• « L’Algérie coloniale est un paysage dévasté de la mémoire » *** Les enfants de pieds-noirs renouent avec leurs racines

    « L’Algérie coloniale est un paysage dévasté

    de la mémoire »

    Recueilli par Marie Verdier, le 19/08/2016

    En se rendant en Algérie, les descendants de pieds-noirs tentent de renouer les fils rompus de la filiation et de la mémoire, selon l’anthropologue Michèle Baussant, du laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (université de Nanterre-CNRS), auteur de Pieds-noirs, mémoires d’exils et de « Mémoires plurielles, mémoires en conflit » (1).

    « L’Algérie coloniale est un paysage dévasté de la mémoire » *** Les enfants de pieds-noirs renouent   avec leurs racines

    Pieds-noirs et Algériens jouant aux boules en 1958. / Bernard Lipnitzki/Roger-Viollet

    Pourquoi des enfants et petits-enfants de pieds-noirs éprouvent-ils le besoin de se rendre en Algérie plus de cinquante ans après l’indépendance du pays ? 

    Michèle Baussant : Pour les parents et grands-parents, rapatriés en 1962, la rupture a été tellement douloureuse, la blessure si à vif qu’il leur fut pour la plupart impossible de retourner en Algérie. Les sept années de guerre renforcèrent ce sentiment d’un retour interdit, même si certains ont fait le voyage, souvent dans un cadre collectif, jusqu’aux années 1980, avant la guerre civile algérienne.

    Cette impossibilité du retour était plus mentale que réelle. Si les pieds-noirs auraient pu rester en Algérie, ils avaient grandi dans un cadre politique qui rendait inconcevable l’idée de vivre dans une Algérie qui n’était plus française.

    Cette Algérie française s’était construite sur le mythe d’une origine, d’une permanence et d’un avenir dans le pays. Pour les familles, la filiation a démarré avec les ancêtres fondateurs qui sont venus s’installer en Algérie, dans le cadre d’un exil volontaire ou forcé. Et les exilés de 1962 ont mis un point final à ces lignées créées en Algérie.

    Ces liens de filiation et de transmission mémoriels ont été rompus en 1962. L’Algérie coloniale est un paysage dévasté de la mémoire. Les descendants nés en France n’ont eu que des bribes de récit, ou une transmission partielle au travers de la manière de parler, des codes de conduite, de la cuisine, etc.

    Les enfants et petits-enfants éprouvent le besoin de renouer ces fils rompus. En se rendant sur place, ils veulent se créer leur propre expérience et leur propre mémoire de l’Algérie. Le temps a passé depuis l’indépendance. Il leur est sans doute plus facile de revendiquer aujourd’hui une origine, un lien avec l’Algérie.

    Pourquoi la « nostalgérie » semble-t-elle toujours aussi présente ? 

    M. B. : La mémoire ne fut pas seulement douloureuse en raison de la guerre, du départ et de la disparition d’un monde. Elle a aussi été honteuse. La colonisation a jeté un discrédit sur la vie quotidienne des pieds-noirs. Leur difficulté à pouvoir parler de leurs souvenirs, parce que dans le regard des autres ils incarnaient le système colonial, a renforcé cette nostalgie.

    L’appellation de pied-noir reste-t-elle lourde à porter ? 

    M. B. : Le terme n’est pas bienveillant. On en ignore d’ailleurs toujours l’origine. Au début du XXe siècle, il était utilisé comme une insulte à l’adresse des Algériens. Puis la métropole se l’est approprié pour désigner les Français d’Algérie.

    Cela montre bien l’ambivalence de cette population – aux origines très diverses, venue de France, mais aussi d’Espagne, d’Italie, de Malte, de Suisse, d’Allemagne, etc. – qui n’était pas assimilée aux « vrais » Français. Les représentations des pieds-noirs sont contradictoires.

    Ils sont à la fois considérés comme des colons, au sens péjoratif du terme, usurpateurs et exploiteurs – et non pas comme des pionniers – et, de par leur naissance en Algérie, comme des personnes proches des Algériens. À leurs enfants, sur le sol français, on leur disait : « tu n’es pas typé pour un Arabe », mais aussi : « tes parents sont des ­colons ».

    Cette expression, « pieds-noirs », sans origine connue, symbolise bien cette population dont le pays d’origine n’existe plus. Car si l’Algérie existe aujourd’hui et a une longue histoire avant la colonisation, l’Algérie française a, elle, bel et bien disparu, et ce monde s’est arrêté avec les parents ou grands-parents.

    Recueilli par Marie Verdier

    (1) Respectivement Stock (2002) et revue Ethnologie française (2007).

    SOURCE : http://www.la-croix.com/France/L-Algerie-coloniale-est-un-paysage-devaste-de-la-memoire-2016-08-19-1200783367

    Les enfants de pieds-noirs renouent

     avec leurs racines

    Anne-Bénédicte Hoffner et Marie Verdier, le 19/08/2016

    « L’Algérie coloniale est un paysage dévasté de la mémoire » *** Les enfants de pieds-noirs renouent   avec leurs racines

    Paul Souleyre, sur la tombe familiale lors de son premier voyage
    à Oran en 2014. / Paul Souleyre

    Fils et petits-fils de pieds-noirs oranais, né en 1969 à Nancy, Paul Souleyre n’a pas connu l’Algérie française et n’entretenait donc avec elle « ni regret, ni souvenir, ni tristesse ». Cette vie « normale » de « Français métropolitain classique » a toutefois basculé lors du décès de sa mère. Oran est alors « remontée peu à peu à la surface de (sa) conscience ».

    Enregistrement du témoignage de son père, recherches passionnées sur les rues, les quartiers de cette ville de l’Ouest algérien où ont vécu ses parents… L’enseignant bordelais plonge littéralement dans cette histoire, avant d’éprouver finalement le besoin de rencontrer tous ces Algériens avec qui il s’est lié sur les réseaux sociaux : « Je veux les entendre parler, les voir vivre, regarder leur ville, comprendre le pays. »

    C’est ce séjour « merveilleux » qu’il a raconté dans un court article, paru en avril 2016 dans la revue du diocèse d’Oran puis posté sur Facebook, à l’origine de réactions en chaîne, souvent inattendues : « L’Algérie s’ouvre à moi et me reçoit sans retenue. J’entends partout des “bienvenue chez toi”, on me prend, on m’embrasse, on me fait voir tout ce que je veux voir, on me fait manger, dormir, voyager à travers l’Oranie, en un mot : on me guérit. De quoi, je ne sais pas, mais on me guérit. »

    Sur un coup de tête

    Désormais trop âgés pour se lancer dans l’aventure ou trop effrayés pour se confronter à leurs souvenirs, les pieds-noirs sont peu nombreux à retourner sur les lieux où ils ont vécu. Les anciens appelés du contingent, tout comme ces « pieds-rouges » qui ont choisi de s’engager auprès de l’Algérie indépendante, se raréfient eux aussi dans les rues d’Alger, d’Oran ou de Constantine. Mais à leur grande surprise, et parfois même à leur insu, une poignée de leurs enfants ou petits-enfants osent à leur tour sauter le pas.

    Combien sont-ils ? Impossible à dire. C’est souvent seuls, parfois même sur un coup de tête à l’occasion d’un décès familial, qu’ils prennent leur billet d’avion, ou de bateau. Aucune association ne les regroupe, au contraire, ils auraient plutôt tendance à fuir celles de leurs parents, qui entretiennent la mémoire de l’Algérie française.

    « La problématique des enfants de pieds-noirs n’existe pas, nulle part », déplore Paul Souleyre, qui souhaiterait entrer en contact avec certains d’entre eux, via son blog, voire les aider à retourner en Algérie.

    « Il m’a fallu du temps pour assumer cet héritage »

    Encombrés par leur propre souffrance, désireux de l’épargner à leurs enfants, leurs parents n’ont pas toujours conscience que celle-ci s’est transmise, malgré eux. « En lisant mon livre – L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique (1) –, ma mère a été surprise de découvrir que l’histoire familiale avait eu autant d’impact sur moi », relate Olivia Burton, qui avoue s’être « longtemps posé la question de (sa) légitimité » à la mettre par écrit.

    « Comment parler du chagrin, de la douleur qui ne sont pas les miens et que j’ai vécus par ricochet ? Il m’a fallu du temps pour assumer cet héritage », reconnaît-elle.

    Entre l’interdit et le mythe

    Par-delà les craintes sécuritaires, par-delà aussi la volonté d’enfouir ou de rejeter cette mémoire complexe, le voyage est souvent l’aboutissement d’un long cheminement. Olivia Burton a mis « une bonne dizaine d’années », après le décès de sa grand-mère en 2000, à concrétiser son projet. À plusieurs reprises celui-ci a été reporté par « un événement, ou un attentat ».

    Dans la famille paternelle d’Amalia Escriva, originaire de Sidi Bel Abbès, l’Algérie était à la fois un pays « interdit et mythique », un sujet de conflit aussi. « Mon grand-père nous avait fait jurer, à mes cousins et moi, de ne jamais y retourner », se souvient la réalisatrice, dont la filmographie s’est beaucoup nourrie de l’histoire familiale depuis la France… avant qu’elle ne décide de s’y rendre, « la peur au ventre », pour un documentaire sur l’ancien évêque d’Oran, Mgr Pierre Claverie (2).

    Dessinateur-voyageur, c’est également par la bande dessinée que Joël Alessandra a choisi de rendre compte de son périple à Constantine. Mêlant à la fois le registre familial et historique, dans le cadre magnifique des paysages de l’est du pays, Petit-fils d’Algérie (3) illustre la double quête de ce descendant de maçons siciliens : la volonté de « transmettre » à ses propres enfants cette histoire – son père et ses grands-parents ne sont plus là pour en témoigner –, le désir aussi de comprendre « leurs relations avec les Algériens » en rencontrant ceux qui les ont côtoyés.

    Un regard apaisé

    Alors que les pieds-noirs cherchaient avant tout à revoir les lieux, les maisons et les rues où ils avaient vécu, la particularité de leurs descendants est peut-être là : dans cette volonté obstinée de renouer aussi avec l’Algérie d’aujourd’hui, sans rester prisonniers des querelles de leurs parents. Ce n’est d’ailleurs que lors de leur deuxième ou troisième séjour que ces voyageurs particuliers parviennent à se libérer de la mémoire blessée de leurs parents.

    « La première fois, je ne voyais que les traces de la colonisation : dès l’aéroport, les récits de ma famille faisaient comme une grille sur le réel », se souvient Amalia Escriva, qui avoue aujourd’hui « une envie très forte de refaire un film mélangeant (son) histoire et celle d’Algériens d’aujourd’hui ».

    Renouer les fils entre leur histoire familiale et la grande histoire, porter un regard apaisé sur leurs ancêtres, découvrir aussi un pays qu’ils savaient magnifique mais dont la beauté époustoufle, et, bien sûr, faire l’expérience du sens de l’accueil et de la générosité algériens… Avec cette expérience intense, « remuante », tous disent leur sentiment d’avoir « bouclé la boucle », de s’être « débarrassée d’un malaise diffus », selon la formule d’Olivia Burton.

    « Là-bas, vous récupérez une partie de vous-même »

    « Parce que mon père n’est pas resté dans le passé, je n’avais pas un besoin de réconciliation. Mais ce retour aux racines m’a fait du bien », ­reconnaît le P. Pierre Aguila, né en 1959 à Oran et qui avait « toujours eu le désir de revoir (son) pays ». Prêtre du diocèse de Toulon, il a vécu en juin « une semaine de rêve » en Algérie, accompagné du P. ­Paul-Elie, originaire de Kabylie et ordonné deux jours avant par Mgr Dominique Rey, l’évêque de Fréjus-Toulon, rompant même le jeûne de Ramadan chez « les voisins de la pâtisserie de (son) grand-père ».

    L’ancien journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud a pris le chemin du retour… soixante-quatre ans après avoir quitté ce pays, qui lui rappelait la « déchirure » familiale entre un côté paternel charentais et gaulliste et un côté maternel pied-noir et « proche de l’OAS ». Il y a éprouvé le sentiment d’y « recoller les deux moitiés de (son) cerveau ».

     « Là-bas, vous récupérez une partie de vous-même qui avait été tranchée », assure-t-il, heureux d’avoir accepté l’invitation du centre culturel d’Alger, après avoir pendant des années refusé toute idée de reportage sur place.

    Une expérience le plus souvent positive

    Rares sont les expériences malheureuses et les marques d’hostilité, même si elles existent, sur les réseaux sociaux, du « côté algérien comme du côté pied-noir », prévient Paul Souleyre. À entendre ce dernier, le risque est plutôt d’être « aspiré » par cette histoire… « Nous, nous nous sommes pris en pleine tête le traumatisme de nos parents, le faire sortir est dangereux », avoue-t-il.

    Après une série d’interventions dans des médiathèques, lycées et maison de quartier de la région de Lyon et Grenoble, organisée par une association de pieds-noirs, Joël Alessandra recommande chaleureusement l’expérience à tous « ceux qui ont une affinité avec le pays ». Tout comme Amalia Escriva, pour qui ce pays est devenu « concret et vivant » : « Il faut cesser d’avoir peur de ses fantômes. »

    Anne-Bénédicte Hoffner et Marie Verdier

    (1) L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique, Steinkis, 184 p., 20 €.

    (2) Dans les fils d’argent de tes robes (1997), La Colonie (2016), Sur mon chemin d’Algérie, j’ai rencontré Pierre Claverie (2016).

    (3) Petit-fils d’Algérie, préface de Benjamin Stora, Casterman, 128 p., 19 €.

    Source : http://www.la-croix.com/France/Les-enfants-de-pieds-noirs-renouent-avec-leurs-racines-2016-08-19-1200783315 

     

     

     

    « En souvenir (très triste) ... d'un 14 mars 2015 à BéziersECOEURANT : TOUS "LES VA-T-EN GUERRE" SONT RESPONSABLES DE CE SCANDALE HONTEUX !!! »
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