• Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS

    Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio 

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

     

    Le 26 janvier, le président s’est adressé à des « représentants des pieds-noirs » pour « continuer de cheminer sur la voie de l’apaisement des mémoires blessées de la guerre d’Algérie ». Les souffrances des Européens qui quittèrent l’Algérie en 1962 ne sauraient être contestées. Mais certains propos laissent perplexes et ont suscité les réactions des défenseurs de la mémoire des victimes de l’OAS.

    Passons sur l’évocation d’une Algérie française heureuse où, « pas toujours, mais souvent, l’idéal méditerranéen d’une vie harmonieuse entre juifs, chrétiens et musulmans fut la réalité quotidienne de villages et de quartiers ». Évocation émouvante mais contredite par tant de témoignages et de travaux historiques sur les injustices et l’inégalité de statuts qui ont marqué les 132 ans de la colonisation de l’Algérie. Ou sur cette approximation malheureusement courante selon laquelle « près d'un million de personnes […] sont passées d’une rive à l’autre » en 1962, qui occulte le fait que 200 000 Européens environ sont restés dans les débuts de l’Algérie indépendante. 

    Ce qui pose particulièrement problème dans cette allocution, c’est la façon dont a été évoquée de manière incomplète la fusillade de la rue d’Isly à Alger le 26 mars 1962, et aussi le massacre d’Européens à Oran, le 5 juillet 1962. Dans les deux cas, le discours présidentiel a occulté très largement la responsabilité écrasante, qui fait pourtant largement consensus chez les historiens, de l’OAS (1), qu’il a à peine mentionnée. Il a éludé le rôle criminel de cette organisation terroriste et s’est montré perméable au récit construit par les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française, propagé depuis par les groupes pieds-noirs d’extrême droite qui accusent le chef de l’Etat et les autorités françaises de l’époque de traitrise.

    Peut-on « reconnaître » les souffrances des « rapatriés » sans dire que cette organisation, par ses innombrables crimes et destructions, contribua au premier chef à en créer les conditions ?  Durant des mois, à la veille des Accords d’Evian et de l’indépendance de l’Algérie, l’OAS se livra, tant à Alger qu’à Oran, à un terrorisme meurtrier (mitraillages, tirs de snipers, attentats aux explosifs) sans équivalent dans notre histoire. Elle visa des Algériens surtout, mais aussi des Européens jugés coupables de trahison, ainsi que des militaires et des gendarmes français, conformément à la stratégie d’insurrection armée définie par Salan. 

    Conformément à ses directives, les dirigeants de l’OAS ont décidé d’ériger le quartier de Bab-el-Oued d’Alger en zone insurrectionnelle et annoncé qu’à partir du 22 mars les officiers, sous-officiers et soldats qui ne se seront pas ralliés à leur combat seront considérés « comme des troupes au service d’un gouvernement étranger ». Le 22 mars au soir, des commandos de l’OAS ont attaqué une patrouille de gendarmerie mobile qui sortait du tunnel des facultés – bilan : 18 gendarmes tués. Le lendemain, ils ont ouvert le feu sur un véhicule de transport de troupes tuant 7 soldats dont 5 appelés du contingent. 

    En réaction, les autorités françaises ont mis en place le bouclage du quartier de Bab el Oued, blocus que l’OAS a tenté de briser en appelant les civils à manifester le 26 mars, conformément à la directive de Salan : «  Sur ordre des commandements régionaux, la foule sera poussée dans les rues à partir du moment où la situation aura évolué dans un sens suffisamment favorable. » Le 26 mars, des rapports de l’armée et des témoignages établissent que les premiers coups de feu ont été tirés, notamment depuis les toits, par des commandos de l’OAS sur les militaires français. Le président Macron ayant promis que « Toutes les archives françaises sur cette tragédie pourront être consultées et étudiées librement », cela met en péril le récit même qu’il a repris pour conforter certains éléments de son auditoire dans leur vision de ces événements.

     

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Quelques-uns des emplacements des armes automatiques utilisées par l’OAS (Yves Courrière, « Les Feux du désespoir », Fayard, 1971, p. 544)

    Emmanuel Macron a dit des choses justes.

    Il est vrai que lors de la fusillade de la rue d’Isly, l’armée française a tiré sur la foule. Mais sans dire qu’elle réagissait à une manœuvre cynique qui condamnait les manifestants européens à subir une répression sanglante. 

    Il est vrai qu’à l’indépendance de l’Algérie, des massacres de supplétifs de l’armée française, les harkis, et de membres de leurs familles, ont eu lieu. Mais l’histoire du recrutement de ces hommes, dans un statut inventé par le général Salan qui les mettait en danger, doit être restituée dans sa totalité.

    Il est vrai qu’à Oran, le 5 juillet 1962, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, des Européens furent victimes de violences extrêmes. Mais elles ne peuvent pas être isolées de celles, particulièrement terribles, que l’OAS d’Oran perpétra dans cette ville contre des civils dans les mois précédents, faisant environ un millier de morts algériens. Des violences qu’à la différence des chefs de l’OAS d’Alger qui se décidèrent à suspendre les leurs en refusant le cycle infernal et indéfini d’une escalade meurtrière, les chefs de l’OAS d’Oran poursuivirent jusqu’à leur départ pour l’Espagne franquiste, laissant les civils européens exposés à des violences inacceptables. Nous reviendrons sur cet épisode que des historiens, y compris algériens, ont contribué à mettre en lumière.

    Ne pas rappeler aussi ces faits, n’est-ce pas conforter un aveuglement chez certains pieds-noirs sur les causes de leurs malheurs ?

    N’est-ce pas valider un récit fallacieux encore présent dans leur esprit soixante ans après la fin de cette guerre ?

    C’est ce qu’ont relevé des associations comme l’Association des pieds-noirs progressistes et de leurs amis (ANPNPA), l’Association des amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons et l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (ANPROMEVO)

    Emmanuel Macron, désireux de plaire à certains éléments de son auditoire qui regrettent la colonisation, qu’il cherche à séduire, n’a pas choisi jusqu’au bout un langage de vérité. 

    Jules Roy, lui-même européen d’Algérie, ancien officier de l’armée française, apostropha en 1972 le général Massu en des termes qui s’appliquent aussi aux chefs de l’OAS à la fin de la guerre : « Croyant trouver en vous un sauveur, ces naïfs [certains Européens d’Algérie] se sont précipités derrière vous. Vers le gouffre. […] Les vrais défenseurs de leur avenir étaient ceux qui essayaient, malgré vous qui vous en teniez à la lettre de vos directives, de sauvegarder les chances d’une coexistence entre les deux communautés. […] Vous fûtes le préparateur des malheurs que nous voulions leur épargner ».

    Ce sont les terroristes de l’OAS qui voyaient dans le chef de l’Etat et dans les autorités françaises de l’époque les responsables de leur malheur qui ont tissé en réalité le malheur des pieds-noirs. Et ce serait le courage que de le dire.

    Beaucoup n’ont pas oublié les manifestants du 8 février 1962 contre l’attentat de l’OAS au domicile d’André Malraux qui a défiguré la jeune Delphine Renard, jouant dans la cour, et qui ont subi, au métro Charonne, la répression de la police de Maurice Papon. Ils commémoreront, soixante ans après, les crimes de l’OAS.

    (1) L’Organisation de l’Armée secrète, constituée au début de 1961 dans l’Espagne franquiste, qui a rassemblé des déserteurs de l’armée et des Européens extrémistes et a pratiqué la terreur pour s’opposer à l’indépendance de l’Algérie.

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/010222/macron-s-est-adresse-aux-rapatries-d-algerie-en-eludant-les-crimes-de-l-oas?utm_source=facebook&fbclid=IwAR2b1lMQPZWI1FN4lJCifOxaOxcfajtf_No5ycR3VjHsXJEICwICooiRzbw 

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    A

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Gilles Manceron

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Fabrice Riceputi

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Alain Ruscio

    Même si Macron ne le veut pas ils sont là pour rétablir la vérité historique. Honte à tous les conseillers de Macron qui ne lui ont pas apporté tous les renseignements, conseils ou rapport indispensables afin que  le président disant vouloir concilier toutes les mémoires emploie, dans un long discours, plus de deux fois le mot OAS, cela aurait redonné le moral aux victimes ou descendants des victimes de cette organisation criminelle et terroriste responsables de 2700 victimes en Algérie et en France, avant et après le 19 Mars 1962.

    Deux de ces victimes ou descendants seront présents le 8 février prochain au Métro Charonne pour la commémoration du 60e anniversaire du massacre au Métro Charonne : 

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Delphine Renard

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    Jean-François Gavoury

     

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

     

    Macron s’est adressé aux rapatriés d’Algérie en éludant les crimes de l’OAS *** Par Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio

    « La mémoire de Josette et Maurice Audin profanée (voir la vidéo en fin d'article)Zemmour contre l'histoire Ép.3/ Sylvie Thénault. Le massacre du 17 octobre 1961 n'est pas la répression d'une manifestation »
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  • Commentaires

    5
    Mercredi 2 Février à 13:47

    Merci pour ces explications précises sur les faits. Une fois de plus, messieurs les politiciens nous racontent le "récit" qui colle avec leurs objectifs politiques à court terme. La pacification des mémoire exige un peu plus de courage, messieurs !

    4
    ould aoudia JPh
    Mercredi 2 Février à 12:14

    "La position de Macron par rapport à  l'OAS est pour le moins ambigüe." Tout à fait. Simplement parce qu'elle s'inspire des conseils de son historien ambigu.

    3
    Mercredi 2 Février à 10:46

    Je n’arrive pas à écrire le commentaire suivant sous l’article ci-dessous. Peux-tu avoir la gentillesse de le faire ?

     

    Ould Aoudia Jean-Philippe

    Voilà une mise au point bienvenue sur les faits tels qu’ils se sont réellement déroulés. Elle met à mal l’écriture officielle de la guerre d’Algérie placée sous l’influence d’un puissant lobby colonial toujours à l’œuvre au sein des institutions.

    Les 8 février, 15 et 19 mars prochains, l’Etat dispose de trois moments forts pour honorer la mémoire des victimes de l’OAS, civiles et militaires, en France et en Algérie, défenseurs des institutions et des valeurs de la République.

     

    Merci beaucoup

    JPh

    2
    Mercredi 2 Février à 10:46

    La position de Macron par rapport à  l'OAS est pour le moins ambigüe. En fait elle est chargée d'objectifs politiciens, électoralistes pour êt'e précis, qui n'ont rien à voir avec la recherche de la vérité historique. Or cette recherche est une exigence pour la réconciliation des mémoires. Une réconciliation qui concerne tous les protagonistes de cet épisode douloureux de notre passé aussi bien pour les relations entre Algériens  et Français qu'entrre Algériens et entre Français.

    Merci aux historiens qui sont engagés  dans ce travail de mémoire dont l'analyse présentée ici me paraît fort pertinente.

    1
    Mercredi 2 Février à 09:16

    Il faut saluer à sa juste valeur ce premier geste d’historiens français qui aidera - espérons- le ! - à l’accomplissement prochain d’un geste de l’État - attendu depuis soixante ans - en hommage et à la mémoire de celles et de ceux qui, respectueux de la République et de la démocratie, sont tombés sous les coups d’un belligérant forcené composé de fanatiques, « revenants de la collaboration », aux méthodes barbares « que le régime hitlérien n’aurait pas désavouées ! ».

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