• Le point de vue de Benjamin Stora sur la colonisation

    Le point de vue de Benjamin Stora

    sur la colonisation

     

    Le point de vue de Benjamin Stora  sur la colonisation

    Une phrase de Emmanuel Macron sur la colonisation, prononcée à la télévision algérienne, a provoqué de vives réactions, notamment à droite, et comme d’habitude à l’extrême-droite, qui n’a jamais abandonné son combat pour la défense de l’Empire colonial.

    «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.» La phrase de Emmanuel Macron, prononcée à la télévision algérienne, a provoqué de vives réactions, notamment à droite, et comme d’habitude à l’extrême-droite, qui n’a jamais abandonné son combat pour la défense de l’Algérie française. Des réactions à gauche également.  La ministre écologiste Emmanuelle Cosse a réagi en niant le terme de « crime contre l’humanité » à propos de la colonisation. Les réactions des dirigeants socialistes sur la caractérisation précise de la période coloniale se font encore attendre…

    Pourtant, la qualification de crime de guerre, de crime contre l’humanité, a affleuré sans arrêt dans les débats sur la colonisation depuis longtemps. Pendant la guerre d’Algérie, déjà, une série d’arguments ont été avancés par des avocats, principalement ceux du Front de libération nationale (FLN), mais aussi par l’historien Pierre Vidal-Naquet, qui a écrit La torture dans la République. Le grand rapport en1959 de Michel Rocard sur « les camps de regroupement en Algérie », qui venait de rompre avec la SFIO et fondé avec d’autres militants le PSU, a fait scandale. Il y expliquait que plus de deux millions et demi de paysans algériens avaient été déplacés de force par l’armée. Lui-même, Michel Rocard, parlait de crime contre l’humanité, parce que certains de ces paysans sont morts de faim. En 2000, Germaine Tillion, Vidal-Naquet, Laurent Scwartz, Henri Alleg et d’autres ont publié dans l’Humanité un appel qui demandait à Lionel Jospin, alors Premier ministre, de reconnaître les crimes de la guerre d’Algérie - même si leur texte ne portait pas sur l’ensemble de la colonisation.

    Dans les travaux des historiens consacrés à la conquête de l’Algérie, où des crimes ont été commis, il est raconté des massacres, des atrocités, que n’importe quel historien sérieux connaît. Des livres comme ceux de Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron, de François Maspero ou de Marc Ferro ont été publiés depuis longtemps, mais ils n’ont pas visiblement touché la sphère politique.

    Les réactions de la droite et de l’extrême droite ont été très virulentes, parlant par exemple de «crachats inacceptables sur la tombe des Français […] et des harkis morts pour la France». Pourtant, ce sont des réactions convenues. Quand l’histoire française est évoquée par ces hommes politiques, on parle des Lumières, de l’aspect glorieux de grands personnages de la nation, de la République égalitaire. Mais ils ne disent jamais les zones d’ombre de l’histoire française, en s’abritant derrière le refus de l’idée de « repentance ».

    En 2005, la loi obligeant les enseignants à évoquer l’aspect «positif» de la colonisation a provoqué un tollé- son article 4 a été retiré-. Lorsque ces hommes politiques, et les pamphlétaires ou idéologues qui leur sont proches, évoquent ces sujets ils ne prennent jamais la peine de demander leur point de vue à ceux qui l’ont vécu. Dans les pays anciennement colonisés, la condamnation de la colonisation reste forte, très développée par les historiens tunisiens, marocains, africains, indochinois… Pas un seul historien de ces pays ne dira que la colonisation avait été positive.

    Pour la droite et l’extrême droite, l’histoire de France doit être prise comme un bloc. Mais à vouloir prendre l’histoire comme un bloc, on finirait par dire qu’il ne s’est rien passé sous Vichy, ou sous la Révolution française. C’est une lecture à géométrie variable, où l’on évoque le massacre des Vendéens sans crainte de tomber dans la fameuse, et honnie, « repentance ». On ne s’intéresse qu’à une fraction, qui a souffert de la fin de cette histoire, les harkis et les rapatriés. Il faudrait pourtant  demander leur point de vue à tous les anciens colonisés, qui ont vécu dans des sociétés coloniales pendant longtemps. Il faut prendre en compte l‘ensemble aspects : si « la France a apporté les droits de l’Homme, elle a oublié de les lire », comme l’a également déclaré Emmanuel Macron. Cette contradiction entre les principes d’égalité affichés et leur non-application est d’ailleurs à la base des nationalismes anti-coloniaux. Et il semble, décidément, toujours pas possible d’admettre cela soixante ans après…

    Or, pour un jeune d’aujourd’hui, de 25 ou de 35 ans, il existe une évidence dans la reconnaissance des actes criminels qui ont été commis, dans le rapport à l’esclavage, au régime de Vichy, à la Shoah. Ce sont des séquences historiques désormais admises. Pour la guerre d’Algérie et la colonisation, on n’en est pas là. Il y a encore un décalage entre la jeunesse et une partie de la classe politique. Les propos de Emmanuel Macron, soulèvent de l’embarras à gauche, de la protestation à droite, et de la virulence à l’extrême-droite.

    Benjamin STORA

    SOURCE :  https://blogs.mediapart.fr/benjamin-stora/blog/170217/sur-la-colonisation 

     

    Le point de vue de Benjamin Stora  sur la colonisation

     

    Emmanuel Macron sur la colonisation : «Les historiens ont apporté la preuve de massacres », juge Benjamin Stora

    Le point de vue de Benjamin Stora  sur la colonisation

    Benjamin Stora est historien et spécialiste de l’Algérie.

    MAXPPP/THOMAS PADILLA

    propos recueillis par Jannick Alimi

    Polémique. Après les propos d'Emmanuel Macron sur la colonisation qu'il a qualifiée de «crime contre l'humanité», l'historien Benjamin Stora réagit. Il donne raison au candidat. 

    Historien, spécialiste de l'Algérie, Benjamin Stora préside le conseil d'orientation de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Il est l'auteur d'« Histoire dessinée de la guerre d'Algérie » (Seuil). Benjamin Stora estime que la colonisation est bien un « crime contre l'humanité ».

    La colonisation est-t-elle un crime contre l'humanité ? 

    BENJAMIN STORA. La définition juridique est très large : elle englobe aussi bien la Shoah que l'esclavage ou la colonisation. Cela fait très longtemps que les historiens ont apporté la preuve de massacres, de crimes, de tortures durant la longue période de la colonisation. En 1959, Michel Rocard publiait un rapport concluant à des déplacements de 2 millions de paysans en Algérie. Mais la France a construit un système juridique qui fait qu'aucune plainte ne peut aboutir et que cette période ne peut être jugée.

    C'est-à-dire ? 

    Il est indispensable, pour qu'un crime contre l'humanité soit reconnu, qu'un Etat ou un particulier dépose plainte. C'est ce qu'avait tenté de faire Rocard en attaquant en 1986 Jean-Marie Le Pen pour torture pendant la guerre d'Algérie. Mais, en raison des lois d'amnistie votées dans les années 1960, aucune plainte ne peut aboutir. Seules des poursuites devant des tribunaux internationaux pourraient débloquer le processus. C'est un problème d'autant plus insoluble qu'en France, dès que l'on prononce les mots « crimes contre l'humanité », le débat se clôt ou se politise. Il est quasiment interdit d'évoquer tout acte de violence commis par la France pendant la colonisation. On oppose immédiatement l'apport des « Lumières », l'oeuvre civilisatrice de la France... Or, en matière de colonisation, la France a bâti un faux modèle républicain : elle a proclamé le principe d'égalité mais ne l'a que rarement mis en pratique.

    N'est-ce pas erroné de mettre sur le même registre la Shoah ou tout génocide et la colonisation, dont les buts n'étaient pas l'extermination ? 

    Les « crimes contre l'humanité » incluent aussi bien des génocides comme la Shoah ou celui des Arméniens que des massacres de masse comme ceux qui ont été perpétrés en Afrique ou en Algérie.

    Emmanuel Macron a eu raison ? 

    Tout d'abord, Emmanuel Macron a pris soin de rappeler la face civilisatrice, par effraction, de la colonisation. Ce n'est pas la première fois qu'un homme politique tient des propos analogues -- sans aller jusqu'à la qualification de crime contre l'humanité. En 2007, Nicolas Sarkozy avait condamné fortement la colonisation ainsi que François Hollande. Du coup, cela tend à politiser le débat et à en faire une affaire franco-française.

    Quel impact peut avoir la reconnaissance de la colonisation comme « crime contre l'humanité » aujourd'hui ? 

    Comment expliquer à ces catégories de la population qui descendent de l'histoire de la colonisation que, soixante ans après, on ne peut toujours pas tenir en France des propos critiques contre ce système ? La colonisation est devenue un marqueur identitaire comme l'esclavage pour les Noirs. C'est une question historique aux conséquences politiques très vivaces.

     Le Parisien

    SOURCE : http://www.leparisien.fr/politique/macron-sur-la-colonisation-les-historiens-ont-apporte-la-preuve-de-massacres-juge-stora-17-02-2017-6687714.php

     

     

     

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