• Homme de médias et de lettres, l'ancien président du CSA publie un livre de souvenirs, "J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu".

    Homme de médias et de lettres, l'ancien président du CSA publie un livre de souvenirs, "J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu".

     

    Homme de médias et de lettres, l'ancien président du CSA publie un livre de souvenirs, "J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu".

    Hervé Bourges dans les studios de RFI en 2016. © RFI/Sébastien Bonijol

    Tour à tour journaliste, conseiller de Ben Bella, émissaire officieux de ce dernier auprès d'Hocine Aït Ahmed retranché dans les montagnes kabyles, homme de médias (président de RFI, de RMC, de TF1, d'Antenne 2, puis de France Télévisions, avant de conclure par le CSA), Hervé Bourges est aussi un homme de lettres et d'esprit. Son livre de souvenirs J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu le prouve. Dans cet abécédaire iconoclaste, il aborde des épisodes connus ou moins connus de sa riche carrière, esquisse des portraits ciselés, dessine aussi le monde tel qu'il est. Au sortir de ce livre se pose alors la question de savoir si Hervé Bourges a été un Zelig, du nom de ce personnage protéiforme imaginé par Woody Allen dans le film du même nom. Mais là où Zelig se faisait caméléon, se fondant dans le décor, Hervé Bourges semble avoir gardé, dans toutes ses expériences, une solide capacité à être à contre-courant. Interview.

    Le Point Afrique : L'Algérie a été une part importante de votre vie. Comment est né votre engagement anticolonialiste ? 

    Hervé Bourges : J'avais été journaliste à Témoignage chrétien, un journal très engagé dans le combat anticolonial. Puis j'ai été jeune appelé en Algérie, où j'ai observé de près cette guerre que j'avais dénoncée dans mes articles. En 1961, je suis entré au cabinet d'Edmond Michelet, proche du général de Gaulle et garde des Sceaux. C'est ainsi que j'ai connu les cinq chefs historiques du FLN (Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Mohamed Boudiaf et Hocine Aït Ahmed, NDLR), dont j'étais devenu en quelque sorte le « geôlier ». Leur avion, qui se rendait du Maroc en Tunisie, avait en effet été détourné le 22 octobre 1956 par l'armée française et ils avaient été emprisonnés en France.

    Vous étiez donc leur « geôlier », mais en 1962 vous acceptez l'offre d'Ahmed Ben Bella de devenir son conseiller. Pourquoi ? 

    J'étais jeune et inconscient. Je ne sais pas si, aujourd'hui, j'aurais accepté en mesurant les risques. Je pensais seulement continuer à aider l'Algérie comme je l'avais fait auparavant, en faisant partie par exemple d'un des rares journaux qui avaient pris position pour l'indépendance. Ben Bella souhaitait que j'aide à « créer l'Algérie nouvelle ». Je pensais que, même après l'indépendance, la France pouvait encore se rapprocher du pays. J'ai conçu mon rôle comme cela, celui d'un militant anticolonialiste, mais également d'un Français qui avait une image haute de la France. Je n'étais pas ce qu'on a appelé un « pied-rouge », ces Français communistes qui avaient rejoint la lutte algérienne puisque je n'étais affilié à aucun parti. Quand je suis allé en Algérie, il n'était pas question pour moi de m'associer à un phénomène révolutionnaire, mais d'aider ce pays. Je suis resté moi-même là-bas. J'y ai travaillé six ans sans me rendre compte des dangers que je pouvais y courir. J'avoue ne pas avoir connu la peur dans ma vie. Ce n'était même pas du courage. J'avais été condamné à mort par l'OAS, j'avais été « plastiqué » aussi. Mais comme je n'avais pas de plan de carrière, j'étais peut-être un peu imprudent. Et puis, je n'avais pas encore l'appréciation de la réalité, chose que j'ai acquise par la suite en Algérie, et plus largement en Afrique. Après avoir pris des engagements qui n'étaient pas réalistes, je suis devenu un homme réaliste, qui a toujours tracé son sillon en ayant les pieds bien sur terre.

    Vous dites que la guerre de libération « affecte encore la relation entre la France et l'Algérie ». Comment ? 

    Il suffit de se rendre dans le sud de la France pour se rendre compte que certains n'admettent toujours pas l'indépendance de l'Algérie. On érige des monuments à la gloire de l'OAS, mais dès qu'on parle de l'Algérie demeurent les clichés de l'islamisation. Mais ce pays est autre chose. On dénonce à juste titre le terrorisme en France, mais on a fermé les yeux pendant dix ans sur les 200 000 victimes du terrorisme en Algérie. On peut penser ce qu'on veut de ce pays et de son évolution, tout comme d'autres pays africains dont on voudrait qu'ils soient sur le même modèle démocratique que la France. D'ailleurs, quand on voit la vision démocratique de la France aujourd'hui, je ne sais pas si c'est un exemple à fournir au monde. Mais l'Algérie a combattu seule le terrorisme et le combat encore.

    L'Afrique, plus largement, a été aussi une bonne école… 

    J'ai tout appris par l'Algérie et par l'Afrique. Je suis d'une vieille famille française, mais j'ai très vite voulu m'en démarquer. L'Algérie et l'Afrique m'ont ouvert de vastes horizons. Vivre seulement à l'intérieur de nos frontières en disant « la France, la France, la France » et en martelant que nous sommes la cinquième puissance mondiale ne suffit plus. À l'heure de la mondialisation, nous ne sommes plus une grande puissance, mais une puissance moyenne.

    Vous écrivez que la France devrait « considérer ce continent de l'avenir avec plus de réalisme et moins d'arrogance et de nostalgie coloniale ». Qu'entendez-vous par là ? 

    L'Afrique est un continent qui a compté et qui compte. Elle est surtout le continent de demain. Seulement elle est parfois considérée sous le seul angle des problèmes, qui existent certes, mais ne la résument pas. On risque, par exemple, de ne s'intéresser à l'Afrique que sous l'angle du terrorisme, et donc de mettre les pieds là il ne faudrait pas, comme en Libye, sans rien connaître du terrain. Certes, la France est intervenue à juste titre au Mali, à la demande du pays d'ailleurs, cela est à mettre au crédit de François Hollande, mais, pour le reste, la France est en train de se couper de l'Afrique, laquelle devient pourtant un enjeu mondial. On pense parfois qu'en se barricadant à l'intérieur de nos frontières, on sera exempt de ces problèmes. Mais on s'aperçoit aujourd'hui que ce n'est pas le cas.

    Comment cette distance se traduit-elle ? 

    L'Afrique connaît un développement démographique exceptionnel, 2 milliards d'habitants à l'orée de 2050, soit le quart de la population mondiale. Ce continent a un taux de croissance de 5%. Une classe moyenne émerge qui représente un immense pouvoir d'achat, ce qui n'a pas échappé aux autres puissances mondiales. Pourtant, la réalité vraie de l'Afrique est niée au profit d'images : sans-papiers, dictateurs, Boko Haram. Pendant ce temps, la Chine y investit 60 milliards de dollars, l'Inde 10 milliards, et même le Japon veut y investir 30 milliards (les 26 et 27 juillet s'est tenue Nairobi la 6e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique ou Ticad, NDLR). Même la Turquie investit de plus en plus.

    Pendant ce temps, la France a par exemple négligé le marché des télévisions africaines lors du passage du numérique. Ce sont les Chinois qui ont raflé la donne. Les Français pensaient ces marchés acquis. Les secteurs prioritaires en Afrique sont pourtant ceux où la France est bien placée : l'électricité ou les infrastructures, par exemple. Les technologies nouvelles aussi, domaine dans lequel le continent a fait un bond considérable. Ce n'est pas le réveil de l'Afrique qui est important, mais le nôtre par rapport à l'Afrique. Mitterrand disait que « la France sans l'Afrique, c'est le Luxembourg ». C'est toujours vrai.

    Quels leviers la France devrait-elle faire jouer en Afrique pour ne pas se laisser distancer ? 

    D'abord, ne plus se mêler de ce qui peut se passer demain lors des élections, qu'on les juge valables ou pas. Ne plus aider non plus certains à se maintenir au pouvoir comme ce fut le cas dans le passé. Mais la France, comme ancienne puissance coloniale et par le biais de la Francophonie, doit aussi protéger sa relation avec ce continent. Ce pays a encore des atouts : sa proximité géographique, son influence culturelle, sa langue. Nous pouvons encore avoir des relations étroites avec le continent. Seulement, il faut se rendre compte que notre place n'est plus la même et qu'il nous faut réinventer notre mode de relation avec les pays africains.

    Qu'évoque pour vous le mot « Françafrique » ? 

    Il est devenu aujourd'hui une formule médiatique. C'est un mot qui a été officiellement repris par François Mitterrand au discours de La Baule en 1990. Mais il a été véritablement créé par Félix Houphouët-Boigny qui y voyait, lui, un moyen de définir les bonnes relations avec l'ancienne puissance coloniale. Depuis, il est devenu un concept qui tient lieu de pensée à ceux qui ne connaissent pas l'Afrique. Par exemple, la pression islamiste radicale a poussé la France à intervenir au Mali. Très bien, cela nous avait été demandé. Mais la France semble parfois comme paralysée par la peur d'être accusée de néocolonialisme. Elle pourrait favoriser l'émergence d'une Afrique africaine, mais non se retirer. Elle devrait ensuite s'appuyer pas seulement sur les gouvernements mais aussi sur les sociétés civiles qui sont en plein essor. Elle devrait enfin accorder la même attention à tous les pays africains, et pas seulement francophones.

    Vous semblez déplorer que la francophonie soit aussi négligée… 

    Tout le monde s'en moque, pas seulement sous la présidence de François Hollande. Voici une citation, encore d'actualité, tirée d'un rapport d'Hubert Védrine rédigé en 2007 : « L'insuffisance des élites françaises au sort du français et de la francophonie est un scandale et une absurdité, manifestation d'une déprime nationale et de faux modernisme. » La France dispose d'une formidable langue de culture et de communication et pourtant s'en désintéresse. Le français est une langue délaissée. Abdou Diouf, l'ancien secrétaire général de la Francophonie, disait que seuls les Québécois et les Africains se soucient encore du rayonnement du français. Les Africains reprochent d'ailleurs à la France d'abandonner leur langue. Et ils se tournent vers l'anglais par exemple.

    Vous êtes membre également du « Club des vingt », qui réunit d'anciens ministres des Affaires étrangères, des diplomates et des experts et qui publie des notes sur la politique étrangère française. Vous avez des mots très forts sur cette dernière. Vous écrivez ainsi que « croyant renforcer sa main », le pays s'est aligné sur les États-Unis. 

    Le temps est révolu où la France pouvait se croire à l'avant-garde du monde et prétendre en définir la politique. Avec la mondialisation, la France, pour rester la France, devrait, par une intelligence des situations, éclairer la route commune au lieu de prendre parti pour l'un contre l'autre. Dans un monde divisé, elle devrait faire œuvre de médiateur, de trait d'union, faire se parler ceux qui ne se parlent pas, parler avec tous et penser par elle-même. Or, elle ne pense pas par elle-même, mais au travers de ce que pensent les États-Unis, dont l'arme principale est l'Otan en Europe. La France n'a plus cette politique d'indépendance que le général de Gaulle souhaitait, que François Mitterrand et Jacques Chirac avaient mise en œuvre et que Nicolas Sarkozy a complètement détruite. On le voit encore dans la politique actuelle. Ce qui s'est passé en Irak en 2003, et en Libye aussi, illustre l'échec de cette politique néoconservatrice. La France reste encore trop soumise à une puissance qui n'est plus ce qu'elle était, les États-Unis.

    Vous racontez qu'Ahmed Ben Bella vous a demandé si François Hollande, après son élection, sera « Mendès France ou Guy Mollet ». Votre réponse est intéressante : « Il sera François Hollande. » Que vouliez-vous dire ainsi ? 

    Bien malin qui peut dire qui est François Hollande. Il est surtout lui-même. Il est doué d'un esprit de synthèse qu'il a démontré à la tête du Parti socialiste et il connaît bien le terrain politique. Seulement est-ce quelqu'un qui tranche, qui prend les décisions nécessaires quand on est chef de l'État ? On est en droit de s'interroger.

    Vous évoquez votre amour pour le nord de la France, mais également votre ouverture sur le monde. Comment jugez-vous les débats français autour de l'identité ? 

    Grotesques ! Et j'ajouterai qu'ils nous coupent des réalités du monde. Ceux qui parlent d'identité ont besoin de se raccrocher à un passé qu'ils n'ont pas connu. La première identité est la langue. Mettre en avant l'identité réduit la France à elle-même et enferme dans une histoire et une culture, certes grandes, mais qui ne pourront se propager dans le monde si on persiste dans cet enfermement. Je suis aussi navré de voir cette tyrannie médiatique et ces chaînes d'info en continu qui obligent l'homme politique à répondre par « oui » ou par « non » à des questions complexes qui domineront les débats. Aujourd'hui, c'est le burkini, demain, ce sera autre chose. On parle de l'islam sans rien y connaître. Et pendant ce moment, le monde évolue et la France ne joue plus le rôle qu'elle devrait avoir.

    Homme de médias et de lettres, l'ancien président du CSA publie un livre de souvenirs, "J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu".

    * J'ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu, éditions Le Passeur

    SOURCE : http://afrique.lepoint.fr/culture/herve-bourges-j-ai-tout-appris-par-l-algerie-et-par-l-afrique-28-09-2016-2071839_2256.php 

    « Perpignan : Nicolas Sarkozy face aux Harkis s'engage à supprimer la date du 19-Mars *** Mise en ligne d'une vidéoIls sont dangereux ! »
    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter