• "La nouvelle guerre d'Algérie n'aura pas lieu"

    "La nouvelle guerre d'Algérie

     n'aura pas lieu"

    7 janvier 1957 à Alger, 2015 à Paris. Jérôme Fourquet et Nicolas Lebourg questionnent ces deux dates, ce qui les rapproche, ce qui les éloigne.

    "La nouvelle guerre d'Algérie   n'aura pas lieu"

    7 janvier 1957, Alger, les parachutistes, dirigés par le général Massu, lancent la traque des combattants algériens. Leur but : démanteler les filières du FLN et mettre fin aux attentats indépendantistes. 7 janvier 2015, Paris, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly sidèrent la France par une série d'attentats djihadistes. Est-ce la suite de la bataille d'Alger ? Est-ce la bataille de Paris ? La question mérite d'être posée car un certain nombre de personnes ont vite fait de réactiver la mémoire de la guerre d'Algérie à l'occasion de ces dramatiques et sanglants attentats de 2015. Journalistes, hommes politiques de droite ou d'extrême droite se sont en effet empressés d'y voir une continuation de la guerre d'Algérie par les mêmes moyens. Le journaliste Éric Zemmour considère ainsi que « les assassinats de Charlie et de l'Hyper Cacher de Vincennes, les massacres du Bataclan sonnent le retour des méthodes terroristes qui ont ensanglanté la bataille d'Alger ».

    Or comparaison n'est pas raison, et peut même être déraison. Voilà pourquoi Jérome Fourquet, directeur du département Opinion et Stratégies d'Entreprise de l'Ifop, et Nicolas Lebourg, historien et spécialiste de l'extrême droite, sans mépriser les représentations, recontextualisent les faits, au-delà des positions, voire des postures revanchardes. Ils mettent en parallèle ces mêmes faits en faisceaux qui, pris indépendamment, ne disent rien mais, regroupés, interrogent dans un premier temps : la réactivation actuelle de la loi de 1955, votée pendant les « événements d'Algérie », pour instaurer l'état d'urgence ; la guerre « contre le terrorisme », mode opératoire polymorphe plus qu'ennemi défini, qui abolit de fait la distinction entre la guerre et la paix ; mais aussi lutte asymétrique qui place « la société dans un état suspensif. D'où, peut-être, en nos imaginaires, ce détour algérien pour fournir une grille de lecture de cette situation particulière », notent les auteurs. Les émeutes des banlieues, jacqueries sociales et urbaines, présentées par certains comme des émeutes ethniques.

    Mais si les deux auteurs mettent en perspective ce passé colonial mal éteint avec une actualité et un présent ardents, c'est pour mieux poser la question brûlante du vivre-ensemble. Ils remarquent ainsi que « l'amalgame entre guerre d'Algérie et immigration a accompagné la croissance du Front national dans les années 1980 ». Sans évacuer les tensions qui traversent la société française, ils notent que « malgré un réel potentiel de violence, la société française semble donc pour l'heure plus résiliente après chaque attaque terroriste ». Le vivre-ensemble demeure donc, pour eux, plus que jamais de volonté : « Le djihadisme ne peut que se réjouir quand nous pensons mal notre situation et que cela nous entraîne vers la division. »

     

     "La nouvelle guerre d'Algérie   n'aura pas lieu"

    © Fondapol et Cepel

    Le Point Afrique : pourquoi est-ce l'imaginaire de la guerre d'Algérie et non un autre lié à une autre guerre qui est réactivé avec ces attentats ?

    Nicolas Lebourg : Le patient remplacement de Vichy par la guerre d'Algérie comme matrice des représentations sociales, mètre-étalon des concurrences mémorielles, est un travail entamé depuis plusieurs années. Un camp comme celui de Rivesaltes qui a interné des juifs durant la Seconde Guerre mondiale et rassemblé des harkis après 1962 a ainsi vu ces dernières années des hommes politiques comme Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen venir y rendre hommage aux harkis, en « zappant » la concentration antisémite : c'eût été un scandale il y a trente ans.

    Jérôme Fourquet : Par ailleurs, un certain nombre d'éléments ou de caractéristiques de la situation actuelle permettent d'établir des parallèles avec cette période : l'instauration de l'état d'urgence, la présence sur notre territoire de réseaux et cellules terroristes, le fait que ces réseaux recrutent d'abord dans la population arabo-musulmane et dans certains quartiers, les débats sur les méthodes adéquates pour répondre à cette menace (internement préventif, recours à l'armée pour quadriller ces dits quartiers, etc.). Tout cela rentre en résonnance avec cette période douloureuse et est utilisé par certains.

    Cette "revanche de la guerre d'Algérie" dont certains parlent, pour qui est-elle ? De quel côté la plaie mémorielle suppure-t-elle encore ?

    Nicolas Lebourg : Selon Éric Zemmour et d''autres, le djihadisme serait la poursuite de cette guerre. Il affirme même que si Mohamed Merah a tué le 19 mars, c'était en vengeance des accords du 19 mars 1962, or le terroriste n'a jamais évoqué cette question lors de ces échanges avec les forces de l'ordre. En revanche quand le frère de Mohamed Merah désavoue l'islamisme de sa famille, celle-ci le traite de « harki ». On voit bien que l'usage polémique de cette mémoire se fait chez tous ceux qui refusent la société multiculturelle, que ce soit au nom de l'islam ou contre l'islam.

    Le fait qu'on réactive cette mémoire n'indique-t-il pas qu'on ne comprend pas le phénomène sui generis djihadiste ?

    Nicolas Lebourg : L'analogie historique sert souvent à éviter l'analyse sociale, les autres déterminants. Penser Daech avec le FLN, c'est éviter la compréhension du monde présent, avec un terrorisme transnational frappant un monde globalisé.

    Jérôme Fourquet : Reprendre cette grille de lecture, c'est aussi essayer de retrouver quelque chose de connu, car c'est toujours déstabilisant d'être confronté à un phénomène sans précédent. Ce faisant, on réimporte une grille de lecture qui ne permet pas de prendre en compte la spécificité du problème actuel.

    Peut-on parler d'un choc des narrations plutôt que des mémoires, tentant d'imposer son récit des événements ?

    Nicolas Lebourg : Oui, c'est une judicieuse remarque, car les mémoires viennent combler l'évidement de l'histoire : à défaut d'un récit commun on façonne des récits qui sont des niches identitaires assurant l'unité du groupe contre les autres. La question n'est pas de refaire un « roman national » mais, face à la fragmentation de mémoires communautarisées, de rebâtir un récit structuré, englobant, qui intégrerait aussi l'histoire des migrations.

    La société française vous semble-t-elle suffisamment résiliente pour résister à ces tentations de guerre civile ? Qu'est-ce qui pourrait la faire basculer ?

    Nicolas Lebourg : Comme on le montre, lors de la guerre d'Algérie, on a des groupes terroristes antagonistes en concurrence avec des racines dans la société et dans l'appareil d'État. Je ne fais jamais de prophétie, je ne sais pour demain, mais aujourd'hui ce n'est pas le cas.

    Jérôme Fourquet : Le but des terroristes est clairement de générer des actions de représailles aveugles contre la population issue de l'immigration qui pourraient ensuite déboucher sur des affrontements communautaires. Or, à date, cette « loi du Talion » n'a pas été pratiquée. On constate à l'inverse que les actes antimusulmans recensés au lendemain des attentats ont été moins nombreux après le 13 novembre qu'après Charlie et que ceux commis cet été après Nice et Saint-Étienne du Rouvray s'inscrivent encore davantage en baisse. Toutefois, attention, si la société française semble avoir fait preuve de maturité, on ne peut présager des réactions suite à une attaque qui franchirait un nouveau palier (par exemple contre une école), et cette retenue de la population s'accompagne d'une très forte demande de davantage de pouvoirs et de moyens pour les forces de sécurité pour lutter très fermement contre le terrorisme, même si certaines libertés individuelles peuvent en pâtir.

    Cette réactivation pour certains penseurs français ne dit-elle pas plus d'eux, notamment une projection de rancunes personnelles tenaces, que de la France elle-même ?

    Nicolas Lebourg : Je travaille sur la façon dont les périphéries de droite travaillent le mainstream. Il y a une quinzaine d'années, j'avais commis des études sur le développement de ce que je nommais l'« identitarisme » de groupuscules contre l'islam. On m'avait dit que ces histoires-là, « identité » contre islam, ne concernaient que quelques extrémistes cinglés et que ça ne servait à rien. En 2007, on me disait que Sarkozy avait tué le FN et que j'étais bloqué de dire que son avenir était devant nous. Je me trompe parfois, mais je crois que l'expérience démontre que prêter attention aux signes de basse intensité est une bonne méthodologie.

    Tout cela ne repose-t-il pas la question de la société française ? De l'acceptation de la « francité » des descendants d'immigrés algériens ? Donc moins à voir avec "le passé qui ne passe pas" qu'avec le présent et le futur ?

    Nicolas Lebourg : C'est l'enjeu. Nous tenons des débats sans fin sur la société multiculturelle, et en fait souvent la question, c'est son caractère multiethnique. L'enjeu n'est pourtant plus là. Les candidats à la primaire de gauche en premier devraient avoir le courage de le dire : la France est un pays multiethnique et multiconfessionnel qui n'est pas multicommunautariste.

    Jérôme Fourquet : Oui, effectivement, cette question est centrale. De ce point de vue, les attentats de janvier de 2015 ont apporté la preuve de la crise de notre modèle d'intégration puisque des jeunes ayant grandi et ayant été éduqués en France étaient capables de telles choses. Cela a renforcé les inquiétudes sur la double allégeance supposée d'une partie de la population issue de l'immigration et sur le fait de savoir si l'islam était compatible avec nos valeurs et notre modèle républicain. On retrouve quelque part la même problématique à propos des migrants puisque la propension à accueillir des chrétiens d'Orient est nettement plus grande que concernant des réfugiés musulmans, perçus comme moins « intégrables ».

    La perte de l'Algérie a sonné le glas de la France comme grande puissance pour devenir une puissance moyenne. N'est-ce pas la même angoisse de « déclassement » qui saisit la France actuelle au final avec cette réactivation mémorielle ?

    Nicolas Lebourg : La crainte d'un déclassement personnel qui serait en symbiose avec un déclin de la France, c'est effectivement le cœur nucléaire de l'adhésion au FN. Et l'idée, c'est que ce double déclassement est dû à une orientalisation démographique, culturelle, sociale, économique. Les thèmes sont donc tout à fait liés : la vision du monde qui a l'hégémonie culturelle bénéficie au FN.​

    Source : http://afrique.lepoint.fr/actualites/la-nouvelle-guerre-d-algerie-n-aura-pas-lieu-12-01-2017-2096689_2365.php

     

    « 2017 : année importante pour la Mémoire écrit un adhérent de la FNACA il a sans doute raison… car un vent mauvais risque de se lever…C'est l'histoire de Bernard Zimermann pied-noir non extrémiste, non nostalgique du colonialisme et surtout de l'OAS... Et proclame qu'il rejette le FN »
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