• Maréchal Bugeaud : des statues, des rues, des écoles et des massacres en Algérie...

     

    Les historiens comme Pascal Blanchard ou Benjamin Stora sont opposés au déboullonnage des statues, car ce serait effacer les traces du passé, mais il faut expliquer l’histoire et l’enseigner dans les écoles.

    Maréchal Bugeaud : des statues, des rues, des écoles et des massacres en Algérie

    La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a estimé sur France Inter que l'on pouvait se poser la question de débaptiser l'avenue Bugeaud à Paris. Ce maréchal, qui a cautionné la technique de la "terre brûlée" lors de la colonisation de l'Algérie, a plusieurs statues ou noms de rues à sa mémoire.

    Qui veut la peau des rues et des statues du maréchal Bugeaud ? La question revient sur le devant de la scène médiatique à l'aune de l'actualité : partout dans le monde, dans le sillage de la mort de George Floyd, des citoyens s'insurgent contre des avenues ou des statues érigées à la gloire de personnalités controversées, qui ont cautionné l'esclavage ou la colonisation. 

    Thomas-Robert Bugeaud en fait partie : maréchal français ayant vécu au 19e siècle, il a participé à la colonisation de l'Algérie avec des méthodes très controversées. Pourtant, vous pouvez toujours vous promener rue Bugeaud à Marseille ou Lyon, arpenter l'avenue Bugeaud à Paris, ou prendre en photo une statue du maréchal Bugeaud à Périgueux. Focus sur un personnage polémique.

    Débaptiser l'avenue Bugeaud à Paris ? La porte-parole du gouvernement l'envisage

    Dans la capitale, c'est l'avenue Bugeaud, située dans le 16e arrondissement, qui cristallise la controverse. En dépit du ton catégorique d'Emmanuel Macron dimanche, qui a assuré que "la République n'effacera aucune trace" et ne "déboulonnera pas de statue", la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s'est elle montrée beaucoup plus nuancée lundi matin sur l'antenne de France Inter. 

    Questionnée par Léa Salamé sur cette avenue en particulierelle a estimé qu'on pouvait se poser la question de la débaptiser : "l'avenue Bugeaud, on pose la question", dit-elle, tout en souhaitant néanmoins une "discussion historiographique" : "L'émotion nous pousserait parfois à faire des choses qui ne sont pas forcément en rapport avec la réalité historique, et je crois qu'il faut avoir la sérénité de débaptiser l'avenue."

    Interrogés lundi par l'Agence France Presse sur les propos de la porte-parole du gouvernement, des conseillers du président préconisent plutôt d'ériger des "contre-monuments" : "Il ne s'agit pas de débaptiser l'avenue Bugeaud mais pourquoi pas un monument adressé à l'émir Abdelkader - qu'a combattu Bugeaud - qui était détenu au château d'Amboise", a ainsi suggéré un proche d'Emmanuel Macron.

    La question se poserait alors aussi pour une autre représentation du maréchal Bugeaud dans Paris, plus discrète mais accolée au plus célèbre musée du monde : une statue de Bugeaud érigée dans une niche du Louvre par le sculpteur Charles Théodore Perron, dans l'aile Rohan-Rivoli, qui donne directement sur l'avenue parisienne.

    Mémoire de la colonisation et de l'esclavage : "La meilleure des pédagogies, ce n'est pas de déboulonner les statues", selon l'historien Pascal Blanchard

    Les protestations antiracistes ravivées dans le monde entier après la mort de George Floyd ont donné lieu au déboulonnage ou à la dégradation de plusieurs statues de personnalités controversées. Pour Pascal Blanchard, l'enjeu en France est pourtant "d'expliquer et raconter" l'histoire.

    La statue d'Edward Colston, marchand d'esclaves, à Bristol (Angleterre), repêchée après avoir été déboulonnée puis jetée à la rivière par des militants antiracistes, le 11 juin 2020. (AFP)

    Vous vous rendez compte que nous sommes en 2020, que nous avons décolonisé l'Empire en partie en 1960, et qu'il n'y a toujours pas un musée d'histoire coloniale dans ce pays pour le raconter à nos enfants ! On va attendre combien de temps encore ? Pascal Blanchard à franceinfo 

     

    Vous citiez le nom de Colbert. On pourrait aussi évoquer Jules Ferry, fondateur de l'école républicaine et en même temps promoteur de la supériorité du Blanc sur les autres races ? 

    Jules Ferry, c'est l'idée coloniale, puisque il a été celui qui a apporté l'idée d'expansion coloniale de la IIIe République dans les années 1885-1886 et qui déclare à l'Assemblée nationale, dans le cadre d'un pas d'un palais de la République, cette phrase incroyable : "Il y a un droit des races supérieures sur les races inférieures". Et si je vous demandais combien il y a de collèges et lycées de France qui portent le nom de Jules Ferry, vous seriez tétanisé.

    Je vous rappelle le nombre de rues et d'avenues Maréchal-Pétain débaptisées dans tout le pays à partir de 1944-45. La dernière, c'est en 2013. Il n'y en a plus aucune aujourd'hui en France. Ça prouve bien que la question qu'on est en train de se poser, elle n'est pas neuve. Je vous rappelle, dans les pays de l'Est, quand le Mur est tombé, le nombre de sculptures et de statues de Lénine qui ont été déboulonnées. Cela ne correspond pas simplement à l'histoire coloniale. Pourquoi cela éclate aujourd'hui ? Parce que les gens ont le sentiment qu'il reste ce Panthéon colonial et esclavagiste dans nos villes et qu'en même temps, la mémoire, la Nation, la réflexion n'arrivent pas à porter, ne se fait pas entendre. Il y a une forme de réticence, comme s'il fallait garder ce sujet tabou. Il y a une problématique de fond. Elle existe depuis 60 ans.

    Quand on débaptise des rues Maréchal-Pétain juste après la Deuxième Guerre mondiale, il y a aussi l'idée de mettre Vichy entre parenthèse, alors que là, débaptiser des rues, cela voudrait peut-être dire de ne pas reconnaître que c'est la même histoire de France ? 

    Si je vous avais posé la question : quelle est la plus longue guerre de la France au 20e siècle ? Vous n'auriez pas immédiatement dit : les guerres coloniales qui ont duré vingt ans, parce que vous ne l'avez pas appris comme ça à l'école. Ecrire l'histoire, c'est aussi un rapport complexe avec le pouvoir, avec le politique, avec l'Éducation nationale, avec nos musées. On va être le dernier pays européen à ne pas avoir un musée d'histoire coloniale. Il y en a un à Liverpool, à Bristol, il y en a un aux Pays-Bas, à Amsterdam, il y en a un maintenant à Tervuren, en Belgique, il va y en avoir un en Allemagne l'année prochaine. On va attendre quoi, le 22e siècle pour regarder notre histoire en face? Les enfants de France, quand on leur raconte l'histoire, ils vont avec leurs enseignants dans les musées pour la découvrir. Aujourd'hui, on ne peut pas le faire. Donc, ils vont l'apprendre où l'histoire ? Sur Internet, et pas forcément racontée par les meilleurs. 

    Si vous voulez continuer à fabriquer des Français ouverts à l'histoire, ouverts à leur identité, ouverts à leur terroir, ouverts à leur passé, et faire de ça de "bons petits Français", vous avez peut être intérêt à commencer à faire de l'histoire. Cacher l'histoire, ça n'a jamais fait de grands citoyens.Pascal Blanchardà franceinfo 

    L'artiste Bansky suggère de redresser les statues qui ont été abattues, comme celle d'Edward Colston, à Bristol, mais d'ajouter à ces statues de personages controversés d'autres figures, grandeur nature, de manifestants en train d'essayer de les faire tomber. 

    Je pense qu'il faut d'abord, pour les statues qui existent, expliquer pourquoi elles sont là. Pourquoi a-t-on commémoré ces gens-là ? A Paris, vous avez une rue Gallieni, une avenue Gallieni et une statue Gallieni. Est-ce que vous savez qui est Gallieni ? Personne ne sait qui c'est. C'est le conquérant français de Madagascar, plus qu'un militaire. Et c'est devenu le modèle de référence des conquêtes coloniales pour arriver à prendre possession d'un territoire. Nous avons une avenue, une rue, une statue, et pourtant, personne ne sait qui c'est ! On a une avenue Bugeaud dans le 16e arrondissement [de Paris]. Thomas Robert Bugeaud a été le massacreur de l'Algérie lors de la conquête de l'Algérie. 

    Expliquons ces noms, racontons l'histoire, c'est la meilleure preuve de pédagogie qu'on peut faire, en attendant que l'Etat prenne cette décision majeure d'enfin mettre le passé colonial dans un musée pour faire œuvre de pédagogie. Pascal Blanchard à franceinfo 

    Quand, pendant la campagne électorale, Emmanuel Macron a posé la question de "crime contre l'humanité" pour qualifier ce qui s'est passé pendant la guerre d'Algérie, on a vu l'écho, immédiatement. Des gens ont dit : on n'est pas là pour faire de la repentance, on n'est pas là pour s'excuser en permanence. 

    Oui, mais en en même temps, on a vu que ce candidat a gagné l'élection présidentielle, et c'est la phrase dont on se rappellera dans les manuels scolaires dans vingt ans. Il a eu le courage politique de dire, en allant même beaucoup plus loin que la guerre d'Algérie : la colonisation est un crime contre l'humanité. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'on est entré dans une nouvelle génération. Le temps des colonies "à la papa" est terminé. Qu'il y ait encore de vieux nostalgiques qui pensent que la France était grande quand les Noirs étaient dans les champs de coton, ça se termine. Vous avez vu ces jeunes à Paris, en Europe, aux Etats-Unis, de toutes origines qui, dans la rue, disent : non le poids du passé ne doit plus continuer à faire que dans le présent ce racisme demeure. C'est fondamental.

    C'est aussi un débat d'une génération. Ceux qui nous ont précédés n'ont pas fait ce travail de mémoire et d'histoire. Ça tombe sur nous, on va devoir le faire et certains le font. Quand vous voyez le travail qui a été fait à Nantes par Jean-Marc Ayrault sur l'esclavage, ça prouve que c'est possible. A Bordeaux c'est nouveau, ça démarre parce que Karfa Diallo a fait le travail comme d'autres historiens depuis des années. Souvenez-vous, en 2013, Mme Hidalgo a placé une plaque devant le Jardin d'acclimatation pour rappeler qu'il y avait eu 33 zoos humains dans ce qui est aujourd'hui le lieu de divertissement des enfants de France, le Jardin d'Acclimatation, elle a fait œuvre de mémoire et je pense que c'est ça la voie à prendre.

    Il faut raconter l'histoire. Des fois, c'est compliqué, ça peut être douloureux. Mais c'est comme dans une famille, quand il y a un secret, qu'il commence à être enterré et que personne ne l'aborde jamais, vous pouvez être sûr que pour les enfants et les petits-enfants, ce poids devient traumatique.Pascal Blanchard à franceinfo 

    Il va être temps de regarder ensemble ce traumatisme. Et le meilleur endroit pour les voir, déjà, c'est de se retourner dans nos rues, dans nos quartiers, découvrir des plaques. Il faut expliquer.

    Qui est le maréchal Bugeaud ?

    Au XIXe siècle, lors de la colonisation de l'Algérie par la France, le maréchal Bugeaud fut responsable de la mort de milliers d'Algériens"Thomas Robert Bugeaud a été le massacreur de l'Algérie lors de la conquête de l'Algérie", selon l'historien Pascal Blanchard.

    "Il a été un adversaire absolument impitoyable de ceux que l'on appelait à l’époque 'les Arabes' ", abonde l'historien de l'Algérie Benjamin Stora dans les Inrockuptibles "Il a mis en place en Algérie des stratégies militaires de colonnes infernales, qui avaient été utilisées en Vendée sous la Révolution française, mais aussi des enfumades, des razzias, des regroupements de populations, etc. Cette stratégie de massacres a été racontée par beaucoup de témoins."

    Pour "pacifier" le pays, dans les années 1840, le général Bugeaud a notamment soutenu le recours à l’ "enfumade" : une technique qui consiste à asphyxier des personnes réfugiées à l’intérieur d’une grotte en allumant devant l'entrée des feux, qui consomment l'oxygène et remplissent l’intérieur de fumée. "Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes (…) fumez-les à outrance comme des renards", conseillait-il. 

    Le maréchal a en outre procédé à la méthode dite de la "terre brûlée" : affamer les troupes de combattants arabes en incendiant et détruisant systématiquement les villages, et en raflant les troupeaux sur le passage des soldats. "Il voulait déplacer les populations, les empêcher de récolter et de semer, ça a été épouvantable", explique Benjamin Stora : "À ma connaissance, il n’était pas partisan au départ de la colonisation totale. Mais il s’y est rallié progressivement."

    Pourtant, certains défendent le maréchal, y compris des personnalités publiques. C'est le cas d'Éric Zemmour : l'an dernier sur CNews, au moment d'évoquer la conquête de l'Algérie dans les années 1840, le polémiste s'était dit en tant que Français "du côté" du général Bugeaud qui, lorsqu'il "arrive en Algérie, (...) commence à massacrer les musulmans et même certains juifs." Des propos, avec d'autres, qui avaient valus à la chaîne du groupe Canal d'être mise en demeure par le CSA, le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Le tout accompagné d'une polémique sur les réseaux sociaux.

    Grogne en Dordogne où il a plusieurs statues

    C’est en Dordogne que le nom Bugeaud est le plus souvent inscrit au détour d’une rue, d’un lieu-dit ou d'une place, le maréchal étant issu d'une ancienne famille noble du Périgord vert. La commune d'Excideuil, notamment, 1.800 habitants, compte une statue Bugeaud, inaugurée en... 1999, comme le montre cet extrait de France 3 visible sur Youtube : 

    Il suffit alors de regarder les commentaires sous la vidéo pour comprendre à quel point le maréchal divise : "Héros français et algérien qui a pacifié cette zone dangereuse, grand homme", estime un internaute, alors qu'un autre lâche : "Le plus grand criminel de tous les temps."

    A Périgueux, où l'on peut traverser la place Bugeaud et croiser une statue à son effigie (flanquée de l'inscription "a vaincu, pacifié, et colonisé l’Algérie"), la polémique n'est pas nouvelle. À tel point que des citoyens souhaitent "déboulonner" la statue du personnage historique. Une page Facebook, suivie par environ quatre-cent personnes, milite pour mettre à terre le maréchal Bugeaud : "Déboulonnons Bugeaud, la statue de la honte", clame le collectif dordognais. "Alors oui, ça déboulonne dans tous les sens outre-Manche et outre-Atlantique. Et nous ?", s’interroge un internaute adhérent au collectif.

    Une page Facebook milite pour "déboulonner" la statue de Bugeaud à Périgueux. / Groupe Facebook "Déboulonnons Bugeaud : la statue de la honte"

    De son côté, Antoine Audi, maire Les Républicains de Périgueux, est plus frileux : "Mon principe pour baptiser ou débaptiser, c’est le respect des décisions des élus qui étaient là avant nous", jugeait-il dans les pages du quotidien Sud Ouest. "Ce genre de polémique est portée par des gens qui n’ont qu’une face noble et magnifique et j’ai le plus grand respect pour eux. Je ne suis pas historien. Il ne m’appartient pas de faire le procès de Bugeaud quelque 150 ans après."

    Des écoles et des avenues à son nom dans le reste

     de la France

    On peut aussi arpenter une rue Bugeaud dans le 6e arrondissement de Lyon : le maréchal a en effet vécu dans la métropole à partir de décembre 1848, à l'hôtel de Provence, puis en bord de Saône près de l'île Barbe, en tant que commandant de l'armée des Alpes. Une autre grande ville compte aussi une rue Bugeaud : Marseille, dans le 3e arrondissement. On y trouve d'ailleurs même une école nommée d'après le maréchal. C'est aussi le cas à Brest, où il existe une école maternelle publique Bugeaud.

    Une rue Bugeaud, également, dans le village de Palais-sur-Vienne en Haute-Vienne : la commune de 6.000 habitants se situe dans l'agglomération de Limoges, ville de naissance du général. Contactées par France Inter, les différentes mairies n'ont pour le moment pas répondu à nos sollicitations.

     

    « Maurice Rajsfus, l’historien des violences policières est mortLe jour de la chute de LREM ce sera un grand soulagement. Un jour heureux pour la France. Puisse ce jour venir bientôt. »
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  • Commentaires

    3
    Mercredi 17 Juin à 16:11

    La promo 145 "Maréchal Bugeaud" 1958-1960 de St Cyr Coetquidan, baptisée en pleine guerre d"Algérie, curieuse coïncidence se porte bien, tout du moins si l'on en croit sa dernière AG de septembre 2019. Espérons que l'AG 2020 sera un peu moins à l'aise avec son parrainage !

    2
    Mercredi 17 Juin à 12:37

    Oui tu m'as convaincu Jacques lorsque tu m'as rappelé ce qui s'est passé à Béziers : le remplacement du nom de la rue du 19-Mars-1962 par le nom du putschiste Denoix de Saint-Marc.

    1
    Mercredi 17 Juin à 11:13

    Faire de la pédagogie oui, explique qui est qui et ce qu'il a fait, d'accord. Mais le nom de rues, de places, de bâtiments publics donnés à des individus tels que Bugeaud, Thiers et chez moi à Béziers Denoix de Saint-Marc, (en remplacement de "du 19 mars 1962) cela pose problème ! Et bien sûr c'est encore pire pour des statues qui les glorifient. Déjà donnez le nom d'un personnage à un lieu ou un bâtiment public c'est lui rendre hommage !

    Alors oui au travail d'information sur ce qu'ont été les figures que l'on honore pas toujours à bon escient.

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