• Guerre d’Algérie : l’historien Michel Winock avait assisté à la soutenance de thèse de Maurice Audin

     

    Guerre d’Algérie :

     l’historien Michel Winock avait assisté

     à la soutenance de thèse de Maurice Audin

    Michel Winock se souvient de cette soutenance de thèse in absentia

    Cette soutenance de thèse de mathématiques, en 1957, s’était faite en l’absence de son auteur. Arrêté par des parachutistes, il n’a plus jamais donné signe de vie.

    En lisant la déclaration qu’Emmanuel Macron a faite à Bagnolet devant la veuve de Maurice Audin, le 13 septembre dernier, a surgi dans ma mémoire la journée du 2 décembre 1957. J’étais étudiant à la Sorbonne et j’avais pu trouver une place dans l’amphithéâtre Liard, où se soutenaient habituellement les thèses d’histoire et de lettres auxquelles il m’arrivait d’assister. Cette fois, il s’agissait d’une thèse de mathématiques dont le sujet était « L’équation linéaire dans un espace vectoriel. Cycles limités dans les systèmes référentiels ». Il n’y avait pas de quoi attirer les foules. Mais les circonstances étaient exceptionnelles car la soutenance devait avoir lieu en l’absence de son auteur, Maurice Audin.

    Emmanuel Macron aux côtés de Michèle Audin, la fille de Maurice Audin.

    Crédit photo : THOMAS SAMSON / AFP

    Celui-ci, assistant à la faculté des sciences d’Alger, membre du parti communiste algérien, avait été arrêté à son domicile par les parachutistes le 11 juin précédent. Son épouse Josette, mère de trois enfants, n’avait jamais pu savoir ce qu’il était advenu du prisonnier — sinon qu’il s’était « évadé » le 21 juin, lors d’un transfert en jeep… La disparition du jeune professeur avait alarmé beaucoup de monde. Une pétition circula à Paris. En novembre 1957, sur l’initiative du grand mathématicien Laurent Schwartz et de l’historien Pierre Vidal-Naquet, un Comité Maurice-Audin était constitué, dont le but était de se transformer en organe de protestation générale contre la torture en Algérie et les moyens illégaux employés par le gouvernement contre les adversaires de la guerre. En 1958, le Comité Maurice-Audin devait publier une brochure, « Nous accusons », mémorandum sur la torture et la répression en Algérie envoyé au général de Gaulle.

     

    « Ne pas ressembler à ces universitaires allemands du temps nazi

    qui se sont tus »

     

    Cette soutenance de thèse in absentia, c’était — avec les moyens dont elle disposait et qui ne manquaient pas d’impressionner — la plus digne des protestations que l’Université pouvait élever contre les crimes du pouvoir militaire et les silences complices du pouvoir politique, dont un des siens, un jeune savant de 25 ans, venait de tomber victime. Derrière Mme Audin, je reconnus les visages d’Henri Marrou, de François Mauriac, de Louis Massignon, d’Édouard Depreux et d’autres personnalités du monde politique et intellectuel. L’émotion nous saisit une première fois quand le président du jury, le professeur Favart, debout face à l’assistance, appela selon la règle : « M. Audin est-il là ? »

     

    « Nous fûmes 300 à communier debout

     dans la même émotion »

     

    Le rapport de thèse fut prononcé, en lieu et place de l’impétrant, par son ancien collègue d’Alger, le professeur du Possel. La décision du jury auquel participait Laurent Schwartz fut lue sans attente par le président. Maurice Audin était reçu docteur ès sciences, avec la mention « très honorable ». Le professeur Favart venait de communiquer les conclusions du jury en associant Mme Maurice Audin, ses parents, M. et Mme Audin, dans son hommage. Il acheva dans un cri étranglé : « Je vous demande de ne pas applaudir mais de faire une minute de silence. »

    Nous fûmes 300 à communier debout dans la même émotion et avec tous ceux qui, dans la cour de la Sorbonne, n’avaient pu trouver place dans l’amphi. Ce fut sans phrases inutiles et dans le simple exercice de ses fonctions que l’Université française venait de témoigner, face à la barbarie d’État, de la continuité de sa mission. Comme le dira un peu plus tard le philosophe Paul Ricœur : « Nous ne voulons pas ressembler à ces universitaires allemands, du temps nazi, qui se sont tus parce qu’ils étaient fonctionnaires et parce qu’ils ne croyaient pas avoir la charge de porter, hors de l’Université, l’honneur des principes qu’ils servaient dans l’Université. »

    Maurice Audin avait 25 ans, à son arrestation

    Crédit photo : STF AFP or licensors

    « Le Monde » daté du 23 novembre 2000 a publié les interviews des deux principaux chefs militaires de la bataille d’Alger en 1957, le général Jacques Massu et le général Paul Aussaresses. Les deux reconnaissaient l’usage de la torture par des unités de l’armée française. Aussaresses l’assumait, la jugeait nécessaire. Dans son livre paru un peu plus tard, « Services spéciaux, Algérie, 1955–1957 », il écrivait : « L’action que j’ai menée en Algérie, c’était pour mon pays, croyant bien faire. Ce que l’on a fait en pensant accomplir son devoir, on ne doit pas le regretter. »

    Du moins, l’aveu était fait, malgré toutes les dénégations, tous les mensonges officiels, et notamment ceux de Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie, niant jusqu’au bout l’existence de la torture. De son côté, le général Massu avouait, lui, non sans humilité, que « réflexion faite », la torture n’était pas « indispensable » : « Quand je repense à l’Algérie, cela me désole, car cela faisait partie, je vous le répète, d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment. » Modeste contrition, mais qui tranchait avec la vérité officielle. Le 13 septembre dernier, le chef de l’État a réconcilié la vérité officielle avec la vérité.

    SOURCE : https://www.sudouest.fr/2018/09/21/guerre-d-algerie-l-historien-michel-winock-avait-assiste-a-la-soutenance-de-these-de-maurice-audin-5411966-710.php 

     

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