• La France, les Arabes et Albert Camus, chantre essentiel du droit du sol

    La France, les Arabes

    et Albert Camus, chantre essentiel du droit du sol

    |  Par Antoine Perraud

    En 1956, Albert Camus propose une trêve en Algérie. Échec et tomates sur Guy Mollet, chef du gouvernement socialiste, qui intensifie la guerre. Camus se mure alors dans un silence valant leçon de choses françaises : penser la place des minorités. Malgré les surenchères xénophobes à droite, en dépit des intellectuels pavloviens de gauche...

    Des notables socialistes au pouvoir, ayant perdu leurs repères, cèdent à la tentation du tout répressif face aux « musulmans » réduits à une faction « terroriste ». Nous sommes en 1956. Les élections du 2 janvier ont vu la victoire du Front républicain. La gauche française connaît une méprise : elle attendait Pierre Mendès France mais hérite de Guy Mollet, pour appliquer un programme de « paix en Algérie ». La méprise se transforme en déconvenue : des mottes de terre et des tomates lancées sur le président du conseil, lors de sa visite à Alger (6 février 1956), le poussent dans le camp des ultras. La déconvenue vire à la duperie : Mollet obtient « les pouvoirs spéciaux », votés par les communistes à la Chambre (12 mars 1956).

    On connaît l’engrenage : guerre coloniale totale, indépendance arrachée dans les pires conditions en 1962 – au profit du seul FLN érigé en mafia, dont l’ultime incarnation (le président Abdelaziz Bouteflika) se cramponne au sommet de l’État plus de cinquante après ; tandis qu'au nord de la Méditerranée, l'ancienne métropole n’en finit pas de ressasser sa défaite, au point de concevoir une étrange revanche sur son sol, fantasmé en nouveau champ de bataille ancestrale...

    Voilà ce qu’il en coûte de n’avoir pas su écouter Camus (Albert). Dès l’été 1946, dans l’émission phare de la radiodiffusion française, “Tribune de Paris”, l’auteur de L’Étranger invitait notre pensée politique à se départir de sa « paresse », pour « apprendre à respecter la civilisation arabe ».

    Près de dix ans après cet appel à « devancer l'Histoire », l'écrivain est amené à jouer son va-tout pour endiguer l'irrémédiable, dans une opération de la dernière chance : le projet d'instaurer, en janvier 1956, une « trêve civile » qu'un livre posthume de Charles Poncet sort aujourd'hui de l'oubli collectif : Camus et l'impossible trêve civile (Gallimard).

    Charles Poncet (1909-1995) a laissé une déposition incomparable sur cette tentative, sinon de paix perpétuelle, du moins de réconciliation minimale avant liquidation totale. Même s’il a retouché, jusqu’en 1985, son récit commencé après la mort (4 janvier 1960) de Camus – dont il avait été l’un des plus proches amis algérois –, Poncet ne cède pas à l’anachronisme, tout en nimbant d’une appréhension camusienne ses souvenirs, aujourd'hui distraits du néant à point nommé.

    Qu’est-ce, en l’occurrence, qu’un libéral, au sens propre du terme – c’est-à-dire politique et non économique ? Un témoin lucide de l’histoire qui s’active, autant que faire se peut, entre l’enclume colonialiste injuste et le marteau indépendantiste éradicateur. Un partisan de la terre partagée, plutôt que de la terre accaparée ou de la terre brûlée. Poncet se désole de « l'inculture politique foncière » des pieds-noirs, ce million de braves gens manipulés par de gros intérêts, ou des extrémistes de droite. Les libéraux, avec leurs faibles moyens – ils se haussaient jusqu'aux tracts ! –, tentaient un « débourrage de crânes » face à L'Écho d'Alger d'Alain de Sérigny et à toute cette presse puissante entretenant les préjugés.

    Pas question pour autant d'avoir les yeux de Chimène pour la cause indépendantiste – qui ne disposait de relais, à l'époque, que chez une infime minorité de la gauche française : « Tu sais ce que je pense du nationalisme algérien : la part d'adhésion que nous pouvons lui accorder pour sa revendication de liberté et de dignité de l'homme, et le refus qu'entraîne en même temps son caractère primitif et religieux », écrit par exemple Charles Poncet à Albert Camus, le 5 octobre 1955. Poncet récusait les communistes qui ne savaient, selon lui, que souffler sur les braises. Et il fustigeait l'engagement se voulant radical des esprits forts de Paris et d'ailleurs, au point de se déclarer, dans son récit rétrospectif, « gêné par l'hostilité moqueuse de ces intellectuels de profession que je voyais carrés dans leurs certitudes, pour la plupart métropolitains et aussi peu  compréhensifs et indulgents pour les Pieds-noirs que ceux-ci pouvaient l'être pour les musulmans ».

    “Rivarol”, 9 février 1956 
    “Rivarol”, 9 février 1956

    C'était là se retrouver totalement à contre-courant : prôner un “vivre ensemble” à même de raccommoder ce que l'excitation centrifuge du moment s'appliquait à mettre à bas de tous côtés. C'était s'en tenir à une idée fixe morale : préserver les œufs que les omelettes révolutionnaires ou contre-révolutionnaires entendaient casser à foison. C'était refuser le moindre droit de tuer, aussi bien chez la majorité enchaînée dans les fers coloniaux que de la part d'une minorité refusant d'être délogée d'un sol devenu sien. Chacun était ainsi mis sur un pied d'égalité quant à ses devoirs éthiques et humains, en dépit des disproportions politiques régissant les statuts ou les conditions des uns et des autres. Pas question de laver l'injustice dans le sang, excipant de l'affranchissement ou de la légitime défense. On ne transige pas avec la vie, même et surtout dans le chaos. On rétablit le respect d'autrui : hors de question que des foules anonymes deviennent de la chair à attentats passant par simple perte et profit.

    Voilà ce qu'ont tenté d'imposer aux tigres altérés de haine, aux libérateurs à tout prix, aux politiciens ne croyant qu'aux rodomontades et aux intellectuels prêts à mourir jusqu'au dernier populo, Camus et sa petite troupe pacifiste, juste avant le grand embrasement final en Algérie. Et ce en vertu d'une devise impeccable, « tous représentent la dignité de chacun et chacun a la charge de la dignité de tous », qu'édictait l'écrivain en répondant patiemment à des question pompeuses sur les ondes nationales (écoutez ci-dessous, en cliquant sur la flèche centrale)...

     

    « Aucune cause ne justifie la mort de l'innocent »

    À l’automne 1955, d’Alger, Charles Poncet avait sollicité Camus, dans la capitale : accepterait-il, lors d’une visite dans la ville blanche, de parrainer une réunion de “libéraux” – à la fois européens et musulmans – qui tenteraient ainsi de se mettre en travers de la guerre ? Pourrait-il rédiger un manifeste en ce sens ? L’écrivain, après un long silence, donne son accord pour janvier 1956, après les élections. Camus met son espoir en Mendès France : « Il est le seul à pouvoir inaugurer les solutions qui nous conviennent et qui respecteront également les droits des Arabes et ceux des Français. »

    Les élections du 2 janvier 1956 sont donc favorables à la gauche, mais les tractations s'éternisent : Guy Mollet ne deviendra président du conseil des ministres que le 1er février. Dès le 10 janvier, Albert Camus publie dans L’Express un article en faveur d’une « trêve civile » en Algérie, à la surprise de ses amis libéraux du cru, qui tablaient sur un plus vague « dialogue pour la paix en Algérie ».

    Camus atterrit à Maison-Blanche, le champ d’aviation d’Alger, le 18 janvier 1956 ; ayant recommandé au préalable : « Il faut annoncer une manifestation de groupe, où je prendrai la parole en même temps que les représentants des autres tendances et confessions. Je ne suis pas le prophète de ce royaume en ruine. C'est une action collective qui aura du sens et de l'efficacité. » Il avait glissé à Charles Poncet ceci, qui en dit long : « Je t’épargne naturellement mes scrupules quant à ladite manifestation – et mon horreur, devenue maladive, de paraître en public. De toutes manières, on ne peut déserter. Tâchez seulement de m’épargner un peu, de ce point de vue. »

    Peine perdue ! Le 22 janvier, dans la salle du Cercle du Progrès, protégée par un service d’ordre musulman, assaillie par des ultras hurlant « À mort Camus ! Mendès au poteau ! », la réunion se tient dans une tension extrême. Charles Poncet se souvient, avec une acuité sans concession : « Il y avait là entre mille et mille cinq cents personnes. Européens et Musulmans la composaient en parts sensiblement égales. Chez les uns comme chez les autres, les petits-bourgeois et les intellectuels dominaient visiblement. Mais alors que les femmes étaient nombreuses parmi les Européens, elles étaient rares chez les Musulmans. Les vieilles coutumes commandaient. Quant à la classe ouvrière, elle boudait. C’était dans l’ordre : musulmane, elle était peu évoluée, européenne, oubliant ses choix politiques antérieurs, elle avait rallié l’autre camp. »

    Il y avait dans la salle Amar Ouzegane (1910-1981), émissaire inavoué du FLN, ainsi que Mohammed Bedjaoui (né en 1929), ou encore un ancien étudiant de Pierre Bourdieu à la faculté d’Alger, le sociologue Abdelmalek Sayad (1933-1998). Il y avait le cheikh El-Okbi (1889-1960) – ouléma modéré, partisan d’une indépendance graduelle et du bilinguisme franco-arabe –, dont l’arrivée sur une civière fit forte impression. Il y avait aussi et surtout Ferhat Abbas (1899-1985), haute figure du nationalisme arabe, pris en tenaille entre une puissance coloniale tyrannique et un FLN jusqu’au-boutiste.

    Ce monde côtoyait les camusiens, tel l’écrivain Emmanuel Roblès (1914-1995), à qui nous devons une remarquable évocation de ces journées algéroises (Camus, frère de soleil, Seuil, 1995, pp. 110-113). Étaient également présents les architectes et artistes Roland Simounet (qui devait aménager le musée Picasso, en 1985, dans l’hôtel Salé à Paris), Louis Miquel, Jean de Maisonseul, ou René Sintès (enlevé puis assassiné par l'OAS en mai 1962, sans que sa dépouille ne fût jamais retrouvée). Il y avait l’éditeur Edmond Charlot, dont on célèbre le centenaire de la naissance en cette année 2015. Il y avait aussi, semble-t-il, l’ethnologue Germaine Tillion (1907-2008), panthéonisée le 27 mai dernier.

    Ajoutons à cette liste prévertienne un prêtre, un pasteur (mais pas de rabbin) et un résistant déroutant, compagnon de combat de Lucien, frère aîné de Camus également présent : André Rossfelder (1925-2011), futur ultra prêtant main forte à un attentat contre de Gaulle, avant de s'exiler aux États-Unis d'Amérique puis de publier, en 2000, un livre fascinant comme des plumes d'extrême droite en produisent parfois : Le Onzième Commandement (Gallimard). Bientôt, une telle réunion, dans son éclatante diversité, serait inenvisageable. Albert Camus le pressent. Il a rédigé un discours qu'il va lire une demi-heure durant, ce 22 janvier 1956.

    “Pour une trêve civile en Algérie”. Manuscrit de dix pages à en tête de la N.R.F., dédicacé aux époux Sintès, le 21 janvier 1956“Pour une trêve civile en Algérie”. Manuscrit de dix pages à en tête de la N.R.F., dédicacé aux époux Sintès, le 21 janvier 1956

    Dans son Appel pour une trêve civile en Algérie, l'écrivain, au nom de « l'amour de notre terre commune », prescrit que « la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée », dans la mesure où « aucune cause ne justifie la mort de l'innocent ». D'emblée, l'auteur de L'Homme révolté grince tragiquement : « On peut rire sans doute à la mine que prend le prêcheur de réconciliation devant la réponse que lui fait l'histoire en lui montrant les deux peuples qu'il aimait embrassés seulement dans une même fureur mortelle. Lui-même, en tout cas, n'est pas porté à en rire. Devant un tel échec, son seul souci ne peut plus être que d'épargner à son pays un excès de souffrance. »

    Que faire pour « mériter un jour de vivre en hommes libres, c'est-à-dire comme des hommes qui refusent à la fois d'exercer et de subir la terreur » ? Camus offre une réponse déchirée, posant des limites derrière lesquelles il finira par s'évanouir : « On accepte trop facilement de croire qu'après tout le sang seul fait avancer l'histoire et que le plus fort progresse alors sur la faiblesse de l'autre [...] La tâche des hommes de culture et de foi n'est, en tout cas, ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu'elles ont de cruel et d'inhumain. »

    L'effacement s'impose à Camus, sur la question algérienne. Il quitte L'Express dès le mois de février 1956. C'est à un bourgeois catholique de droite, François Mauriac (prix Nobel 1952), que revient de défendre, dans ces colonnes, des positions anticolonialistes, trop tranchées pour le futur prix Nobel 1957. Lorsqu'il recevra la distinction prestigieuse, à 44 ans, au mois de décembre cette année-là, Camus dira ceci à des étudiants de Stockholm : « Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’aie cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

    En 1959, dans le “Gros Plan” que lui consacre, à la télédiffusion française, Pierre Cardinal, l'homme excommunié de la gauche par Sartre – via un article des Temps modernes de Francis Jeanson – règle ses comptes avec l'intelligentsia française dans des propos cruels, doublement remâchés puisque appris par cœur, comme le voulait le style des entretiens de l'époque (à voir ci-dessous).

     

    Frère Albert, dormez-vous ?...

    Albert Camus avait rejoint L'Express pour soutenir l'expérience Mendès France à la tête du pays (18 juin 1954 - 5 février 1955). Dans le même hebdomadaire, le 30 décembre 1955, il avait pris fait et cause pour les candidats de Front républicain en signant un texte intitulé « Explication de vote. » Or voici que le 2 février 1956, il livre son ultime chronique à l'hebdomadaire de Jean-Jacques Servan-Schreiber : « Remerciement à Mozart. » Son ami Charles Poncet l'avoue sans fard dans son récit sur Camus et l'impossible trêve civile : « Je ne comprenais pas. Que pouvait bien signifier cet article “hors du temps” ? » À Saint-Germain-des-Prés, les pandores de la pensées, les douaniers du débat public, les flics des fulgurances conscientisées toujours prompts à débusquer trahison des clercs, engagements mal emmanchés, ou replis frileux sur soi, s'en donnent à cœur joie : frère Albert, dormez-vous ?...

    Près de 60 ans ont passé. À l'inverse des prêchi-prêcha de circonstance commis par la gauche bienséante d'alors, l'article de Camus sur Mozart a franchi le siècle. Il aide à (sur)vivre : « Quand le monde fléchit autour de soi, quand les structures d'une civilisation vacillent, il est bon de revenir sur ce qui, dans l'Histoire, ne fléchit pas, mais au contraire redresse le courage, rassemble les séparés, pacifie sans meurtrir. Il est bon de rappeler que le génie de la création est, lui aussi, à l'œuvre, dans une histoire vouée à la destruction. »

    Sans Camus, pas question, aujourd'hui, de “penser contre soi-même” en toute honnêteté. Dans son texte lu au Cercle du Progrès le 22 janvier 1956, tandis que l'extrême droite algéroise hurlait sa haine au dehors, un passage saute aux yeux, en 2015 : « Sur cette terre sont réunis un million de Français établis depuis un siècle, des millions de musulmans, Arabes et Berbères, installés depuis des siècles, plusieurs communautés religieuses, fortes et vivantes. Ces hommes doivent vivre ensemble, à ce carrefour de routes et de races où l'histoire les a placés. Ils le peuvent, à la seule condition de faire quelques pas les uns au-devant des autres, dans une confrontation libre. Nos différences devraient alors nous aider au lieu de nous opposer. »

    Albert Camus poursuivait : « Pour ma part, là comme partout, je ne crois qu'aux différences, non à l'uniformité. Et d'abord, parce que les premières sont les racines sans lesquelles l'arbre de liberté, la sève de la création et de la civilisation, se dessèchent. Pourtant, nous restons figés les uns devant les autres, comme frappés de paralysie qui ne se délivre que dans les crises brutales et brèves de la violence. C'est que la lutte a pris un caractère inexpiable, qui soulève de chaque côté des indignations irrépressibles et des passions qui ne laissent place qu'aux surenchères. »

    Construire, dit-il. L'appel de janvier 1956 refuse « les folies et les destructions du nihilisme ». Regardons, à ce propos, ce qu'explique Albert Camus à Pierre Dumayet, en janvier 1959, dans l'émission “Lectures pour tous”, au sujet des Possédés.

     

    Camus refusait ce qu'intériorise une certaine bonne conscience de gauche : les damnés de la terre ne méritent-ils pas une forme d'avoir moral et de dividende politique, à même de compenser l'infériorité de leur position ? Ne sauraient-ils bénéficier d'un droit à la violence compensatoire ? Le scrupule camusien s'oppose à un tel handicap favorable : l'injustice réparatrice ou redresseuse de torts demeure une injustice. Camus et les siens établissent une équipollence – une égalité de valeurs – entre les hommes et leurs actes, nonobstant leur rang, leur extraction, leur trajectoire, leur pouvoir. Aucune indulgence pondératrice, qu'il s'agisse d'un fellagha colonisé ou d'un officier parachutiste colonialiste. Mêmes devoirs pour les uns et les autres ; toute exemption instituant une démesure totalitaire, une hubris barbare, propres aux surenchères cataclysmiques. D'où la formule de Germaine Tillion : « Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d’une certaine opinion. Aux yeux d’une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme. »

    Si la fin cessait de justifier les moyens, comment sortir du statu quo inique : la situation coloniale de l'Algérie, en l'occurrence ? Courant 1976, Charles Poncet entretient une correspondance parfois douloureuse et tourmentée avec Amar Ouzegane, cadre du FLN qu'il soupçonne d'avoir traité les libéraux d'Alger en idiots utiles. Poncet ne lui cache pas son amertume : « Nous avions bonne mine, naïfs boy-scouts d'une cause perdue, à venir prêcher l'économie du sang innocent et la réconciliation. Notre excuse et notre justification, ce sont celles de tous les vaincus de l'histoire qui, à mesure qu'elle se fait, s'efforcent, dans l'ignorance et l'obscurité, de rendre ses sentences moins aveugles. Nous avons connu l'échec. Vous avez payé très cher la victoire. »

    Et il ajoute : « Nous avions rêvé avec Camus d'une autre issue qui aurait aboli les injustices dont vous étiez les victimes sans écraser les Pieds-noirs sous une nouvelle injustice. Mais l'histoire refuse généralement de prendre en compte les idées raisonnables. Elles viennent toujours trop tard à son horloge. »

    En mourant plus de deux ans avant l'indépendance algérienne de 1962, Albert Camus n'a pas eu à pointer au tribunal de l'histoire. En des temps si furieux et incertains que chacun tournait casaque, sans qu'aucune origine ne garantît de rien : le socialiste comme le démocrate-chrétien sombrait dans l'abjection ou sauvait l'honneur, l'ancien résistant virait fasciste ou s'opposait aux tortures, le bourgeois fermait les yeux ou ne laissait rien passer ; pendant que Camus, à partir de février 1956, se mettait donc aux abonnés absents (non sans décocher quelque flèche au curare : voir ci-dessous...).

     

     

    « Au sens fort du terme, des indigènes »

    Après sa disparition, Camus sera aussi bien revendiqué par le FLN Amar Ouzegane, que par l'activiste OAS André Rossfelder. Il deviendra figure tutélaire de la gauche morale et de la droite humaniste hexagonales. À qui appartient-il ? En 1957, après avoir obtenu le prix Nobel, il assurait au romancier algérien d'expression française Mouloud Feraoun : « Si par-dessus les injustices et les crimes, une communauté franco-arabe a existé, c'est bien celle que nous avons formée, nous autres écrivains algériens, dans l'égalité la plus parfaite. Pour ma part, je ne suis pas encore résigné à cette séparation. »

     

    Mouloud Feraoun, instituteur tenace et prosateur subtil, avait écrit à Camus en 1951 pour regretter, au sujet de La Peste, que « parmi tous vos personnages, il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française ». Plus tard, Kateb Yacine, comparant Camus et Faulkner, tous deux issus d'un milieu de petits Blancs baignant dans l'écosystème colonial, se montra terriblement tranchant : « Je préfère un écrivain comme Faulkner qui est parfois raciste, mais dont l’un des héros est un Noir, à un Camus qui affiche des opinions anticolonialistes alors que les Algériens sont absents de son œuvre et que pour lui, l’Algérie, c’est Tipaza, un paysage. »

    Dernièrement, avec Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Kamel Daoud a pris la plume afin de conférer un nom et une histoire à une simple silhouette camusienne : l'Arabe liquidé, en toute absurdité, dans L'Étranger. Toutefois, Daoud revendique Camus comme écrivain algérien. Et pour sa part, l'universitaire Agnès Spiquel dépoussière le mythe : Camus a bien parlé – et parlé bien – des Arabes...

    Mouloud Feraoun était devenu l'ami de Camus, touché par une telle interpellation exigeante mais fraternelle. Feraoun devait être assassiné par l'OAS le 15 mars 1962, avec cinq autres dirigeants des Centres sociaux éducatifs fondés par Germaine Tillion. Jean-Marie Drot l'avait filmé pour la chaîne unique de la télévision française, quelques semaines avant ce meurtre, en vue d'un hommage à Camus, dans lequel Feraoun s'est montré d'une justesse rare et troublante.


    Dans un numéro spécial de 1960 intitulé « Camus l'Algérien », la revue Simoun, qui regroupait les amis libéraux – européens et musulmans – du prix Nobel tué dans un accident de voiture, publia une série d'hommages. Le plus touchant, sous le titre « Au-dessus des haines », se révèle celui de Mouloud Feraoun : « II y aura bientôt deux ans, pendant les vacances de Pâques, j'ai eu l'agréable surprise de le recevoir à Alger. Il est resté une demi-journée chez moi : il a visité mes classes et pris des photos avec mes enfants dans le petit jardin de l'école. Puis il a fallu voir le bidonville voisin et parler de la guerre d'Algérie. Comment ne pas en parler ? Comment en parler ?

    “Lorsque deux de nos frères se livrent un combat sans merci, m'a-t-il dit, c'est folie criminelle que d'exciter l'un ou l'autre. Entre la sagesse réduite au mutisme et la folie qui s'égosille, je préfère les vertus du silence. Oui, quand la parole parvient à disposer sans remords de l'existence d'autrui, se taire n'est pas une attitude négative.” »

    Avant de faire silence, Albert Camus eut cette simple phrase, qui sonne à présent telle une objurgation – si le lecteur veut bien la retourner comme un gant, puisque la question touche désormais aux Algériens de France : « Les Français d'Algérie sont, eux aussi, et au sens fort du terme, des indigènes. »

    Tandis que la France paye aujourd'hui, en toute inconscience, le prix des fêlures antidémocratiques liées à la décolonisation, redécouvrons le legs capital d'Albert Camus : l'alliance du droit du sol et de communautés d'idées. N'est-ce pas la seule réponse qui vaille, face aux apprentis sorciers du racisme en politique ?...

     

     

     

     

    Charles Poncet, Camus et l'impossible trêve civile.
    Suivi d'une correspondance avec Amar Ouzegane.

    Textes établis, annotés et commentés par Yvette Langrand, Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille.

    (Gallimard, 330 p., 24 €)

    Co-responsable de l'édition de ce livre, Christian Phéline a rendu compte, dans son blog de Mediapart (lire ici), d'une rencontre-débat organisée le 19 mai 2015 à la Maison de l'Amérique latine à Paris, au sujet de l'appel à la trêve civile de 1956, avec, en plus des trois responsables éditoriaux du texte posthume de Charles Poncet : Benjamin Stora, Edwy Plenel et Alice Cherki.

     

    SOURCE : http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/210615/la-france-les-arabes-et-albert-camus-chantre-essentiel-du-droit-du-sol?utm_campaign=2825101&utm_medium=email&utm_source=Emailvision

     

     

    « Hommage à Maurice Audin, un brillant mathématicien, symbole du besoin de vérité en Algérie... Il fut assassiné par les parachutistes, il y a cinquante-huit ans, le 21 juin 1957LE SABLE DE LA MEMOIRE Par Bernard Deschamps »
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