• La France : coupable et condamnée

     

     

    La France : coupable et condamnée

    En dépit de preuves accablantes qui auraient dû les mobiliser pour empêcher des actes de violence commis sur une enfant jusqu'à sa mort, la justice et les services sociaux de 2009 viennent d'être réprouvés par la Cour Européenne des Droits de l'Homme qui condamne ainsi la France et la juge coupable de négligences.

    La France : coupable et condamnée

     

    UNE PHOTO ACCABLANTE ET LE PALMIER

     QUI MANQUE 

     On regarde cette photo et, ce qu’elle représente, échappe à notre entendement. Un container gris rempli à ras bord de béton côtoie une sorte d’amphore décorative, d’une teinte saumon beigeasse tout à fait indécise. Ces deux objets ont servi de cercueil secret à un couple, Virginie Darras et Eric Sabatier qui, pendant six ans, quotidiennement, ont infligé de telles souffrances à leur petite fille Marina, que celle-ci, une fois de trop battue par son père, est morte, une nuit d’août 2009, gisant sur une couverture du sous sol de la demeure familiale. Le container a servi à enfouir le corps de l’enfant une fois enduit à la chaux vive, parce que l’amphore qui servait de pot de fleur n’était pas assez profonde pour le contenir. Les parents avaient d’ailleurs prévu de faire pousser en surface dudit pot, un palmier géant, pour parachever la dissimulation de leurs crimes inqualifiables.

    La France : coupable et condamnée

    Photo : Jean-François MONIER, pour AFP, tous droits réservés

    On regarde cette photo et, instruit de leur usage tel qu’il vient d’être décrit, on ne peut qu’être gagné par une émotion trop forte, trop folle, de révolte, d’incompréhension (comment des parents peuvent-ils devenir à ce point les bourreaux de leur propre chair ?) et avoir l’impression de s’effondrer, de ne pas parvenir à garder un minimum de foi en une nature humaine capable d’engendrer de tels actes et projets barbares, et, même, avoir envie de nier la réalité, de croire qu’on nous a raconté une sordide histoire juste pour faire abominablement peur.

    MARINA, SES ECCHYMOSES, SON VISAGE

     DE BOXEUSE 

     C’est pourtant bien lors du procès qui s’est déroulé en juin 2012 devant la cour d’assises de la Sarthe -qui a authentifié les faits inconcevables- qu'a été révélé peu à peu le cycle infernal en lequel ces parents-là (jugés "sains d'esprit" à l'époque par les psychiatres et finalement voués à 30 années de réclusion) se sont mutuellement enrôlés dans l'horreur, et que les deux objets de la photo ont été exposés. À la barre, se sont succédés divers témoins et acteurs d’une faillite grave des services sociaux entre 2007 et 2009. Puisque Marina, scolarisée, a été plusieurs fois signalée par des institutrices vigilantes, comme suspecte d’être le souffre-douleur régulier dans son milieu familial. Une femme médecin, le Dr. Agnès Lucas, saisie, avait d’abord exprimé son dédain vis à vis des enseignantes émues par le sort indistinct d’une de leurs élèves qui présentaient des ecchymoses sur le corps, le visage, qui volait régulièrement le goûter de ses camarades « parce qu’elle avait faim », des marques de chaussure d’hommes sur sa peau friable et un visage aux traits tirés comme ceux d’un boxeur. La praticienne a convoqué les parents, l’enfant (qui a toujours su très bien dissimuler les réalités de son quotidien jusqu’à nier être victime de la moindre maltraitance) puis conclu que l’alerte ne pouvait donner lieu à une poursuite des parents et une protection de l’enfant : Eric Sabatier et Virgine Darras (40 et 33 ans au moment des faits) avaient un don assez exceptionnel pour toujours justifier des blessures ou des absences de leur fillette, aînée d’une fratrie de 4 enfants qui, eux, n’ont jamais présenté les moindres symptômes de violences physiques subies et qui, interrogés, étaient incapables de décrire le calvaire dont ils demeuraient pourtant malgré eux, les témoins au quotidien. L’intervention de deux assistantes sociales qui ont pris la peine de prévenir de leur visite au foyer suspect, n’a pas davantage donné lieu à une accélération des décisions à prendre en faveur de l’enfant martyr pour la sauver. Et, quand les professionnels éducatifs, médicaux se montraient trop insistants pour recueillir des preuves des certificats attestant de la vraie nature des lésions de Marina, le couple finissait toujours par déménager d’une commune l’autre, suffisamment éloignées, dans la même région mais dans des départements distincts.

    La jeune institutrice qui avait, la première, alerté les services compétents (âgée de 26 ans à l’époque) fut évidemment atterrée lorsqu’elle apprit le décès de Marina et que ses soupçons avaient été guidés de manière fiable par son instinct. Mais il était désormais trop tard. L’enseignante a été l’une des rares à avoir agi de manière très mature; or,  cette intelligence et sa sensibilité semblent avoir bien peu pesé face à d’autres professionnelles soi disant plus aguerries et qui ne souhaitaient sans doute pas s’en laisser conter de la part d’une jeune institutrice, perçue peut-être encore trop profane à leurs seuls yeux aveugles. 

    DÉCISION HISTORIQUE 

     Quoi qu’il en soit, huit ans après le procès, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a jugé, ce jeudi 4 juin,  que la France s’était montrée coupable de négligence dans le suivi de cette affaire qui a abouti au décès d’une enfant qui a donc été insuffisamment protégée par le bouclier de l’article 3 de la Convention des Droits de l’Homme qui stipule que « nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

    Une décision bien sûr acclamée et qu’elle qualifie d’historique par Marie-Pierre Colombel qui préside Enfance et partage qui, avec sa consoeur Innocence en danger sont les deux associations nationales à l’origine de ce recours devant la C.E.D.H. en mémoire à Marina.

    La Cour Européenne des Droits de l'Homme a en effet estimé que les enquêtes judiciaires de l’époque avaient montré des carences lourdes de conséquences et, trop superficielles, classées sans suite, en 2009, année du décès de l’enfant.  Car, aussi incroyable que cela puisse aujourd’hui paraître, elles n’ont jamais donné lieu à la moindre audition des deux enseignantes qui avaient alerté les services sociaux. Et que celle de Marina, pourtant filmée, n’a pas été effectuée en la présence d’un psychologue apte à détecter des signes chez l’enfant qui auraient permis de comprendre qu’ils étaient en totale contradiction avec le ton faussement badin et hâbleur dont elle avait l’habitude d’user afin de protéger ses parents et son trop énorme, monstrueux secret. D’autres lacunes visant à prouver la désinvolture de ces enquêtes ont révélé qu’aussi bien l’examen, par le médecin légiste de la fillette en présence de son père mais aussi l’audition trop brève de la mère produite non pas à la gendarmerie mais au domicile de la famille n’étaient pas de nature à protéger suffisamment Marina. Précisons que, depuis ce retentissant procès, les règles encadrant ces conditions d’audition ont donné lieu à des modifications notoires.

    Néanmoins, ce n’est pas tant le classement sans suite que la Cour européenne des Droits de l’Homme a réfuté sévèrement et qu’elle ne condamne d’ailleurs pas, tant les éléments à charge d’un dossier trop hâtivement traité ne pouvaient remettre totalement en cause ce choix, mais plutôt l’absence de réelle surveillance du cas de l’enfant et le grave manque de vigilance des services sociaux.

    CHAQUE ANNÉE, TOUS LES 5 JOURS UN ENFANT MEURT DE LA VIOLENCE DE SES PARENTS 

    « J’espère que la décision fera jurisprudence et que contrairement à ce qui se passe encore aujourd’hui, les classements sans suite en cas de violences sur les enfants deviendront l’exception » a réagi, pour sa part, à l'énoncé du verdict, Homayra Sellier, présidente d’Innocence en danger qui s’est dite satisfaite que l’Etat français soit aujourd’hui condamné pour son irresponsabilité, ce que la justice, hier, avait refusé d’admettre.

    Pendant combien de temps faudra-t-il rappeler encore et encore qu’en France, en moyenne, 80 enfants décèdent chaque année des violences commises sur eux par leurs parents, soit plus d’un tous les 4 jours ?

    Pour qui, comment, quand et combien?
    Contre qui? Comment et combien?
    À en perdre le goût de vivre,
    Le goût de l'eau, le goût du pain
    Et celui du Perlimpinpin       (BARBARA)  

    Quels moyens conséquents, en 2020, sont-ils consacrés à l’éradication progressive de ce fléau humain et de société ? Combien d’amphores dissimulant le corps de petites victimes le pays devra-t-il même symboliquement, aligner, recouvertes d’une terre ingrate pour que pousse réellement l’élancement cynique d’un palmier, le végétal qui, presque ironiquement et bien malgré lui, depuis l’Antiquité, symbolise le martyre ?

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/denys-laboutiere/blog/050620/la-france-coupable-et-condamnee 

     

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