• JEAN FERRAT ET LE VIETNAM *** Paris 13 mars 2015 : Inauguration de la place Jean Ferrat

    JEAN FERRAT ET LE VIETNAM *** Paris 13 mars 2015 : Inauguration de la place Jean Ferrat

    JEAN FERRAT ET LE VIETNAM

    par Alain Ruscio (*)

    Jean Ferrat n’est plus depuis 7 ans. De partout en France montent des hommages dont on sent bien qu’ils n’obéissent pas à la règle habituelle des mondanités. L’émotion est réelle, le respect est grand face à cet homme qui n’a jamais baissé pavillon, de Nuit et Brouillard à La jungle et le zoo , sans oublier Le bilan .

    Pour ceux qui ont naguère, lors de la plus longue guerre du XXème siècle, eu le Vietnam au cœur – et qui aujourd’hui encore observent ce pays avec intérêt – le nom de Ferrat reste lié à quelques vers provocateurs jetés à la face de la suffisance coloniale, le tout chanté avec son sourire inimitable. Il fut :

    « L’empêcheur de tuer en rond
    Perdant avec satisfaction
    Vingt ans de guerres colonialistes
    La petite voix qui dit non
    Dès qu’on lui pose une question
    Quand elle vient d’un parachutiste »
     (1)

    Un épisode est resté célèbre : en avril 1975, la guerre du Vietnam s’achève enfin par la victoire des révolutionnaires. Le pays est ravagé, de partout dans le monde monte un sentiment de soulagement. Et qu’écrit l’éditorialiste du Figaro, Jean d’Ormesson ? Que, malgré tout, il regrette l’air de liberté qui flottait auparavant sur Saigon. Drôle de liberté : le régime pro-américain pourchassait, emprisonnait jusque dans les cages à tigres de Poulo Condor, assassinait les opposants.

    Lisant cet article, l’ami Ferrat est saisi d’une sainte colère. Et écrit, d’une traite, une chanson-pamphlet digne de figurer dans une anthologie du genre. (2) Il commence par rappeler que la presse conservatrice avait été continûment en faveur de la guerre coloniale, puis de la guerre américaine – ce qui était l’exacte vérité :

    « Les guerres du mensonge, les guerres coloniales
    C’est vous et vos pareils qui en êtes tuteurs
    Quand vous les approuviez à longueur de journal
    Votre plume signait trente années de malheur »
     

    Il poursuit par un rappel de l’histoire des luttes :

    « Allongés sur les rails, nous arrêtions les trains
    Pour vous et vos pareils nous étions la vermine
    Sur qui vos policiers pouvaient tirer sans fin
    Mais les rues résonnaient de “Paix en Indochine“ »
     

    Quelques vers firent énormément de bruit :

    « Quand le canon se tait, vous, vous continuez »  

    Et surtout :

    « Oui, vous avez un peu de ce sang sur les mains »  

    Parabole, sans aucun doute, car Monsieur d’Ormesson, certes solidement réactionnaire, n’était pas responsable de tous les écrits bellicistes de son journal dans le passé. Mais c’est la loi du pamphlet.

    D’Ormesson, évidemment, réagit, et la chanson fut comme de bien entendu interdite d’antenne dans cette France blême et giscardienne.

    Voilà Jean Ferrat : tout de colère contre les réacs, tout de fraternité envers les peuples. Tout de fidélité, aussi : il fut membre, jusqu’à ses derniers instants, de l’Association d’Amitié franco-vietnamienne.

    __________________________________
    (*) Historien,
    auteur de "Que la France était belle au temps des colonies". "Anthologie de chansons coloniales et exotiques françaises", Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 2001


    "Un air de liberté" de Jean Ferrat


    Un air de liberté
    Jean Ferrat

    Les guerres du mensonge les guerres coloniales
    C’est vous et vos pareils qui en êtes tuteurs
    Quand vous les approuviez à longueur de journal
    Votre plume signait trente années de malheur

    La terre n’aime pas le sang ni les ordures
    Agrippa d’Aubigné le disait en son temps
    Votre cause déjà sentait la pourriture
    Et c’est ce fumet-là que vous trouvez plaisant

    Ah monsieur d’Ormesson
    Vous osez déclarer
    Qu’un air de liberté
    Flottait sur Saïgon
    Avant que cette ville s’appelle Ville Ho-Chi-Minh

    Allongés sur les rails nous arrêtions les trains
    Pour vous et vos pareils nous étions la vermine
    Sur qui vos policiers pouvaient taper sans frein
    Mais les rues résonnaient de paix en Indochine

    Nous disions que la guerre était perdue d’avance
    Et cent mille Français allaient mourir en vain
    Contre un peuple luttant pour son indépendance
    Oui vous avez un peu de ce sang sur les mains

    Ah monsieur d’Ormesson
    Vous osez déclarer
    Qu’un air de liberté
    Flottait sur Saïgon
    Avant que cette ville s’appelle Ville Ho-Chi-Minh

    Après trente ans de feu de souffrance et de larmes
    Des millions d’hectares de terre défoliés
    Un génocide vain perpétré au Viêt-Nam
    Quand le canon se tait vous vous continuez

    Mais regardez-vous donc un matin dans la glace
    Patron du Figaro songez à Beaumarchais
    Il saute de sa tombe en faisant la grimace
    Les maîtres ont encore une âme de valet.


    (1)  En groupe, en ligue, en procession , 1969

    (2)  Un air de liberté , 1975

     

    Paris 13 mars 2015 : Sous un soleil radieux, cinq ans, jour pour jour, après la mort de Jean Ferrat, nous inaugurons à Paris dans le quartier populaire de Ménilmontant, la Place Jean Ferrat.

     En présence d'Isabelle Aubret (son interprète préférée), de Gérard Meys (son ami et producteur), de Véronique Estel (la fille de Christine Sèvres que Jean considérait comme sa propre fille), la maire de Paris Anne Hidalgo, assistée des maires du 11e et 20e arrondissement de Paris (la place Jean Ferrat, une véritable esplanade, est en effet à cheval sur ces deux arrondissements) ont rendu un hommage émouvant à l'immense artiste engagé que fut Jean Ferrat. De nombreux élus de Paris et personnalités politiques, artistiques et journalistiques, se mêlaient au peuple de Paris venu nombreux. Parmi eux, un Pierre Laurent très ému, Bertrand Delanoë, Ian Brossat et Bruno Julliard, Patrick Apel Muller... Après les discours élogieux, Isabelle Aubret chanta "Ma France". L'émotion était palpable, beaucoup de visages étaient au bord des larmes. Nous ressentions tous une grande fierté en écoutant Isabelle chanter, la gorge un peu serrée, cette chanson sublime de Jean Ferrat qui mériterait de devenir le second hymne de France. On dévoila la plaque au nom de Jean Ferrat et dans un chœur final, nous accompagnons tous Isabelle dans "La Montagne". Applaudissements ! La place Jean Ferrat est née pour que ce beau et grand poète, citoyen engagé à gauche qui, de sa voix grave et de velours, ne chantait pas pour passer le temps, ne quitte jamais nos mémoires populaires. Ce fut je vous le jure, un très beau moment ! Merci Jean.

     

     

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