• La place de Pétain est dans le caniveau de l'Histoire

     

    la place de pétain est dans

    le caniveau

     de l’Histoire

    Peu importe son rôle lors de la Première Guerre mondiale, sa conduite durant la seconde le disqualifie à tout jamais.

    Auschwitz Birkenau
    Camp allemand nazi de concentration et d'extermination (1940-1945) 

     

    Il est des crimes qui ne peuvent être pardonnés. Ceux du Maréchal Pétain en font partie. N'en déplaise à notre président, le «héros» de Verdun a poussé si loin l'ignominie que d'aucune manière, il ne peut prétendre figurer dans une commémoration nationale, quelle que soit sa nature. C'est là non seulement une faute morale, une sorte de compromission avec l'une des figures les plus repoussantes de l'histoire de France mais c'est surtout un crachat adressé à tous ceux qui furent victimes de ses lâches agissements.

    Peu importe le rôle joué par Pétain lors de la Première Guerre mondiale, sa conduite durant la seconde le disqualifie à tout jamais. Quand on se soumet de la sorte à l'occupant nazi, quand on devance ses demandes, quand, de son propre chef, on adopte des lois scélérates, quand, sans même en référer à l'autorité de tutelle, on dépêche ses gendarmes pour mieux cueillir, au pied levé, des familles entières de juifs, envoyés par la suite à Drancy avant de finir à Auschwitz et pour mieux déporter tziganes, francs-maçons, homosexuels et opposants politiques, quand on a sur sa conscience la mort de dizaines de milliers d'innocents qui ont disparu dans des circonstances qui sont autant d'insultes au genre humain, quand on a les mains sales d'actions en tout point contraires à la morale élémentaire, on ne peut prétendre être honoré ou célébré par les plus hautes autorités de l’État.

    Imprescriptibles, clamait avec raison Vladimir Jankélévitch quand il évoquait les crimes nazis. Imprescriptible, avons nous envie de hurler aujourd'hui quand nous songeons à ce que fut le régime de Vichy, à sa lâcheté, à ses innombrables renoncements, à cette abjection absolue représentée par les rafles, les dénonciations, les mises à mort, tout cet opéra de la souffrance dont Pétain fut le principal ordonnateur.

    Non, monsieur le président, on ne peut pas à la fois honorer la mémoire du vainqueur de Verdun et dire en même temps tout le dégoût inspiré par ses agissements plus tardifs, tant ces derniers, par leur singulière monstruosité, leur ardente inhumanité, leur immonde barbarie, anéantissent à jamais la grandeur supposée d'un pareil personnage. À eux seuls, les morts du Vel d'Hiv, tous ces enfants arrachés à leur avenir pour finir dans les camps de la mort, engloutissent dans les ténèbres les triomphes des années passées.

    L'ombre d'Auschwitz est si grande, si douloureuse, si profondément inscrite dans nos mémoires qu'elle agit à rebours, de manière rétroactive, et précipite dans les bas-fonds tous ceux qui, de près ou de loin, dans son immédiate contemporanéité ou dans ses lointaines origines, ont pu rendre son avènement possible. Le crime fut tellement hors-norme, qu'il n'a ni passé, ni avenir, ni présent. Il est le temps intemporel de l'histoire, celui qui se joue de la chronologie, des dates d'anniversaire, des saillies héroïques des époques révolues pour mieux juger les hommes à l'aune de leur forfait.

    Qui a participé à cette entreprise funèbre ne peut connaître le repos, ne peut prétendre à une certaine clémence au regard de ses actions d'avant, aussi glorieuses ou décisives furent-elles. Les morts des camps, ces morts laissés sans tombe, sans sépulture, nous y obligent. Ceux qui ne sont jamais revenus nous disent, par la lucarne de leur larmes silencieuses, non seulement de ne jamais les oublier, mais aussi de châtier, aussi longtemps que leur souvenir perdurera, les responsables de ces pareilles atrocités.

    Hier comme aujourd'hui.

    Et aujourd'hui comme demain.

    SOURCE : https://www.slate.fr/story/169575/place-petain-caniveau-histoire?utm_source=Ownpage&_ope=eyJndWlkIjoiZGJiNGZiODY1YzRhMTRkMDBjYjkyNTkyYzg1MjcxYjQifQ%3D%3D

    PÉTAIN, L'IMPOSTEUR DE VERDUN

    À 60 ans passés, ce général obscur se forge une réputation - mieux, une légende - au cours de l'une des batailles les plus sanglantes de la guerre. La République avait besoin d'un sauveur, elle s'en trouve un, au prix de quelques mensonges. 

    Pétain, vainqueur de Verdun. L'affirmation a tant de fois été répétée qu'elle est devenue une vérité. Même la déchéance et la condamnation du maréchal pour trahison, en 1945, n'ont pas réussi à ébranler cette affirmation admise par tous, sans jamais être démontrée. Un siècle après les événements, il est temps de s'interroger sur cette vulgate qui ne va pas de soi. Non, Pétain n'est pas le vainqueur de Verdun. Dans la mémoire favorable au général Pétain, construite dans l'entre-deux-guerres, le Picard apparaît comme un sauveur dès sa prise de commandement, le 25 février 1916 à minuit. Selon les souvenirs de son chef d'état-major, Bernard Serrigny, les officiers en position auraient été soulagés à l'annonce de sa nomination. Le commandant Pineau, qui fait lui aussi partie de son état-major, soutient même que la situation s'améliore immédiatement sous le coup de cette nouvelle, « comme par enchantement ». Pétain lui-même se donne le beau rôle, se prétendant prédestiné puisqu'il écrit, dans La Bataille de Verdun , qu'il étudiait déjà les cartes de la région fortifiée avant que l'on ne fasse appel à lui. « Je considérais comme extrêmement probable ma désignation sur le front de Verdun », affirme-t-il. Or, cette figure du Pétain thaumaturge qui, par sa seule présence, rassurerait les combattants et redresserait les énergies, est une légende.

    RENDONS À CASTELNAU...

    Comme Pétain le reconnaît dans sa correspondance à sa maîtresse - « Il était moins cinq » -, la situation qui se rétablit in extremis le 26 février ne doit rien à sa présence ni à ses ordres, mais au sacrifice des poilus, d'une part, et aux instructions du général de Castelnau, de l'autre. Depuis le 21 février et l'attaque d'une brutalité inouïe des Allemands sur la rive droite de la Meuse, le commandant en chef des armées françaises, Joffre, reste sur ses gardes, craignant que ce ne soit un piège, une manoeuvre destinée à ce qu'il y envoie ses réserves tandis que l'ennemi attaquera encore plus violemment ailleurs. Sous le choc, les troupes de Verdun refluent durant quatre jours. La chute de la citadelle paraît inévitable. Le 24 février, à 21 h 45, Joffre se décide à nommer Pétain à la tête de la défense de la région, mais en prévoyant l'installation de son état-major à Bar-le-Duc, bien au sud de Verdun, et en lui recommandant d'interdire le franchissement de la Meuse aux Allemands. Il semble donc avoir lui-même acté la chute prochaine de la rive droite aux mains de l'ennemi. En attendant, Pétain est convoqué au Grand Quartier Général (GQG) de Chantilly pour le 25 février à 8 heures du matin : c'est dire qu'il ne pourra pas se rendre à Verdun avant la fin de la journée. Or le temps presse.

    Le général de Castelnau, l'adjoint de Joffre, ne tient plus en place. La situation est grave et les heures sont décisives. Aussi, il fait réveiller Joffre aux alentours de 23 heures et obtient l'autorisation de se rendre à Verdun pour apprécier la situation et y prendre les décisions qui s'imposent. Dans la nuit, par téléphone, et dans la matinée du 25, à Dugny - QG du général Herr, le commandant de la région fortifiée -, Castelnau multiplie les ordres : il y fait avancer le 20e corps, arrivé en renfort, mais que l'on n'a pas laissé passer sur la rive droite car la situation paraît perdue. On lui objecte que, si jamais le corps d'armée passe la Meuse, il risque d'être pris dans la nasse. Il suffira que les Allemands bombardent les ponts pour lui interdire toute retraite et l'anéantir.

    Castelnau s'en moque et coiffe le commandement local pour pousser le 20e corps en avant. À la fin de la journée, les renforts parviennent enfin aux défenseurs de Verdun, harassés par cinq jours et quatre nuits de combat. Le 26 février, l'offensive allemande est enrayée. Sans cette intervention énergique de Castelnau, la chute de la rive droite de la Meuse - dont le commandement local comme le GQG avaient déjà fait leur deuil - était inéluctable.

    PÉTAIN A FAILLI RATER SON RENDEZ-VOUS AVEC L'HISTOIRE

    Il se sent effectivement si prédestiné à la défense de Verdun que le 24 février, à 16 heures, il quitte son cantonnement de Noailles (Oise) sans avertir son chef d'état-major de sa destination. Or, à 22 heures, un télégramme signé de Joffre annonce que la 2e armée doit se mettre en route, et convoque Pétain pour 8 heures à Chantilly ! Serrigny est catastrophé : il doit retrouver son chef au plus vite.

    Le sachant homme à femmes et connaissant ses habitudes à l'hôtel parisien Terminus, face à la gare du Nord, Serrigny s'y précipite et retrouve son général en chemise de nuit et en galante compagnie autour des trois heures du matin. Après sa rencontre avec Joffre, Pétain passe la journée du 25 sur les routes enneigées, à tenter de rejoindre Souilly (Meuse), où Castelnau l'attend. Il y parvient à 19 heures et est investi de la défense de la rive gauche... comme de la rive droite avec effet à minuit et ordre de tenir bon. Mais les ordres, et notamment la montée en ligne du 20e corps d'armée, ont déjà été donnés. Bien sûr, pour les besoins du mythe, les défenseurs de Pétain tairont le rôle fondamental de Castelnau, ou essaieront de le diminuer au maximum. « On raconte volontiers, écrit Serrigny, que le général de Castelnau a joué dans la bataille un rôle capital ; qu'il a en somme rétabli les affaires avant l'arrivée du général Pétain. Lui-même le laisse entendre. En réalité ce jour-là son action se réduisit au changement de commandement. » C'est un peu fort.

    PAS VRAIMENT CHARISMATIQUE

    Toujours est-il que ce 25 février Pétain ne rétablit pas la situation par sa seule présence. La vérité est que ce soir-là il est seul avec Serrigny, son état-major étant bloqué sur les routes de Seine-et-Marne, recouvertes par 40 centimètres de neige. Pis : dans le froid glacial de la maison du notaire de Souilly, où il a pris momentanément ses quartiers, il attrape mal et se réveille le 26 avec une toux vive, une pneumonie pour les uns, une bronchite pour d'autres. Quoi qu'il en soit, il est contraint de garder le lit, mais cache ce triste sort à ses subordonnés, en dehors de Serrigny et du général de Barescut, sur qui repose l'organisation de la défense de Verdun. On est, en tout cas, très loin de la légende de l'homme qui, par son seul charisme, redonne confiance à la troupe.

    UNE GLOIRE POLITIQUE FABRIQUÉE

     DE TOUTES PIÈCES

    Au demeurant, les soldats ignorent à peu près qui est ce général. Ce n'est qu'avec le battage médiatique autour de la bataille de Verdun que Pétain devient un personnage connu et reconnu des Français. En février 1916, sa réputation n'a rien à voir avec celle de mars. C'est d'ailleurs peut-être là une des sources du mythe associant Pétain et Verdun. Et Pétain n'est responsable de rien. S'il est flatté par la presse, qui lui tresse des lauriers de papier, la raison est purement politique. Jusqu'en 1916 en effet, Joffre veillait à ce que la presse ne vante aucun autre général que lui-même. Même Gallieni a vu son portrait censuré en 1915. La France ne devait avoir qu'un seul héros, et le gouvernement fermait les yeux parce qu'il estimait que la concurrence de popularité pouvait être un problème politique. Mais depuis l'offensive allemande à Verdun, tout change : la censure autorise les récits louangeurs, parce que la résistance acharnée de Verdun flatte l'orgueil national, mais aussi parce que la France se cherche une nouvelle étoile depuis que celle de Joffre n'illumine plus grand-chose.

    Les politiques, exaspérés par Joffre, ses échecs répétés de 1915, et sa cécité sur la situation à Verdun malgré les avertissements qu'il a pris pour des intoxications de l'ennemi, en ont assez du « grand-père » et rêvent de s'en débarrasser. À la Chambre, dans la commission de l'armée, c'est la bronca contre Chantilly et le GQG. Même chose au Sénat, où Clemenceau tire à boulets rouges sur le haut commandement. Le gouvernement ne le soutient pas plus que la corde le pendu. Et si Joffre n'est pas remercié, c'est qu'il prépare une offensive sur la Somme, qui doit être décisive. On attend donc le résultat de cette bataille franco-britannique, en se promettant de lui régler son compte en cas d'échec.

    Le rapport avec Pétain ? En autorisant les éloges sur le général chargé de la défense de Verdun, le gouvernement est tout simplement en train de préparer un successeur à Joffre dans l'opinion. À partir du moment où la bataille de Verdun devient le symbole de l'affrontement franco-allemand, les journalistes et politiques se précipitent à Souilly pour y rencontrer l'homme qui doit mener ce formidable combat. Ils y découvrent un général bourru, qui se répand en propos acrimonieux sur le GQG en général et sur le général en chef en particulier, se plaignant en permanence de n'avoir pas assez de moyens.

    Cela comble d'aise les adversaires de Joffre, qui s'en reviennent avec des munitions pour mener leur guerre de couloir. Maurice Barrès, dans L'Écho de Paris , le décrit comme une sorte de messie, parlant de « majesté naturelle » : « Il tient dans ses mains le volant des destinées françaises. » Et Joffre ? Le sénateur Henry Bérenger, adversaire du général en chef, le compare à Gallieni, le vrai vainqueur de la Marne. Pichon, dans Le Petit Journal , autre sénateur à la dent dure contre le haut commandement, vante son « esprit de décision » et la « netteté de son coup d'oeil ». Le capitaine Henry Bordeaux en rajoute au cas où le portrait ne serait pas assez reluisant : « Il force l'obéissance sans un mot, rien que par son attitude. Il prend naturellement l'ascendant sur tout ce qui l'entoure [...]. Il est créé et mis au monde pour le commandement. » Son portrait paraît en couleurs dans L'Illustration , le 11 mars, puis en noir et blanc dans Le Miroir , le lendemain, et le QG de Souilly devient le lieu à la mode. Le président Poincaré s'y rendra à six reprises en 1916. Le général Pétain sait jouer le militaire aux manières rudes, le râleur qui parle vrai, et se crée de solides amitiés politiques, à gauche comme à droite. Officiellement, il se dit horripilé par la réclame faite autour de lui, mais il s'attache en même temps les services des écrivains Henry Bordeaux et Louis Madelin, ce qui démontre un sens aigu de la publicité. Passé du grade de colonel à celui de général d'armée en seulement deux ans, Pétain se sent pousser des ailes, « il se gobe », comme écrit le général Fayolle. Le colonel Jacquand, proche de Castelnau, le voit comme un prétentieux souffrant d'une « hypertrophie du moi ».

    Il se prétend indifférent à l'opinion publique, mais il sait la capter pour entamer une épreuve de force avec Joffre afin d'obtenir plus de troupes. Son ordre du jour du 10 avril, ponctué d'un viril « On les aura », est à ce sujet un exemple achevé de communication politique. En réalité, le mot n'était pas de lui, mais de Serrigny, et Pétain avait hésité à le signer car il ne trouvait pas la formule rédigée en bon français. Il est vrai que « Nous les aurons » manquait de coffre et de puissance et, contrairement à « On les aura », n'aurait pas pu devenir un slogan national. L'ambitieux Pétain joue donc sa carte, mais celle-ci est jouée elle-même par les politiques qui préparent la relève de Joffre et portent aux nues cet inconnu pour éliminer le commandant en chef. La gloire de Pétain, qui apparaît en mars 1916, alors que la situation est toujours précaire, est donc une gloire fabriquée, politique, qui sert Pétain autant qu'elle se sert de lui. À l'époque, la manoeuvre n'est pas passée inaperçue. Joffre l'a vue venir à cent lieues, et les officiers supérieurs également : « J'ai la conviction qu'on chauffe un successeur dans la personne de Pétain », écrit ainsi le colonel Jacquand. Le soi-disant vainqueur de Verdun n'est qu'une arme dans la main des adversaires de Joffre. Une réputation, cela tient à peu de chose.

    PANIQUARD EN CHEF ?

    Avec ses demandes incessantes d'hommes et de matériel, celui que le GQG ne nomme plus que Philippe Auguste se rend naturellement insupportable à Joffre, qui, tout à la préparation de sa bataille de la Somme, voudrait que Pétain mène la bataille de Verdun à l'économie. Inquiet par la réclame faite autour de sa personne, Joffre décide de l'éloigner de Verdun en l'élevant, le 1er mai, au rang de chef du groupe des armées du centre. La défense de Verdun est alors confiée au général Nivelle, plus en phase avec la ligne de « défensive-agressive » du GQG, et qui promet de livrer bataille avec des moyens limités sans pleurnicher sans cesse auprès du gouvernement ou des parlementaires. Pétain ne s'y trompe pas : sa promotion n'est autre qu'un débarquement. Il le dit à un ministre de passage : « Voyez en moi un général relevé de son commandement. » Mais le Picard est coriace, et si Joffre s'adresse directement à Nivelle, court-circuitant Pétain, ce dernier se rend régulièrement à Souilly pour y superviser la bataille.

    Pétain ne cesse de se montrer alarmiste, prédisant les pires catastrophes. D'un tempérament pessimiste et prudent jusqu'à la pusillanimité, il crie au loup et finit par soulever les craintes des politiques qui l'ont porté aux nues. Le 31 mai, à Saleux, lors d'une rencontre avec Poincaré et le chef de l'armée anglaise, Douglas Haig, il lâche que « Verdun sera pris », ce qui suscite la colère du président français, qui parle d'une « entreprise de démolition ». Témoin de la scène, Haig confie à ses carnets que « Pétain est un homme fini ». En juin, devant le président du Conseil effaré, il dira : « Nous sommes au bout du rouleau. » Dès le 3 mars, l'homme qui était chargé de défendre la rive droite s'était employé à concevoir un plan d'évacuation sur la rive gauche. Certes, un chef doit parer à toute éventualité, mais Pétain a une fâcheuse tendance à envisager le pire. Ainsi, le 7 mai, dans une lettre à Joffre, il estime que l'armée française s'use inexorablement et qu'elle finira par avoir le dessous ! En juin, sous les coups d'attaques redoublées des Allemands, il est même atteint d'une véritable panique. Il conseille à Nivelle de replier ses canons sur la rive gauche de la Meuse ! Le 23 juin, il téléphone au GQG : « La situation est grave à Verdun ; si on ne me donne pas quelques unités fraîches, je serai obligé de repasser sur la rive gauche. » Et il propose de commencer à évacuer l'artillerie. Nivelle, alors consulté, juge la situation sérieuse mais affirme qu'il tiendra. Évidemment, dans ses souvenirs, le général devenu maréchal ne dit pas un mot de ce catastrophisme que les historiens désireux de ne pas attenter à la grande figure ont eux aussi préféré taire.

    Au fond, en tant que chef de l'armée de Verdun, Pétain n'a commandé que peu de temps, du 26 février au 30 avril 1916. Nivelle, lui, a officié du 1er mai jusqu'à la mi-décembre. Deux mois pour l'un, sept mois et demi pour l'autre. Plus encore, Robert Nivelle est le chef qui a relancé l'offensive et qui, de juillet à décembre, a repris le terrain perdu à l'ennemi de février à juin. Le 24 octobre, malgré les conseils de prudence de Pétain, une attaque menée par la division Mangin permet de reprendre le fort de Douaumont, tombé dans les premiers jours de la bataille. Dans la nuit du 2 au 3 novembre, le fort de Vaux est repris à son tour. Le 15 décembre, contre l'avis de Pétain, « affreusement restrictif » aux yeux de Mangin, Nivelle dégage définitivement la région fortifiée en repoussant les Allemands presque sur leurs bases de départ, fait 11 387 prisonniers et prend 115 canons.

    Ces nouvelles sont alors saluées par la presse avec un vif enthousiasme. Robert Nivelle est encensé. Le Petit Journal , Le Pays de France , L'Illustration , Le Rire rouge publient des portraits de ce formidable général qui a repris le terrain concédé aux Allemands. Et, à l'époque, c'est bien lui le vainqueur de Verdun ! Le 29 août, Joffre soutient cette thèse qui permet de diminuer le rayonnement de son principal rival à la tête du GQG : « Quant au sauveur de Verdun, c'est Nivelle. » Des années plus tard, dans ses Mémoires , il n'en démord pas : « Si l'histoire me reconnaît le droit de juger les généraux qui opérèrent sous mes ordres, je tiens à affirmer que le vrai sauveur de Verdun fut Nivelle, heureusement secondé par Mangin. » En décembre 1916, une nouvelle étoile brille au firmament militaire, qui rejette Pétain dans l'obscurité. Se félicitant de cette éclipse, Joffre s'adresse sans ménagement à Pétain : « Vous aurez beau faire, il en sera ainsi, vous serez le battu, Nivelle le vainqueur de Verdun ! » Cela n'est pas faux, mais Joffre ignore le discrédit qui pèsera bientôt sur la mémoire de Nivelle. L'artilleur, qui s'impose en décembre à la tête du GQG, remplaçant Joffre et coiffant Pétain, se déconsidère en effet lors de l'offensive du Chemin des Dames, en avril 1917. Remplacé par Pétain le 15 mai, Nivelle a fait tomber dans la boue de l'Aisne les lauriers de vainqueur qu'il a gagnés sur la Meuse. Pétain n'a eu qu'à se baisser pour les ramasser. La légende et la propagande feront le reste. Ces querelles de chefs à l'ego surdimensionné ne doivent cependant pas dissimuler l'essentiel : les seuls vainqueurs de Verdun, ce sont les poilus et les 163 000 tués d'une bataille de trois cents jours.

    Un évêque entretient la flamme

    En débaptisant sa place Philippe-Pétain, renommée place de la Libération en 1945, et en le rayant de la liste de ses citoyens d'honneur, la ville de Verdun a depuis longtemps tourné le dos à l'encombrant maréchal. Les pétainistes de l'ADMP (Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain, fondée en 1951) continuent cependant à cultiver le souvenir. Depuis 1951, ils organisent une messe en hommage au « grand homme » tous les 10 novembre, au sein de l'ossuaire de Douaumont, et cherchent à réhabiliter le Pétain de 1940 en se dissimulant derrière celui de 1916. Jusqu'il y a peu, cette manifestation d'extrême droite passait plutôt inaperçue mais depuis quelques années l'honneur fait à l'homme de la collaboration avec Hitler ne passe plus. Déjà, des élus ont rappelé l'évêché à un peu plus de discernement. En 2014, la traditionnelle messe a été ajournée pour la première fois. Pourtant, le 21 février 2015, Mgr Gusching, évêque de Verdun, a convié l'ADMP à une célébration aux côtés d'anciens combattants. Le 10 novembre 2015, les pétainistes se font discrets, la messe étant annoncée comme une commémoration de l'armistice de 1918. En réalité, c'est bien l'homme de Montoire qui continue d'être honoré sur la terre de Verdun par une poignée de sectateurs, avec la complicité des autorités ecclésiastiques. Jusqu'à quand ? J.-Y. L. N. 

    Le poilu, seul vainqueur

    Pour se prévaloir du titre de vainqueur, il faut pouvoir se revendiquer d'une stratégie couronnée de succès. Or, comme l'écrit le meunier Pierre Roullet, qui y a combattu, « il ne fallait pas être un grand stratège pour commander à Verdun ». De fait, la défense du saillant français sur la rive droite de la Meuse consiste à faire monter au front les divisions et à les retirer quand elles sont trop éprouvées. La grande trouvaille de Pétain, c'est la mise sur pied de cette noria. Si cette rotation rapide des unités présente l'avantage de maintenir la combativité des hommes et de leur faire supporter l'insupportable parce qu'ils savent que cela ne durera pas, la noria n'a pas vraiment d'intérêt stratégique. Elle s'explique surtout par le refus de Joffre de céder ses réserves, conservées jalousement pour l'offensive de la Somme : le général en chef prête ses divisions mais veut les voir revenir ! Finalement, sur le plan stratégique, il n'y a pas vraiment de vainqueur. À part le fantassin, dont on n'a jamais ménagé le sang. J.-Y. L. N. 

    L'AVIS MITIGÉ DE CLEMENCEAU

    « [Pétain] n'a pas d'idées, il n'a pas de coeur, il est toujours sombre sur les événements, sévère sans rémission dans ses jugements sur ses camarades et sur ses subordonnés. Sa valeur militaire est loin d'être exceptionnelle, il a dans l'action une certaine timidité, un certain manque de cran. [...] C'est un administrateur plus qu'un chef. À d'autres, l'imagination et la fougue. Il est bien à sa place si, au-dessus de lui, se trouvent des hommes pour décider en cas grave. » (cité dans Pétain en vérité , de Marc Ferro, Tallandier, 2013). 

    LES HÉROS OUBLIÉS, NIVELLE ET CASTELNAU

     

    Robert Nivelle (1856-1924), reconnu par Joffre comme le vrai vainqueur de Verdun, voit son étoile pâlir lors de l'échec du Chemin des Dames en 1917, qui coûtent 350 000 hommes (morts ou blessés) et déclenchent des mutineries parmi les troupes. Quant à Édouard de Castelnau (1851-1944), premier défenseur de la ville, il pâtit auprès du gouvernement de ses convictions catholiques, qui le firent surnommer le « Capucin botté » et ne lui permirent pas de recevoir en 1918 le bâton de maréchal.

    SOURCE : https://www.historia.fr/p%C3%A9tain-limposteur-de-verdun?fbclid=IwAR1KQhOUwcAN0pIIkPoAaV1FfGr584PeeM2Uo65hBEpwDd1-vXWkGNhTTK0

     

     

    « Ils refusèrent leurs voix à la dictature de Pétain *** Le 10 juillet 2014 à Vichy sera commémoré la mémoire des « 80 » parlementaires n’ayant pas voté les pleins pouvoirs à Pétain14-18 : "Maudite soit la guerre", les rares monuments aux morts pacifistes »
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  • Commentaires

    1
    Vendredi 9 Novembre à 11:14

    La légende créée autour de Pétain a eu la vie dure et la grande bourgeoisie française l'a savamment exploitée rassemblant derrière le vainqueur, supposé ou réel, de Verdun la masse des Poilus. L'esprit cocardier allait bon train au sein de la 'Légion. des Anciens Combattants qui perpétuait l'Union sacrée qui avait prévalu lors du déclenchement des hostilités.

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