• Lever de rideau sur l'Algérie française (La deuxième génération livre un passionnant éclairage sur la colonisation et les "événements". Sans tabou).

     

    Lever de rideau sur l'Algérie française

    Lever de rideau sur l'Algérie française

    Une fois rapatriés en France, les pieds-noirs tairont longtemps leur histoire.

    AFP

    Partis à l'assaut de la mémoire de leurs parents, Alice Zeniter, Jean-Marie Blas de Roblès et Brigitte Giraud livrent un passionnant éclairage sur la colonisation et les "événements". Sans tabou.

    Circulez, y a rien à dire! "Les mois qu'ils viennent de vivre seront comme un secret, une expérience embarrassante qu'ils tairont instinctivement." Le silence, c'est bien ce qui s'est abattu en ce mois de juin 1962 sur les appelés de Brigitte Giraud, héros d'Un loup pour l'homme. Tout comme sur les harkis d'Alice Zeniter ou les pieds-noirs de Jean-Marie Blas de Roblès.  

    Mais voilà, hors de tout anniversaire, cinquante-cinq ans après la fin de la guerre d'Algérie, les romanciers prennent la plume. Pour raconter, témoigner, apaiser. Ils sont enfants de la première ou de la seconde génération d'exilés et proposent, sous différents angles, le récit lumineux de leurs origines. "Quand tu sens que personne n'a envie de t'écouter, tu ne parles pas, explique Brigitte Giraud, pour justifier le long mutisme de son père, jeune appelé de 1960. Mais, maintenant, il y a urgence, les derniers témoins sont en train de disparaître."

    Ces écrivains qui font bouger les lignes

    Le pied-noir Blas de Roblès, auteur de Dans l'épaisseur de la chair, renchérit: "Il m'a fallu des années pour déverrouiller la mémoire scellée de mon père et digérer mes propres traumatismes. J'ai enfin acquis la nécessaire bienveillance en face des faits."  

    De son côté, Alice Zeniter (L'Art de perdre), petite-fille de harki, constate: "Le temps a fait son oeuvre, qui permet le détachement. Je peux raconter, contrairement à mon père, qui refusait d'être identifié par les actes de son propre père." Où l'on s'aperçoit que c'est, en fait, tout le peuple français qui a glissé ce passé sous le tapis.  

    A peine évoquée à l'école, tue par ses protagonistes et les gouvernements successifs, l'histoire de la guerre d'Algérie ("on disait 'les événements' jusqu'en 1999", rappelle Brigitte Giraud) n'aura cessé d'engendrer les polémiques. Jusqu'à ces derniers temps, à en croire le tollé provoqué par Emmanuel Macron évoquant, pendant la campagne présidentielle, le "crime contre l'humanité" de la France coloniale

    Avec leurs fictions et celles de quelques autres -le jeune appelé insoumis d'Yves Bichet (Indocile, Mercure de France), l'architecte Fernand Pouillon et quelques Oranais sous la plume de Marie Richeux (Climats de France, Sabine Wespieser), l'éditeur de Camus, Edmond Charlot, ausculté par Kaouther Adimi (Nos richesses, Seuil)-, les écrivains font bouger les lignes et comblent les blancs. Sans dogmatisme, ostracisme ou aigreur. Puissent leurs romans, qui se répondent, mettre à mal l'ignorance et la méfiance, sources de turbulences toujours promptes à resurgir. Comme une oeuvre de salut public...

    Décomplexer la parole des harkis

    "Je me souviens de rien", n'a cessé de lui répéter son père. Il fallait plus que cette mémoire trouée pour dissuader Alice Zeniter de creuser, fouiller et déterrer les racines des harkis. En bonne normalienne, la jeune et talentueuse romancière, prix du Livre Inter 2013 pour Sombre dimanche, a multiplié les lectures d'essais et de romans, embrassé les deux rives de la Méditerranée, s'emparant avec maestria de l'histoire lestée de non-dits des anciens supplétifs et de leur descendance -soit une communauté de quelque 500000 citoyens français. Un incroyable destin, des villages algériens aux cités HLM en passant par les camps de transit du sud de la France. 

    Lever de rideau sur l'Algérie française

    L'ART DE PERDRE, PAR ALICE ZENITER.

    Flammarion

    "Si parole il y a pu avoir, elle a toujours été perçue comme politisée et revendicative parce qu'elle était agitée par les mouvances proches de l'OAS, explique l'auteur. Et d'emblée stigmatisée comme étant une parole d'extrême droite. Le recul et la fiction permettent d'entrer dans cette histoire par le détail et les sensations." Résultat: un roman foncièrement humain sur l'Algérie française de 1830 à 1962 et sur le sort réservé en France aux familles de harkis. Une belle façon aussi d'analyser avec finesse les problèmes identitaires des fils d'immigrés dans la société contemporaine. 

    Ali, Hamid, Naïma... trois générations, trois destins. Notable enrichi grâce au commerce de l'huile d'olive, Ali, le patriarche, veille sur les siens dans son village des crêtes de Kabylie, près de Palestro. Engagé dans l'armée française lors de la Seconde Guerre mondiale, il est très vite confronté, après l'appel à la "lutte nationale" de novembre 1954, aux exigences et aux exactions du FLN: collecte de l'impôt révolutionnaire, demande d'abandon des pensions d'ancien combattant, embuscade sanglante de Palestro... une suite d'événements qui, mis bout à bout, vont le faire pencher du côté des autorités françaises.  

    "On ne parle pas ici de gens qui ont fait un choix par amour pour la France, mais qui ont fini par opter pour un camp, presque inconsciemment", souligne Alice Zeniter. Ce sont d'autres camps qu'ils découvrent, inhospitaliers, insalubres, lors de leur arrivée dans une France peu reconnaissante après l'indépendance de l'Algérie, durant le terrible hiver 1962.  

    Des années de misère dont Hamid, le fils aîné, né en 1953, livre quelques bribes à sa fille, Naïma, lorsque la nombreuse famille d'Ali est relogée dans une barre de Flers. Mais c'est seule que Naïma ira, beaucoup plus tard, découvrir le pays des crêtes... 

    Rendre justice aux pieds-noirs

    "A 17 ans, je pensais que les colonisateurs et les pieds-noirs étaient tous des salauds, il est normal que mon père n'ait pas eu envie de me parler. Il m'a fallu toute une vie pour comprendre que tout n'était pas aussi simple", reconnaît Jean-Marie Blas de Roblès, l'auteur de Là où les tigres sont chez eux, né en 1954 à Sidi Bel Abbès. C'est donc apaisé que l'écrivain s'est attaqué avec finesse à la saga des rapatriés d'Algérie. Franchise, lucidité, humour... Dans l'épaisseur de la chair restera l'un des grands romans de l'épopée algérienne du peuple européen. 

    Lever de rideau sur l'Algérie française

    DANS L'ÉPAISSEUR DE LA CHAIR, PAR JEAN-MARIE BLAS DE ROBLÈS. Zulma

    C'est en 1882 que la branche paternelle du narrateur (frère de papier de Jean-Marie Blas de Roblès), poussée par la sécheresse andalouse, s'exile à Sidi Bel Abbès. Les colons français ont besoin de bras, la famille Cortès offre les siens. Colporteur, puis tenancier de bar, le grand-père Juanico prospère vite dans la ville de l'Oranie créée par les légionnaires et baptisée "Biscuit- Ville". Une vie tranquille à coups d'anisette, de parties de belote, de coucheries et d'antisémitisme, les juifs étant accusés d'être "les instigateurs de la crise économique". 

    Pour Manuel, le fils aîné, c'est une autre affaire. En 1942, étudiant en médecine dans une Algérie devenue résistante du jour au lendemain, il rejoint l'armée comme médecin auxiliaire. Direction l'Italie et les charniers de Monte Cassino puis la percée des Vosges -relatés ici dans d'admirables pages de bruit et de fureur. Mêmes horreurs lors des massacres de Sétif, en 1945, auxquels un Manuel "aveugle" assiste sans rien ressentir. "Il n'est pas si facile de percevoir ce que l'on voit", note, un rien fataliste, le narrateur. Pour autant, le Dr Cortès, qui soigne aussi bien les fellaghas que les membres de l'OAS, sera sur la liste noire des deux parties. 

    "Rentrez chez vous, sales pieds-noirs!" Boucs émissaires du forfait colonialiste ou bien rabaissés au rang de "bougnoules", les rapatriés d'Algérie affrontent la vindicte des bons Français. A 8 ans, le narrateur "vieillit" d'un seul coup. Des années plus tard, Jean-Marie Blas de Roblès conclut, placide: "Si tout un peuple a eu raison de se lever contre l'occupation française, le temps est peut-être venu d'accepter cette évidence que des hommes, transplantés par la misère dans un pays qui n'était pas le leur, l'ont fait fructifier et l'ont aimé avec la même rage que ceux qui s'y trouvaient déjà." 

    Ressusciter les appelés

    C'est la première fois en neuf livres qu'elle écrit à la troisième personne, et pourtant il s'agit là de son roman le plus intime. Car cette histoire est bien celle des parents de Brigitte Giraud, née à Sidi Bel Abbès en 1960. Une histoire aussi banale qu'extraordinaire. Comme des milliers d'autres jeunes hommes, Antoine l'Auvergnat est appelé pour l'Algérie.  

    Lever de rideau sur l'Algérie française


     UN LOUP POUR L'HOMME, PAR BRIGITTE GIRAUD.

    Flammarion

    Il a 23 ans, sa femme, Lila, est enceinte. Infirmier, il intègre l'hôpital militaire de Sidi Bel Abbès et se démène d'un éclopé à l'autre. Ce qui est moins classique, c'est que Lila vient le rejoindre. Dans ce pays entré dans une guerre qui n'a pas encore dit son nom, là voilà, blonde et pimpante, prête à accoucher... 

    "J'ai voulu écrire à la hauteur d'Antoine, raconte l'auteure. Il sait uniquement ce que les militaires veulent bien lui dire ('Vous êtes là pour le seul maintien de l'ordre'). Puis, petit à petit, il comprend que lui et ses camarades sont manipulés et qu'il s'agit d'un véritable conflit." Il est là, le sel de ce roman: Brigitte Giraud réussit à se glisser dans la peau de ces jeunes Français, partagés entre leur conscience, la peur des bombes et l'excitation née de cette émancipation accélérée, loin de la France morne et endormie. 

    Ils ne seront jamais des héros. Après le référendum de 1962, une chape de plomb est tombée sur une société amnésique. Abandonnée, toute une génération, les nuits remplies de cauchemars, devra se réintégrer dans la France des Trente Glorieuses. Tous n'y arriveront pas. Comme Oscar, le jeune amputé de Clermont-Ferrand, "symbole du retour impossible", qui se suicidera après avoir rejoint sa famille. D'autres, ils seront 20000, auront trouvé la mort dans ce combat perdu d'avance. 

    L'ART DE PERDRE, PAR ALICE ZENITER. FLAMMARION, 512P., 22€. 

    DANS L'ÉPAISSEUR DE LA CHAIR, PAR JEAN-MARIE BLAS DE ROBLÈS. ZULMA, 384P., 20€. 

    UN LOUP POUR L'HOMME, PAR BRIGITTE GIRAUD. FLAMMARION, 256P., 19€.

    Source : http://www.lexpress.fr/culture/livre/lever-de-rideau-sur-l-algerie-francaise_1935918.html 

    « Macron et l’AlgérieRencontre avec Zakia Rezig préparée et filmée par les élèves de terminale ES, lycée de la Plaine de l'Ain, Ambérieu-en-Bugey »
    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter