• Lettre de Jacques CROS au rédacteur en chef de L'Ancien d'Algérie

     

    Lettre au rédacteur en chef

     de L'Ancien d'Algérie

    Cros Jacques

    34500 BEZIERS

    Monsieur Sabourdy, 

     

                                                                                 Bonjour à toi. On a eu l’occasion d’échanger par Internet et nous avons pu nous situer. Il me semble que nous sommes de la même classe, ou de classes voisines. Je suis personnellement de la 60 1/A.

    Nous n’avons pas fait le même choix dans notre vie. Tu as adhéré à la FNACA et tu es devenu le rédacteur en chef de L’Ancien d’Algérie, organe de la fédération. Je suis resté en dehors de cette organisation.

    J’ai suivi les échanges que tu as eus récemment avec mon ami Michel Dandelot. Au sujet de celui-ci je considère que le travail qu’il fait avec son blog est précieux. Sa compétence professionnelle lui permet de recueillir et de nous faire connaître des informations qui intéressent tous ceux qui sont concernés par la guerre d’Algérie. Il y ajoute ses analyses que je trouve pertinentes et que je partage.

    Sur l’exploitation de l’affaire Audin j’ai donné mon sentiment sur le texte que tu as publié dans L’Ancien d’Algérie. Il m’a renvoyé à la position de Michel Huet qui m’avait été signalée par un ami qui est adhérent de la FNACA. Il me parait ne pas se saisir de l’opportunité qui se présentait de faire évoluer les consciences sur la nature de ce qu’a été la guerre d’Algérie comme tentative de perpétuer le colonialisme.

    Les conséquences sont connues et elles ont touché les Algériens et les appelés du contingent que nous avons été. Plus douloureuses pour les premiers, elles n’ont pas été sans effet sur les seconds, avec des différences sensibles suivant les cas. Je fais personnellement partie de ceux qui n’ont jamais été exposés et qui ont simplement perdu vingt-six mois de leur jeunesse dans cette aventure.

    J’ai aussi été témoin de quelques exactions qui ont été commises par l’armée sans y avoir jamais été impliqué. J’ai par contre pu mesurer l’ampleur de la misère générée par ce système social et le racisme qui l’accompagnait et qui n’épargnait pas les appelés du contingent.

    J’ai été victime de l’ostracisme de l’institution militaire qui m’avait repéré. Je n’ai jamais eu la possibilité ni matérielle ni psychique d’être un soldat du refus. C’était un statut lourd à assumer. J’ai toutefois fait ce que j’ai pu dans le contexte qui était le mien. Cela a été le cas notamment lors du putsch des généraux félons en avril 61 où j’ai pris des risques. Cela s’est produit également le jour du cessez-le-feu où l’armée a tiré sur la foule des Algériens qui participaient à une manifestation pourtant autorisée.

    Je n’ai pas été partie prenante dans les activités de la FNACA n’ayant pas de goût pour les repas qu’ils soient dansants ou non. J’ai pris acte que ma vision de ce qu’était la guerre d’Algérie n’est pas majoritaire dans l’opinion publique. On sait que les idées dominantes sont celles de la classe dominante. Et la classe dans laquelle je me situe, celle des exploités, n’est pas dominante.

    Ces facteurs ont fait que je suis resté en dehors de la FNACA. Depuis quelque temps il m’arrive d’avoir un regard sur ce qu’elle dit et fait. J’ai constaté son absence lors de la contre-manifestation que nous avons organisée lors du changement d’appellation de la rue du 19 mars 1962 à Béziers. Cela m’a conforté dans mon jugement sur elle.

    Plus anciennement, ce devait être en 1972, j’avais été surpris lors de la cérémonie du 19 mars à laquelle j’avais participé, du côté cocardier du comité local de votre fédération à Montagnac où j’étais alors enseignant. En 2001 j’avais participé à une assemblée du comité de Béziers de la FNACA qui était ouverte aux non-adhérents. J’avais pu situer mes désaccords au sujet de la torture. Je joins l’article que j’avais rédigé après cette réunion. Je n’avais pas apprécié que soit prononcée la rituelle phrase « Mort pour la France » à l’énoncé de chacun des 33 Biterrois, tués en Algérie, lors du 19 mars qui avait suivi. Pour moi ils avaient été victimes de l’incompréhension générale qui régnait alors sur les guerres qu’avaient engagées les peuples pour se libérer du colonialisme.

    Je veux bien reconnaître à la FNACA le rôle qui a été le sien dans la satisfaction d’un certain nombre de revendications (retraite du combattant, points d’indice supplémentaire pour le montant de la retraite des fonctionnaires, demi-part pour la déclaration d’impôts, adoption du 19 mars comme journée de commémoration …) mais il reste son incapacité à dire ce qu’était la guerre d’Algérie.

    Qu’elle soit au diapason de la majorité de ce que pensent les gens ne lui confère pas le label de vérité en la matière. Pour moi, j’ai choisi de faire entendre la voix de la justice et de l’amitié entre les peuples par un autre canal que celui de la FNACA même si je n’ignore pas qu’elle fut créée par des hommes épris de paix. C’est que de l’eau a coulé depuis et la crise socio-économique que nous subissons favorise le développement de la xénophobie dont la FNACA n’est pas à l’abri. On s’en rend compte en diverses circonstances.

    Bonne continuation dans les responsabilités qui sont les tiennes même si la FNACA est appelée à finir son existence avec la proche disparition, prévisible, des anciens d’Algérie.

    Béziers le 16/10/18

    Jacques CROS 

    SOURCE : http://cessenon.centerblog.net/6572857-lettre-au-redacteur-en-cher-de-ancien-algerie?fbclid=IwAR37dD2R1qNiQdSuPAba6SBImbDnkL_U0yOnRlemyNYxzyF4XX7ttrCTDZo 

    « Après Maurice Audin et la torture la France va-t-elle enfin reconnaître les crimes d’octobre 1961 ?Paris : une stèle pour les victimes du 17 octobre 1961 »
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