• Il y a soixante ans paraissait «La Question» d'Henri Alleg

     

    Il y a soixante ans paraissait

     «La Question» d'Henri Alleg

    Il y a soixante ans paraissait La Question. 

    À la mémoire d’Henri Alleg, Gilberte Alleg, Léo Matarasso et Jérôme Lindon. 

    « Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c’est la « division » des condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui attendent leur grâce ou leur fin. Et c’est à leur rythme que nous vivons tous. Pas un détenu qui ne se retourne le soir sur la paillasse à l’idée que l’aube peut être sinistre, qui ne s’endort sans souhaiter de toute sa force qu’il ne se passe rien. Mais c’est pourtant de leur quartier que montent chaque jour les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cœur des peuples en lutte pour leur liberté. » Ainsi commence La Question.

    Henri Alleg est, depuis 1951, le directeur d’Alger républicain, en septembre 1955 le journal est interdit, décision reconnue illégale par le Tribunal administratif d’Alger, mais l’interdiction n’est pas levée. Henri Alleg poursuit son activité militante ; en novembre 1956, pour échapper aux mesures d’internement administratif prises contre les collaborateurs d’Alger républicain, il passe dans la clandestinité. Le 7 janvier 1957, Robert Lacoste, ministre résident, en vertu des pouvoirs spéciaux adoptés par l’Assemblée nationale, transfert les pouvoirs de police à l’armée, le 8 janvier, Massu entre dans Alger avec 8000 parachutistes et proclame la loi martiale. C’est le début de la bataille d’Alger ; la torture, de moyen de terreur devient méthode de guerre en application des thèses de la guerre contre-révolutionnaire du colonel Lacheroy.

    D’El Biar à Barberousse 

    Le 12 juin 1957, Henri Alleg veut contacter Maurice Audin, il a été arrêté la veille, ce sont des policiers qui lui ouvrent la porte, transféré à El Biar, lieu de torture, Henri Alleg y est supplicié et soumis à un interrogatoire au pentothal. Il résiste à ses tortionnaires. Après un mois, il est transféré au camp de Lodi, lieu où l’on n’a plus d’existence ; il parvient à faire parvenir en France une copie de sa plainte pour torture remise au Procureur général d’Alger, sa femme Gilberte Alleg, alerte la presse et la Ligue des droits de l’homme. Les risques de « disparition lors d’une évasion » sont alors grands, Gilberte publie dans L’Humanité et L’Express une lettre ouverte « Si mon mari est encore vivant, il est en danger de mort ! » Son engagement et sa ténacité vont permettre le transfert d’Henri Alleg, fin août 1957, à la prison de Barberousse.

    Là commence l’histoire de La Question. Léo Matarasso, l’un de ses avocats lui demande de témoigner sur les tortures subies. « Tous ici peuvent en témoigner » répond Henri Alleg, oui, mais tous ne savent et ne peuvent écrire rétorque Léo Matarasso qui le convainc de l’importance qu’il décrive les supplices infligés à de milliers d’Algériens. Des précautions doivent être prises ; la première, mettre au courant ses deux frères de cellules qui acceptent de protéger les temps où il écrit et aident à cacher les pages de papier de toilette sur lesquelles, d’une fine écriture, Henri relate la barbarie.

    Sortir les « feuilles » de la prison va être le rôle du collectif des avocats communistes : Léo Matarasso, Roland Rappaport, Pierre Braun… En France, Gilberte Alleg déchiffre les petites lettres et tape le manuscrit, commence la recherche d’un éditeur - le témoin est incontestable, le texte de qualité, les faits avérés, les noms des tortionnaires désignés - mais Gilberte Alleg et Léo Matarasso reçoivent une succession de refus bien intentionnés. Il est envisagé de publier le texte sous la forme d’un cahier du Secours populaire, Léo Matarasso s’obstine, il faut trouver un éditeur ; le manuscrit est remis à Jérôme Lindon qui dirige les Éditions de Minuit. Jérôme Lindon a publié en octobre 1957 Pour Djamila Bouhired. Dans ce livre, Georges Arnaud et Jacques Vergès, dénoncent les tortures subies par une militante algérienne. Ce document ouvre le front éditorial contre la guerre d’Algérie, les saisies asphyxiant les quotidiens, les hebdomadaires et les revues s’opposant à la guerre, le livre va dès lors jouer un rôle d’information sur les « événements d’Algérie normalement dévolu aux médias. »

    De l’édition à la saisie 

    Jérôme Lindon accepte de publier « avec empressement » le témoignage d’Henri Alleg, « Interrogatoire sous la torture », qu’adepte des titres courts, il intitule La Question. Soulignons que sans Jérôme Lindon aucun éditeur n’aurait alors publié le livre qui fut à la guerre d’Algérie ce que fut la photo de Nick Up d’enfants brûlés au napalm lors de la guerre du Vietnam. Longtemps après, Jérôme Lindon me dira : « Les éditeurs français engagés lors de la guerre d’Algérie se comptent sur les doigts de la main ».

    Le livre paraît le 18 février 1958 ; désignant des tortionnaires, des poursuites judiciaires sont certaines, Jérôme Lindon engage là le sort de sa maison d’édition encore fragile. Ayant connaissance du dossier de Djamila Bouhired, travaillant dans ce moment avec Pierre Vidal-Naquet sur « l’affaire Maurice Audin », un Français assassiné par ses tortionnaires, avec La Question, écrit Anne Simonin,  « Jérôme Lindon va déployer toute son efficace pour donner une forme politique à la dénonciation de la torture ». Dès sa parution, une diffusion militante est organisée au travers du Comité Audin déjà en activité, du Centre du Landy qui publie Témoignages et documents, publication semi-clandestine, de la Ligue des droits de l’homme, du MRAP, de syndicats et de réseaux anticolonialistes.

    Le 20 février, dans France Observateur, Edgar Morin écrit : « Ce n’est pas seulement la relation terrifiante de la torture, c’est aussi l’épopée vécue de la résistance à la torture ». Le 21 février, dans L’Humanité, André Wurmser appel à lire La Question, le 27 février, France Observateur publie des extraits, l’hebdomadaire et saisi. Le 6 mars, Jean-Paul Sartre publie dans L’Express « Une victoire », celle du torturé contre le tortionnaire, dans lequel il écrit : « Une seule chose nous paraissait impossible, qu’on pût faire crier un jour des hommes en notre nom. Impossible n’est pas français...

    Alleg vient d’arracher la torture à la nuit qui la couvre ; approchons-nous pour la regarder en plein jour. » La presse de la « contre-propagande française », pour reprendre les termes de Jacques Soustelle, dénonce et commente. Le 15 mars ; 66 000 exemplaires ont été vendu, le 19 mars, le tirage global de La Question est de 73 000 exemplaires. Des traductions anglaise, italienne, suédoise et néerlandaise sont déjà parues. Le 20 mars, Jérôme Lindon fait afficher dans Paris des affiches grand format (5 m2), montrant le visage d’Henri Alleg, en noir la couverture du livre barrée avec la phrase de Sartre : « Henri Alleg a payé le prix le plus élevé pour avoir le droit de rester un homme ». Le 27 mars, le commandant Giraud, juge d’instruction au Tribunal des Forces armées fait saisir La Question « pour participation à une entreprise de démoralisation de l’armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». La police judiciaire procède aux éditions, chez l’imprimeur, le brocheur, le diffuseur et dans les librairies, à la saisie d’environ 8000 exemplaires.

    L’impossible silence 

    André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Jean-Paul Sartre rendent publique une Adresse solennelle à M. le Président de la République dans laquelle les soussignés : « Protestent contre la saisie de l’ouvrage d’Henri Alleg La Question, et contre toutes les saisies et atteintes à la liberté d’opinion et d’expression qui l’ont récemment précédée ; Demandent que la lumière soit faite, dans des conditions d’impartialité et de publicité absolue, sur les faits rapportés par Henri Alleg ;

    Somment les pouvoirs publics, au nom de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de condamner sans équivoque l’usage de la torture, qui déshonore la cause qu’il prétend servir. » Absurde mesure du gouvernement pour faire taire la vérité, l’impossible silence sur La Question sera la seconde victoire d’Henri Alleg, mais aussi celle de Léo Matarasso, Gilberte Alleg et Jérôme Lindon.

    La saisie de La Question ouvre un autre chapitre, malgré, la saisie et l’interdiction de plus de trente livres, malgré les poursuites, les condamnations, les pressions, les attentats, le front éditorial, notamment les Éditions de Minuit et les Éditions François Maspero, mettra la censure en échec. Demeure aujourd’hui encore l’interrogation de Pierre Vidal-Naquet dans La Raison d’État : « Comment fixer le rôle, dans l’État futur, de la magistrature ou de l’armée ou de la police si nous ne savons pas d’abord comment l’État, en tant que tel, s’est comporté devant les problèmes posés par la répression de l’insurrection algérienne, comment il a été informé par ceux dont c’était la mission de l’informer, comment il a réagi en présence de ces informations, comment il a informé à son tour les citoyens ?  »

    • Dernier ouvrage N.A. : Mémoire éclatée, de la décolonisation au déclin de l'occident, Éditions d'en-bas, Lausanne, Pollen diffusion, édition algérienne : Dar el Khettab.
    • Le 8 mars à 19 h est organisé à la Librairie La Petite Égypte, 35 Rue des Petits Carreaux, 75002 Paris, une réunion débat Anne Simonin, Julien Hage et Nils Andersson.

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/nils-andersson/blog/180218/il-y-soixante-ans-paraissait-la-question-dhenri-alleg 

    Henri Alleg, Français de culture et Algérien est membre du PC Algérien. Il était l'ami de Maurice Audin. Il fut arrêté et torturé. Il raconte les tortures qu'il a subit. 

     

    « Un « pied-noir » pas si noir que çaUne députée française qualifie d’ « ignominie » la décision d’indemniser les victimes algériennes *** Il faudra aussi indemniser les victimes des essais nucléaires »
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  • Commentaires

    1
    Lundi 19 Février à 10:02

    Mon premier contact avec"La question" s'est fait en 1959 à Bédarieux où j'avais pris mon premier poste d'enseignant à la sortie de l'Ecole Normale. J'avais eu entre les mains quelques feuilles volantes mais je n'ai lu l'intégralité du livre que bien plus tard. J'avais rendu compte de mon histoire à Henri Alleg que j'avais été chargé de conduire dans la salle d Béziers où avait lieu la projection du film "Un rêve algérien" à laquelle il avait été invité par le ciné-club. On peut lire l'article que j'avais consacré à l'événement lien http://cessenon.centerblog.net/2654366-Un-reve-algerien 

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