-même. À la suite de guerres, d’effondrements, de catastrophes ou d’exodes, les gens n’ont pas trop envie de parler. Le travail de deuil se fait dans la solitude. Les gens qui sortent de la guerre ont envie de vivre, travailler, trouver un logement, élever leurs enfants. La société veut vivre, consommer, il y a quelque chose de l’amnésie volontaire.

    On est passé de l’amnésie à une hypermnésie. Or, ne rien oublier empêche de vivre.

    — Benjamin Stora

    Et la mémoire revient… 

    On va sortir de cet oubli au début des années 1990, avec les enfants de tous les groupes de mémoire. La mémoire revient en force mais dans des conditions compliquées parce qu’en même temps, en Algérie, il y a la guerre civile (la « décennie sanglante » face aux groupes islamistes), avec ses extensions en France. Il y a un télescopage des mémoires entre les deux guerres, un désordre. Chacun revendique alors pour lui-même.

    Dans les années 2000, avec la reconnaissance de la torture, il y a une tentative de sortie de guerre. Mais on a une situation internationale catastrophique avec la montée de l’islamisme, le durcissement identitaire. Cela se concrétise en France par la loi de 2005 de reconnaissance de la « mission civilisatrice de la colonisation ». Et là, ça met le feu aux poudres, tout le monde se replie sur ses positions. On en est resté là.

    On est passé de l’amnésie à une hypermnésie. Or, ne rien oublier empêche de vivre. Et là on passe à des mémoires qui peuvent devenir dangereuses.

    Comment cette mémoire est-elle entretenue en Algérie depuis l’indépendance ? 

    En Algérie, on a une histoire reconstruite par le pouvoir issu du FLN (Front de libération nationale). Une mémoire reconstruite idéologiquement, avec l’évacuation des leaders historiques du nationalisme algérien comme Messali Hadj et Ferhat Abbas, mais aussi l’éviction des acteurs de la Révolution elle-même.

    Dans la mesure où les principaux leaders politiques ne sont plus là, c’est une mémoire à caractère militaire qui va s’imposer. La guerre d’Algérie est considérée comme une victoire militaire, ce qui ne correspond pas à la réalité historique, la victoire algérienne étant essentiellement politico-diplomatique.

    La France était isolée au plan politique internationale. Pour de Gaulle, il fallait sortir de cette situation. Tout le problème des jeunes générations, c’est la réappropriation de l’histoire politique au détriment du militaire.

     

    Benjamin Stora estime que l’Algérie doit sortir de la culture de la guerre mais regrette aussi qu’en France, la guerre d’Algérie soit étudiée sans parler de la conquête de l’Algérie, cent ans avant seulement. | DANIEL FOURAY / OUEST-FRANCE

    Vous avez déclaré récemment que l’Algérie doit sortir de la culture de la guerre mais ne pas oublier que c’est la France qui a colonisé. C’est une condition préalable à un apaisement entre les deux pays ? 

    C’est un point d’équilibre à trouver. La culture de guerre est du côté algérien dans sa reconstruction post-indépendance. Du côté français, on aborde la question algérienne par sa fin mais on ne la traite pas par le début, la guerre de conquête, qui n’est pas étudiée. Et pourtant, durant plus de trente ans, elle a été effroyable… La guerre d’Algérie arrive cent ans seulement après. La mémoire algérienne est alors très forte sur les souvenirs de la conquête, avec les enfumades, les déplacements de population, les razzias, les dépossessions foncières…

    En tant qu’historien, comment conciliez-vous votre travail et votre propre mémoire personnelle, vous qui avez dû fuir l’Algérie en 1962, à 12 ans ? 

    Au début, je l’ai mise à distance et à la fin je l’ai prise avec moi. Mes derniers livres portent sur ma propre histoire. J’ai une mémoire double, la mémoire ancienne d’une communauté juive depuis l’Antiquité, mais aussi une mémoire d’engagement politique des années 1970. Je travaille avec cette double mémoire, celle de l’engagement à gauche et de la tradition religieuse. Je n’ai jamais rejeté ces deux mémoires. Ça a fabriqué mon identité personnelle et mon métier d’historien. Je travaille sur toutes les mémoires. Ce qui ne signifie pas que je considère que le colonisateur doit être mis sur le même plan que le colonisé.

    Benjamin Stora a remis en janvier 2021, au président Emmanuel Macron, son rapport intitulé « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». | REUTERS

    Votre rapport a été très critiqué en Algérie, notamment par l’État. Comment l’avez-vous pris ? 

    C’est difficile à vivre. L’État algérien met la question des excuses comme préalable idéologique à toute discussion. À partir de là, on ne peut aborder aucun sujet. Je crois que c’est par les travaux pratiques que nous avancerons. Pas par des déclarations abstraites ou des excuses à répétition. Ça ne marche pas.

    Il faut prendre des initiatives sur des sujets très concrets, hautement symboliques.

    — Benjamin Stora

    Quelle est la bonne méthode ? 

    Il faut prendre des initiatives sur des sujets très concrets, hautement symboliques. Les disparus. Combien ? Les essais nucléaires. Combien d’irradiés, y compris parmi les appelés français ? Comment répare-t-on ? Qui gère les archives ?

    Vous proposez par exemple la restitution des corps des Algériens guillotinés en France…

    J’espère que des plaques seront posées dans les prisons françaises où ont eu lieu ces exécutions. Il y en a eu 45. C’est beaucoup. Je propose aussi que les cimetières européens et juifs d’Algérie soient enfin entretenus. Beaucoup de gens ont été sidérés en découvrant dans mon rapport qu’ils ne l’étaient plus depuis toutes ces années.

    Que dites-vous à ceux qui attendent que les Algériens fassent aussi un premier pas ? 

    On en est là depuis soixante ans… Si on attend que l’autre commence, on ne fera jamais rien ! Il faut faire le premier pas, mesurer l’étendue de ce qui a été accompli et voir ensuite comment on peut en faire un autre. Ensemble. Nos deux pays auraient déjà pu suivre cette méthode des « petits pas » sur les cimetières, les essais nucléaires et les archives. Ils n’ont pas besoin d’être d’accord avec la totalité de mon rapport pour agir.

    Le 4 juin 1958, le général de Gaulle prononce son célèbre « Je vous ai compris » à Alger. Pourtant, il n’a jamais réussi à fabriquer du consensus autour de la question algérienne. | AFP

    L’Occupation a, elle aussi, donné lieu à une guerre civile en France. La réconciliation avec l’Allemagne a été rapide. Pourquoi pas avec l’Algérie ? 

    Parce que de Gaulle a raté en 1962 ce qu’il avait réussi en 1945. Il a réussi à fabriquer du consensus en 1945 en décrétant que la France n’était pas représentée par Vichy. Ses amnisties ont fonctionné et la collaboration a été occultée jusque dans les années 1970.

    Qu’est-ce qui n’a pas marché en 1962 ? 

    L’unité nationale autour de la question algérienne a vite volé en éclat. De Gaulle a réussi à faire oublier l’Algérie entre 1962 et 1968 grâce à ses prises de position tiers-mondistes. Ses discours de Phnom Penh, de Mexico ou de Québec l’ont fait apparaître comme un décolonisateur, partisan de la libération des peuples, ce qui est quand même exceptionnel… Il a donné le sentiment aux Français que le pays était toujours une grande puissance mondiale. Mais il n’a pas construit de consensus national. C’est très difficile encore aujourd’hui de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algérie.

    Même les dates de commémorations sont éclatées

    — Benjamin Stora

    Avec quelles conséquences ? 

    Cette absence de consensus nous a empêchés d’unifier la mémoire autour de l’Algérie. Même les dates des commémorations sont éclatées ! Les immigrés ont le 17 octobre 1961 ; les anciens appelés de la FNACA le 19 mars 1962, mais pas les anciens combattants de l’UNC ; les pieds-noirs se souviennent de la fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962 ; et des disparus d’Oran du 5 juillet…

    Ne pas pouvoir commémorer, est-ce risquer d’oublier ? 

    On m’a souvent dit que tout passerait avec le temps, que ça irait mieux en Algérie après la mort de Bouteflika. Ce n’est pas si simple. Les groupes que j’avais identifiés dans mon livre La gangrène et l’oubli, en 1991, ont éclaté. Appelés du contingent, militaires de carrière, harkis, pieds-noirs… l’exil les avait rapprochés. Les enfants d’aujourd’hui sont parfois en désaccord avec leurs pères et leurs grands-pères. Les nouvelles générations peuvent dire les choses telles qu’elles sont, sans filtre. Mais la mémoire ne s’efface pas pour autant. Elle se transmet toujours au sein des familles.

    Pourra-t-on enseigner un jour la guerre de la même façon en France et en Algérie ? 

    Je ne crois pas qu’on puisse bâtir un récit commun, nos imaginaires nationalistes sont trop opposés. Et fragmentés, y compris chez nous. Certains refusent encore de reconnaître l’injustice du fait colonial, d’autres nient la dimension anticoloniale du pays. Clemenceau et Jaurès dès la fin du XIXe siècle, ou les communistes et certains socialistes, autrefois très puissants, ont toujours refusé le système colonial.

    Et sur les chiffres ? Parviendrons-nous à accorder nos bilans… 

    Non plus ! Ils sont devenus un enjeu mémoriel extraordinaire, des deux côtés de la Méditerranée. Donc un enjeu politique. Les Algériens en sont à un million et demi de « martyrs », alors que la plupart des historiens les estiment entre 300 000 et 400 000 morts… C’est délirant. Et ça gêne considérablement le travail de mémoire et d’histoire. C’est une évidence.

    Source : ENTRETIEN. Benjamin Stora : « Très difficile de fabriquer du consensus sur la guerre d’Algérie » (ouest-france.fr) 

     

     

     

    « Communiqué de Jean-François Gavoury président de l’ANPROMEVO Histoire. Guerre d’Algérie : « Le président de la République semble oublier le contexte » »
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  • Commentaires

    2
    Samedi 19 Février à 16:27

    Je suis surpris de ce qui m’est donné à lire dans l’article consacré par Ouest France à l’interview de Benjamin Stora tel que reproduit sur votre blog, cher Michel Dandelot.

    J’y découvre que, de la fin de l’Algérie française, serait issue une France réduite à sa dimension hexagonale : voilà qui devrait susciter quelque émoi au sein du ministère des outre-mer !

    J’y apprends aussi et surtout que la FNACA a obtenu SA date officielle de commémoration (en l’occurrence le 19 mars) et que l’UNC n’aurait pas la sienne : mais quid, alors, du 5 décembre ?

    Je porte estime à Benjamin Stora ; je le lui ai dit, écrit, rappelé encore récemment !

    Mais l’auteur du rapport sur la réconciliation des mémoires en lien avec la guerre d’Algérie ne devrait-il pas se départir du manichéisme, souligner l’existence d’espaces associatifs de concertation entre ces deux fédérations et rendre compte de louables initiatives locales qui, dans la capitale notamment, le 19 mars, réunissent les porte-drapeaux de la FNACA et de l’UNC non seulement au niveau déconcentré de certains arrondissements mais aussi à celui, central, du cimetière du Père Lachaise (autour du Mémorial des Parisiens morts pour la France en AFN et de la stèle dédiée aux victimes de l’OAS).

    Au fait, pourquoi de cette catégorie de victimes n’est-il pas question dans cet entretien : à qui cet oubli est-il imputable ?

    Je n’exclus pas que la responsabilité soit partagée : des consignes émanant de la rue du Faubourg Saint Honoré peuvent priver l’historien de sa liberté d’expression avant l’heure décidée en haut lieu ; de leur côté, les rédacteurs de l’entretien peuvent s’être abstenus de poser la question à M. Stora par ignorance de ce que fut ce belligérant né avant le putsch d’Alger !

    Bilan : peut (beaucoup) mieux faire !

    J-F. Gavoury
    Pupille de la Nation
    Orphelin de guerre
    Fils de victime de l’OAS

    1
    Gilbert SOULET
    Samedi 19 Février à 12:43

    Bonjour,

    L'ONAC VG du 84 est organisateur et c'est avec plaisir et honneur que je participerai mardi 1ermars 2022 au Collège du Luberon de Cadenet, de 10h à 12h, puis au Lycée Val de Durance de Pertuis, de 14h30 à 16h30, en tant qu'ex-Appelé du contingent en Algérie, de janvier 1960 à mars 1962; J'y rencontrai avec émotion Jacques PRADEL, né à Tiaret en 44, puis de l'asso Pieds-Noirs Progressistes, Saïd MERBTI, née en 55 à Tizzirt - Kabylie, ainsi que Ameziane AMENNA, né en 42 près de Larbaâ Nath Irathen qui a terminé ses études sup en France ...

    Bien à tous, 

     

    Gilbert SOULET né en 1939 à Fontès-34

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