• "Il est temps de dépolitiser la mémoire de la guerre d’Algérie en reconnaissant les souffrances des victimes"

    "Il est temps de dépolitiser la mémoire

     de la guerre d’Algérie en reconnaissant

     les souffrances des victimes"

    APS PHOTOS © 2017 

    L’historienne française Sylvie Thénault a affirmé qu’il faut dépolitiser la mémoire de la guerre d’Algérie en reconnaissant les souffrances des victimes, estimant que c’est la ''meilleure façon'' de procéder.

    "Il est temps de dépolitiser la mémoire de la guerre d’Algérie en reconnaissant sincèrement les souffrances des victimes et de sortir des bas usages de l’histoire", a-t-elle dit dans un entretien au quotidien La Croix, publié lundi, avertissant que "tant que nous restons dans une mémoire partielle de la guerre, nous sommes pris dans un jeu de concurrence, non pas des mémoires mais des courants qui politisent ces mémoires".

    Sylvie Thénault, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la guerre de libération nationale, a estimé que la réconciliation des mémoires est "souhaitable".

    Evoquant les courants qui politisent en France ces mémoires, elle cite "ceux qui défendent l’idée de reconnaître et réparer les souffrances des colonisés sont du côté de la gauche, de l’extrême gauche et de l’anticolonialisme", précisant que de l’autre côté, la cause des harkis "fut pendant longtemps utilisée par les nostalgiques de l’Algérie française".

    "Mais la mémoire des pieds-noirs reste, elle, très politisée, notamment là où les enjeux électoraux sont importants pour le Front national comme dans le sud de la France", a-t-elle ajouté, estimant que l’avènement d’Emmanuel Macron à la présidence  peut représenter une opportunité .

    "Elle (l’élection d’Emmanuel Macron) peut représenter une opportunité, pas seulement par son positionnement politique +de droite et de gauche+", a-t-elle relevé, considérant "qu’il a aussi appris de la polémique déclenchée par ses propos qualifiant la colonisation de crime de l’humanité".

    Pour l’auteur de "Histoire de la guerre d’indépendance algérienne" (Ed. Flammarion, 2012), le président Macron appartient à une génération qui n’a pas connu la guerre, d’autant, a-telle-soutenu, "il est entré en politique à un moment où l’antiracisme avait une forte valeur".

    Macron "est d’une génération où l’indépendance de l’Algérie ne se discute plus. De ce fait, il peut poser des gestes, y compris envers les Français d’Algérie, sans risque politique. Et il a la possibilité de reconnaître la responsabilité de la France, sur le modèle de Jacques Chirac en 1995 à propos de la collaboration", a-t-elle expliqué, considérant que les souffrances pendant la guerre "n’ont pas eu la même échelle".

    "La torture et les exécutions sommaires ont concerné des centaines de milliers d’Algériens. Quant aux camps de regroupements, ce sont deux millions d’Algériens qui y ont été placés. La nature des souffrances est aussi à prendre en compte. Ce n’est pas comparable d’avoir été victime de la torture ou d’avoir vu un proche exécuté et de s’être sauvé dans l’urgence pour échapper au massacre puis d’avoir vécu dans un camp des dizaines d’années dans des conditions certes misérables", a-t-elle tenu à souligner.

    L’historienne, qui également l’auteure de "Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale" (Ed. Odile Jacob, 2012), préconise, à cet effet, une "approche globale" de la France vis-à-vis de la guerre de libération qui devra être accompagnée d’un "travail diplomatique" afin, dit-elle, que "les gestes et discours ici ne puissent pas être mal interprétés".

    SOURCE : http://www.aps.dz/algerie/63216-il-est-temps-de-depolitiser-la-memoire-de-la-guerre-d-algerie-en-reconnaissant-les-souffrances-des-victimes

     

     

    « Il y a un nombre non-négligeable

     de descendants de harkis parmi

     les radicalisés »

    Entretien avec le politologue Jérôme Fourquet

    "Il est temps de dépolitiser la mémoire  de la guerre d’Algérie en reconnaissant  les souffrances des victimes"

    Jérôme Fourquet est directeur adjoint du Département Opinion Publique à l’IFOP

    Mi-juillet, la conseillère départementale LREM Mounia Haddad, 29 ans, a été séquestrée deux jours durant par sa famille d’origine algérienne. Celle-ci n’acceptait pas son projet de mariage avec un descendant de harki. Après avoir décortiqué les structures anthropologiques de l’immigration algérienne, le politologue Jérôme Fourquet se penche sur les traces que la guerre d’Algérie a laissées dans notre société. Dans la France en proie au terrorisme, héritiers des harkis, pieds-noirs et combattants du FLN brassent des imaginaires concurrents.

    Daoud Boughezala. Cinquante-six ans après la signature des accords d’Evian, alors que l’affaire Mounia Haddad révèle la potentielle rivalité entre descendants de harkis et familles FLN, quels rapports entretiennent ces deux sous-groupes de l’immigration algérienne en France ? 

    Jérôme Fourquet. Dans certaines familles d’origine algérienne, la mémoire héroïque de l’engagement des parents ou grands-parents dans la lutte d’indépendance continue d’être amplement entretenue. Cela peut  s’accompagner d’un rapport ambigu à la France mais surtout d’un rejet et d’une stigmatisation des harkis. Abdelghani Merah raconte comment sa fratrie a baigné dans un discours de rejet de la France, ancienne puissance coloniale. Ce n’est peut-être pas non plus un total hasard si son frère Mohamed a ciblé trois militaires français d’origine maghrébine.

    En parallèle, comme l’a noté Gilles Kepel, il y a un nombre non-négligeable d’enfants et de petits-enfants de harkis parmi les musulmans radicalisés, à l’instar de Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles. On observe une sorte de retournement de stigmate : des familles méprisées parce qu’elles étaient dans le camp des perdants et considérées comme des traîtres à la cause surinvestissent leur identité musulmane. Consciente ou non, cette revanche symbolique peut les amener à entrer dans une course au plus pur.

    Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

    Dans votre essai co-écrit avec Nicolas Lebourg La nouvelle guerre d’Algérie n’aura pas lieu, (Fondation Jean Jaurès, 2017) vous soulignez le rôle pionnier qu’ont joué les enfants des enfants de harkis dans la construction de l’islam de France et dans la Marche des beurs (1983). Pourtant, leur cause est plus souvent défendue par le Front national que dans la mouvance antiraciste. Comment expliquez-vous cette occultation ? 

    Chaque cause politique doit être intégrée dans une grille de lecture historique ou un schéma plus large. Traditionnellement, le FN et une partie de la droite ont toujours eu à cœur de défendre la cause des rapatriés ainsi que celle des harkis. Parmi les figures emblématiques de cette famille de pensée, on trouve Jeannette Bougrab. Dans l’autre camp, la matrice idéologique et historique de la gauche l’inclinait en revanche à glorifier le FLN pour s’inscrire dans la tradition des porteurs de valises et des manifestants de Charonne. Cette inscription symbolique s’est prolongée après la décolonisation dans les combats antiracistes et dans la lutte pour l’intégration. La cause harkie s’insérait mal dans ce schéma global car avec son surmoi marxiste, la gauche entendait se placer du côté des opprimés. Pour la gauche empreinte du schéma binaire dominant/dominé, les harkis étaient du mauvais côté de l’histoire.

    Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite.

    Abandonnés par la France, parqués dans des camps de transit, les harkis n’ont obtenu que très tardivement des excuses officielles des autorités françaises, par la voix des présidents Sarkozy puis Hollande. Ont-ils été enfin intégrés au grand récit national ? 

    Sans doute davantage que par le passé. La société française a mis des décennies à digérer les années de la guerre d’Algérie. De la même manière qu’il a fallu attendre les années 1970/80 pour qu’on porte un autre regard que le mythe gaullo-communiste sur l’Occupation et la Résistance, il a fallu patienter jusqu’aux années 2000 pour qu’on s’intéresse de nouveau à ce sujet de la guerre d’Algérie qui a coupé le pays en deux et qui est longtemps resté occulté notamment pour ce qui est de la question des harkis.

    Le cas des harkis renvoie en effet à la mauvaise conscience du gaullisme et de la droite. De Gaulle avait en effet donné l’ordre de désarmer les harkas tandis que les fellaghas se préparaient à les massacrer. Symétriquement, par parti pris pro-indépendance de l’Algérie, la gauche aussi s’est totalement désintéressée de cette population et de ses descendants après leur immigration, malgré leurs conditions de vie inacceptables. Dans ces conditions, le combat des harkis a été investi par le Front national.

    Dans la guerre des mémoires, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

    Le FN s’est-il approprié la cause harkie par opportunisme électoral ? 

    Pour le FN, il s’agit d’abord de rester fidèle au combat pour l’Algérie française. Dans ce cadre, l’empathie des frontistes va logiquement aux harkis, qui furent longtemps les parias de la République. Par ailleurs, ils peuvent ainsi afficher une sensibilité patriotique qui n’est du coup clairement pas basée sur un critère ethnique. Dans la guerre des mémoires, en substance, chacun a choisi ses Arabes : le FN les harkis, la gauche les descendants des indépendantistes.

    C’est dire si la guerre d’Algérie semble encore dans toutes les têtes. Depuis la vague terroriste de 2015, les autorités craignent-elles la résurgence d’un début de guerre civile comme l’hexagone en a connu entre 1958 et 1962 lorsque FLN et OAS y multipliaient les attentats ? 

    Le directeur de la DGSI Patrick Calvar semblait effectivement préoccupé par une hypothétique guerre civile opposant djihadistes et éléments violents d’ultradroite. De son côté, la sphère la plus identitaire de la droite conjecturait une nouvelle guerre d’Algérie, en se basant sur des références telles que la Toussaint Rouge, pendant que les théoriciens du djihad comme Abu Moussab Al-Souri spéculaient depuis des années sur l’opportunité d’embraser les sociétés européennes. Pour Daech, le but du jeu était de créer la guerre civile en commettant des attentats marquants susceptibles de dresser les communautés les unes contre les autres. Par le déclenchement d’un cycle provocation-répression, l’objectif était de fragmenter petit à petit la société française, notamment géographiquement, entre musulmans et mécréants. Craignant la réalisation de ce scénario, Calvar avait prédit que la société française allait de grands risques de vaciller entre fin 2015 et 2016.

    Si Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

    Mauvaise pioche ! Malgré des attentats en série, la société française n’a pas basculé dans la violence… 

    On a quand même connu un petit moment de flottement en 2016. Souvenez-vous de ce qui est arrivé en Corse, l’une des parties du territoire les plus sensibles à ces problématiques : la ratonnade des jardins de l’empereur d’Ajaccio en décembre 2015, quelques semaines après les attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes ; puis les affrontements ethniques de Sisco survenus en août 2016, deux semaines après l’assassinat du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray.

    Mais depuis l’attaque de Nice en juillet 2016, il n’y a plus eu d’attentat terroriste de grande ampleur dans l’hexagone. On peut penser que, si l’appareil de Daech était parvenu à mettre la société française sous pression, on aurait peut-être eu une sortie de route.

    Au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie.

    Avec 250 morts en trois ans, le bilan du terrorisme djihadiste sur le sol français n’a rien à envier aux exactions du FLN… 

    Au-delà de ce triste bilan humain, il reste un fossé entre les capacités organisationnelles dont disposait l’appareil politico-militaire du FLN en France et celles des djihadistes présents dans l’hexagone. A l’époque, en quelques semaines, le FLN avait perpétré des centaines d’attentats partout sur le territoire de la métropole, y compris contre des équipements économiques (voies de chemin de fer, dépôts pétroliers etc..).

    Le niveau de menace est donc objectivement moins élevé qu’à l’époque. Reste qu’au moment des attentats, on a vu resurgir une palette de références qui nous ramenaient tout droit aux heures sombres de la guerre d’Algérie : le recours à l’état d’urgence, la capacité de l’appareil d’Etat et des forces de sécurité à quadriller un certain nombre de quartiers et d’empêcher les fixations de l’ennemi djihadiste dans certaines zones. Tout cela a nourri le spectre de la guerre civile qui hante notre société du fait du délitement du vivre-ensemble. 

     

    « Massacre à Gaza, rage et colère. Descendons dans la rue !Marie-France Grangaud, retraitée à Alger »
    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It

  • Commentaires

    2
    Vendredi 10 Août à 22:41

    Dépolitiser la mémoire , c'est bien beau , c'est l'idéal . Mais comment arriver à concrétiser cet espoir que caressent de millions de personnes des 2 rives de la mer bleue, quand  la mémoire de certain est rouillée par égoïsme du fait que ces malades et bloqués d'esprit, s'inquiètent beaucoup plus de leur intérêt personnel que de l'intérêt national.

    Et c'est là où réside le mal.

    Chaque jour qui passe me fait découvrir que les PN - hier muselés - n'hésitent pas aujourd'hui à maudire ceux qui ont été à l'origine de leur déracinement et ne comprennent pas aussi que des criminels soient honorés  dans les places publiques.

    Sans ces criminels , les maudits ici-bas et dans l'au-delà, les PN seraient restés ICI , chez eux , dans leurs biens en Algérie et nous aurions, main dans la main,  construit un pays  à l'image du Liban où toutes les communautés vivent en parfaite harmonie .

    Le_Canari_de_retour

    Blida le : 10*08*2018  21h 40

    1
    Mardi 26 Septembre 2017 à 09:39

    Je souscris à l'idée qu'il faut se saisir de la déclaration de Macron qui a dénoncé le colonialisme et la guerre menée en Algérie pour tenter de le perpétuer, même si sa position a des facteurs d'ordre économique.

    Je conteste par contre le fait qu'il ne faudrait pas une analyse politique sur ce qu''ont subi les victimes de cette situation. en premier lieu les Algériens les plus nombreux et ceux qui ont le plus souffert. On me permettra d'ajouter les appelés du contingent qui, bien que n'ayant pas le droit de vote, avaient l'obligation de répondre à l'ordre militaire qui leur était donné.

    Il me semble qu'on ne peut pas faire l'impasse sur la responsabilité des hommes politiques de cette époque. Ce qu'ont vécu ces appelés est très variable  mais tous ont perdu de longs mois de leur jeunesse qui auraient mérité un autre emploi que  d'aller combattre un peuple qui demandait son indépendance.

    C'est selon moi, une question éminemment politique !

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter