• Hommage à Jean Jaurès et le monde d'aujourd'hui

    Hommage à Jean Jaurès

     

    Hommage à Jean Jaurès et le monde d'aujourd'hui

     

    Plus d’un siècle désormais nous sépare de l’assassinat de Jean Jaurès.

    Cent années de tumultes et d’espérances, cent années, traversées par le souvenir de cette grande figure de la gauche, lâchement abattue au seuil de la grande boucherie de 14-18, prélude à ce siècle de fer et de sang.

    Jaurès abattu ici même, au café du Croissant, par la gangrène fanatique et nationaliste qui s’est emparée de son assassin Raoul Villain, d’un coup de pistolet, alors qu’il cherchait la plume à la main, attablé avec une partie de la rédaction de l’Humanité, l’ultime moyen d’éviter l’imminente déflagration.

    Jaurès, figure héroïque qui, jusqu’à son dernier souffle, tenta d’empêcher que la civilisation européenne ne s’abîme dans le carnage qu’il avait perçu avec une rare clairvoyance, multipliant les déplacements auprès de ses camarades de l’Internationale socialiste comme dans les ministères pour que la raison l’emporte sur la folie guerrière, pour que l’union des travailleurs prenne le pas sur les égoïsmes nationaux et sur les intérêts d’argent.

    Jaurès, l’inspirateur de la république sociale et laïque, se lit. Jaurès se médite. Jaurès s’enseigne.

    La statue ne demande qu’à être dépoussiérée pour que sa pensée soit commentée et discutée, pour que son œuvre, passée au tamis de l’histoire, puisse continuer à inspirer notre avenir commun.

    Hommage à Jean Jaurès et le monde d'aujourd'hui

    Jaurès nous enseigne l’audace quand il épouse la cause socialiste après avoir découvert le sort réservé aux mineurs de Carmaux par l’aristocratie locale qui leur déniait tout droit politique, ou quand il se détache de sa condition de naissance pour porter la revendication de droits universels pour tous les travailleurs, quels qu’ils soient, où qu’ils vivent et quoi qu’ils croient.

    C’est d’un geste intellectuel unique qu’il s’engage dans la lutte sociale, auprès des travailleurs, des ouvriers, des mineurs, dans sa circonscription, n’hésitant pas à gravir l’estrade sur les lieux de travail comme à l’Assemblée nationale où ses prises de parole et ses joutes oratoires contre ses nombreux et résolus adversaires, résonnent encore.

    Il nous enseigne la grandeur du combat politique quand il décide de s’engager, en 1902, dans la création du Parti Socialiste Français qui deviendra, trois ans plus tard, la Section Française de l’Internationale Socialiste grâce aux efforts considérables qu’il déploie pour fédérer et unir les différentes chapelles du mouvement ouvrier.

    Il nous enseigne le courage quand il prend fait et cause pour le capitaine Dreyfus victime d’une cabale fomentée par l’aristocratie d’Etat et militaire, parce que juif. « Quel que soit l’être de chair et de sang qui vient à la vie, s’il a figure d’homme, il porte en lui le droit humain » lance-t-il à ceux qui pensent pouvoir trier les hommes et les femmes selon leurs origines, leurs croyances ou leur couleur de peau et qui pensent pouvoir s’exonérer du combat contre le racisme, où qu’il s’exprime.

    Il nous enseigne la sagesse quand il fut l’un des plus ardents promoteurs du concept de laïcité, prenant garde, à rebours d’une abjecte mode contemporaine, de n’en jamais faire l’arme contre une religion, mais bien ce puissant principe qui garantit la neutralité de l’Etat vis à vis des cultes, quels qu’ils soient, laissant par la même occasion la liberté la plus totale à chacun de pratiquer sa religion tant que celle-ci ne s’impose pas à la société. « Nous voudrions, écrit-il en 1904, que la séparation des Eglises et de l’Etat n’apparaisse pas comme la victoire d’un groupe sur d’autres groupes mais comme l’œuvre commune de tous les républicains.»

    Il nous enseigne la fraternité quand il appelle, depuis l’Amérique latine, terre d’immigration, à une sécurité professionnelle des travailleurs du monde entier, afin d’éviter les divisions et les rancœurs entre ceux qui n’ont que leur travail ou leur retraite pour vivre et afin que « chaque peuple [apprenne] à voir dans l’étranger un travailleur, un frère ».

    Intellectuel hors norme, agrégé de philosophie, historien décisif de la Révolution française, journaliste de combat, Jaurès mêle en sa personne les qualités du cœur et celles de l’esprit.

    Sa pensée reste un fil conducteur, alimentée par un siècle d’essor des idées progressistes, pour comprendre le monde. Elle est une pensée en mouvement continu qui nous interpelle aujourd’hui encore.

    N’est-ce pas le cas, quand la folle mécanique de guerre que certains cherchent à imposer à la porte du vieux continent, en Ukraine, pour mieux asseoir une domination totale et des visées impérialistes, s’enlise en rouvrant les plaies du siècle passé et en ravivant les démons nationalistes.

    La pensée de Jaurès nous interpelle quand d’obscurs intérêts géopolitiques et économiques laissent croître la bête immonde du fanatisme religieux dans un Moyen-Orient dépecé et déstabilisé, vidé de ses forces vives progressistes par trente années d’ingérence nord-américaine et de dictatures choyées.

    La pensée de Jaurès nous interpelle encore quand la guerre économique, qu’il considérait comme le présage de la guerre militaire, redouble d’intensité à l’échelle de la planète ; quand se multiplient ces traités de libres échanges transatlantique, transpacifique, ou celui qui se négocie dans le plus grand secret contre les services publics, et qui n’ont pour objectif que d’accroître l’emprise du profit sur les activités humaines, sur la production et le travail  et, comble du cynisme, vise a mettre en place un droit des affaires au détriment des droits humains et environnementaux.

    Jaurès, c’est la clairvoyance pour que la politique, la coopération et la diplomatie prennent en permanence le pas sur la guerre économique et militaire. Il conservait sans cesse à l’esprit l’objectif de résoudre les conflits par le dialogue et par l’unité populaire, pour dégager les principes d’un intérêt général.

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    Comment ne pas songer à la Grèce, victime d’une offensive idéologique et politique inédite contre ses choix démocratiques et sociaux, contre sa volonté de retrouver vie, honneur et dignité après une décennie d’humiliations, de privations et de souffrances ? Contre la voie politique assumée par notre ami Alexis Tsipras et ses camarades de Syriza pour porter l’exigence d’une Europe solidaire avec, en son sein, une Grèce qui retrouve le chemin de la prospérité.

    Voie inédite qui n’a reçu pour réponse qu’un mélange de mépris, de menaces et de haine féroce.

    Parce qu’il a osé rechercher un autre chemin que celui qui étrangle ses concitoyens, parce qu’il a eu l’audace de solliciter leur opinion, parce qu’en européen convaincu, il a considéré que l’Union européenne allait à sa perte si elle poursuivait sur la voie de l’austérité perpétuelle et de l’anti-démocratie, Alexis Tsipras s’est heurté au diktat de tous les chefs d’Etat européens. Tous unis pour l’obliger à sacrifier un des deux termes indissociables du mandat populaire qu’il avait reçu, à savoir le double refus d’une austérité mortifère et d’une sortie de la zone euro.

    Tous, quelque soit leur sensibilité politique, réunis dans la grande coalition des serviteurs des puissances d’argent ! Beaucoup de masques sont tombés dans une situation désormais nouvelle qui nous renvoie à ces propos de Jean Jaurès  écrit en 1898 dans un article dont l’écho surprend un siècle après.

    Je le cite : «  Tant que le prolétariat ne sera pas assez organisé pour amener l’Europe à l’état d’unité, l’Europe ne pourra être unifiée que par une sorte de césarisme monstrueux, par un saint empire capitaliste qui écraserait à la fois les fiertés nationales et les revendications prolétariennes. Nous ne voulons pas d’une domesticité internationale. Nous voulons l’Internationale de la liberté, de la justice et du droit ouvrier ».

    Voilà les sillons dans lesquels, avec lui, nous marchons dans des conditions évidemment nouvelles et complexes, qui posent désormais une question décisive à tous les progressistes en France et en Europe.

    Est-il possible de changer ? Et comment ?

    Sur quelle base peut-on transformer, refonder la construction européenne pour bâtir une Union des nations et des peuples solidaires, libres et associés ? Quelles dynamiques pouvons-nous enclencher à l’échelle du continent pour faire plier l’oligarchie et mettre en œuvre une politique nouvelle de progrès social, démocratique et écologique ?

    Les réponses ne sont pas simples. Elles impliquent que se rencontrent toutes les forces qui contestent l’austérité et la destruction de la démocratie, dans toute l’Europe. Qu’elles se rencontrent, se parlent, se confrontent afin de décider ensemble d’actions communes pour des objectifs communs.

    Par exemple, nous pourrions agir ensemble par delà les frontières pour obtenir une conférence européenne pour la restructuration des dettes.

    Oui, travaillons à créer un mouvement unitaire européen pour libérer les peuples des chaines de l’austérité et du chômage. Le plus tôt sera le mieux !

    En effet, la désespérance dans laquelle les dirigeants européens acculent les peuples commence à enfanter des monstres dans de trop nombreux pays.

    On ne peut laisser faire.

    Cela nous oblige au travail et à la novation.

    Cela nous oblige à rechercher l’unité de toutes les victimes de la crise.

    Cela nous oblige à l’action patiente et déterminée.

    Comment ne pas voir dans le vœu jaurésien d’une unité des travailleurs, des chercheurs et des intellectuels, la condition préalable et indispensable à une paix durable sur notre continent, miné qu’il est par les antagonismes et les égoïsmes entretenus par une oligarchie féroce.

    Car la paix, le dernier combat politique de Jaurès, la grande affaire autour de laquelle il mobilisa toute son énergie jusqu’à ce qu’un bras vengeur et guerrier ne vienne le faire taire à jamais, la paix reste encore à construire. Une paix qui est loin aujourd’hui d’être préservée par la prolifération d’armes atomiques qui mettent en péril l’humanité toute entière. A trop se reposer sur les lauriers d’une paix continentale certes réelle, les défenseurs de l’actuelle construction européenne s’aveuglent sur les tensions qui naissent un peu partout sur le continent et à ses marges.

    Observons combien le désordre du monde génère d’angoisses, fait ressurgir les démons nationalistes, replie les peuples sur des identités réelles ou fantasmées. Le moindre conflit se trouve inondé d’armements de plus en plus sophistiqués, produits essentiellement par les pays membres du Conseil de sécurité des Nations unies. Le mythe néoconservateur d’une « guerre propre » a vécu et la bataille pour le désarmement doit redoubler d’intensité. C’est bien par milliers que des civils périssent en Irak, en Syrie ou sur le continent africain, fuient la guerre et la misère vers notre continent pour gagner le simple droit de vivre. C’est bien la Turquie, pilier de l’OTAN sur le continent, qui bombarde les Kurdes, seule force qui affronte l’immonde Etat islamique sur le terrain ! Et comment accepter que les pays d’Europe, jour après jour, bâtissent une forteresse face à de courageux migrants tout en imposant guerres et pillages aux pays du monde ?

    Les images d’horreurs qui défilent sur nos écrans, devenues banales, laisseraient croire que la guerre est indissociable de la marche du monde, que la paix serait une chimère, un combat perdu d’avance face à l’implacable loi de la mitraille.

    Comment a-t-on pu en arriver là, alors que tant de personnes, tant de jeunes à travers le monde partagent le simple et puissant désir de vivre, de travailler et d’aimer ?

    « Le péril est grand, mais il n’est pas invincible si nous gardons la clarté de l’esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action », écrit Jaurès dans son dernier éditorial pour l’Humanité.

    A Bâle, en 1912, devant le congrès de l’Internationale socialiste, il s’écrit pour prémunir l’Europe du carnage: « Mais il ne suffit pas qu’il y ait ici et là, dispersée et hésitante, une bonne volonté pour la lutte. Il nous faut l’unité de volonté et d’action du prolétariat militant et organisé. »

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    Cent ans après, y-a-t-il moyen plus puissant de garantir la paix que de travailler à l’union des travailleurs du monde entier, de la jeunesse, afin que tous prennent conscience que leur intérêt commun n’est pas de se jeter dans la guerre au nom d’un Dieu, d’un Etat ou de quelques oligarques, mais qu’ils sont frères et sœurs, unis par la condition sociale qui leur est imposée, par-delà les frontières ?

    Ici réside la condition d’une paix réelle et durable.

    Jaurès, enfin, nous enseigne que la cause universelle d’une humanité enfin réconciliée doit s’appuyer sur le grand œuvre révolutionnaire : la République. La République reste borgne, dit-il, si elle n’investit pas le champ social, celui de la production, du travail et de l’économie. Elle sera sociale ou se dédira de ses principes fondateurs.

    Car comment concevoir la Liberté quand elle s’arrête à la porte de l’entreprise qui ne connaît, cent ans après Jaurès, que la liberté des actionnaires de décider des choix stratégiques et de la production, et donc du sort des travailleurs ?

    Comment concevoir l’Egalité quand soixante-sept personnes sur la planète possèdent autant que la moitié de l’humanité, ou quand, en France, un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ?

    Comment concevoir la Fraternité quand la religion, la couleur de peau, l’origine supposée s’imposent comme autant d’obstacles à une humanité enfin réalisée ?

    « C’est,- nous dit Jaurès,- parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici ; c’est parce qu’il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C’est la République qui est le grand excitateur, c’est la République qui est le grand meneur ».

    La République est « un grand acte de confiance et un grand acte d’audace » aimait-il à répéter. C’est cette audace et cette confiance qu’il nous incombe de faire vivre, à l’aube de ce nouveau millénaire, contre les intérêts particuliers qui écrasent et dominent, contre les guerres identitaires qui divisent et meurtrissent.

    La République sociale, fraternelle, laïque et universelle chère à Jaurès est un effort à toujours recommencer.

    Il y a soixante-dix ans, les libérateurs du Conseil National de la Résistance en ont creusé les sillons en créant une sécurité sociale, en élargissant le droit à la culture, en donnant la priorité à la jeunesse, en organisant la production dans l’intérêt général. Certes, depuis, beaucoup de choses ont changé mais demeure immuable l’ambition d’émancipation humaine qui animait ces précurseurs.

    Notre République aujourd’hui se meurt, phagocytée par des institutions monarchiques, noyée dans des taux d’abstention vertigineux, bornée par des traités européens anti démocratiques, étouffée par les intérêts égoïstes des possédants.

    La faire revivre, c’est bien sûr en changer les institutions, tourner la page de cette cinquième république usée et anachronique, mais c’est surtout permettre l’émergence du large peuple sur la scène politique et sociale, pour porter des droits nouveaux, de nouveaux services publics et de nouvelles appropriations publiques et sociales, exiger que l’argent n’irrigue plus les arrières salles des marchés financiers au détriment du bien commun, faire vivre une agriculture paysanne, exiger que l’environnement soit préservé de la folie productiviste dont se nourrit le capital insatiable.

    C’est, par des œuvres d’éducation populaire, par le travail incessant pour  révéler derrière les feux de l’actualité les funestes mécaniques en marche, c’est en élevant le niveau de conscience de toutes celles et tous ceux qui n’ont que leur travail ou leur retraite pour vivre, de la jeunesse dont l’horizon est obscurci par le chômage et la précarité, que vivra la république.

    Comment, enfin, séparer l’action et la pensée de Jaurès de son action pour une presse libre et indépendante, à la tête du journal qu’il fonda : l’Humanité.

    Voilà qui nous appelle aujourd’hui encore à la mobilisation alors que se multiplient les rachats de titres de presse, que les médias dominants télévisés, imprimés et numériques se concentrent dans les mains d’une oligarchie de plus en plus étroite.

    Dans ce paysage médiatique uniforme, quel autre titre aura pris la défense du peuple grec contre ses bourreaux ? Quel autre titre porte avec autant de constance les revendications des travailleurs face à un capital de plus en plus vorace ?

    Cent un ans, après son assassinat, de sa grande œuvre reste vivant ce quotidien qui paraît chaque matin, portant sur le monde un éclairage unique, fidèle au vœu de son fondateur, selon lequel « c’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »

    Telle est notre tâche ardente. Et tel restera notre but.

    Patrick Le Hyaric

     

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