• « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe

    Colonisation et esclavage :

     pour François Fillon, un « partage

     de culture »

    « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe

    Par Claude Ribbe, écrivain et réalisateur, auteur d’Une Autre Histoire (2016, le cherche midi éditeur). 

    Le dimanche 28 août 2016, à Sablé-sur-Sarthe, dans le parc du château, François Fillon, candidat à la primaire de la droite et du centre pour l'élection présidentielle de 2017, a choisi de réviser la définition communément admise de la colonisation et de dégager la responsabilité de la France dans la pratique de l'esclavage d’État, déclarant à l’emporte-pièce : "Non, la France n'est pas coupable d'avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Nord ! Non, la France n'a pas inventé l'esclavage !"

    Cette saillie de François Fillon n’était par tout à fait conforme à l'héritage de son mentor, Philippe Seguin, qui avait demandé en juin 2002 au conseil de Paris de remettre en place la statue, place du général-Catroux, d’un ancien esclave, le général Dumas. Elle marquait également un certain décalage par rapport aux valeurs léguées par Joël Le Theule, ministre de l’outre-mer, auquel Fillon doit sa carrière. D'aucuns ont d’ailleurs jugé que le lieu choisi par François Fillon pour faire cette déclaration n'était pas un hasard : Sablé-sur-Sarthe, ville natale de Joël Le Theule, est en effet la commune dont Raphaël Elizé, un descendant d'esclaves de la Martinique, fut le maire socialiste de 1929 jusqu'à sa destitution par les autorités de Vichy en 1941 et sa déportation à Buchenwald, où il mourut en 1944, ce que François Fillon ne pouvait ignorer, puisqu'il a succédé à Raphaël Élizé et à Joël Le Theule à la mairie de Sablé-sur-Sarthe, où il fut élu de 1983 à 2001.

    La date du 28 août est proche de celle du 23 août, fixée par l'UNESCO pour commémorer la traite et l'esclavage. C'est en effet le 23 août 1791 que les esclaves de Saint-Domingue (depuis république d'Haïti) se sont soulevés contre la colonisation esclavagiste française, accélérant l'abolition générale de l'esclavage, entérinée le 4 février 1794 par la Convention.

    Même si François Fillon, lorsqu'il était Premier ministre, avait signé une circulaire tendant à affaiblir le caractère solennel de la journée du 10 mai -la date choisie par Jacques Chirac en 2006 pour la commémoration de l'esclavage, et devenue depuis institutionnelle-  il ne pouvait ignorer qu’une loi de 2001 reconnaît que l’esclavage tel que la France l’a pratiqué officiellement aux dépends de six millions d’Africains de 1635 à 1848, est un crime contre l’humanité.

    La déclaration de François Fillon du 28 août 2016 lui a sans doute valu la sympathie et les voix de la droite extrême et de l'extrême droite, qui lui ont permis de passer en quelques jours, dans les semaines qui ont suivi son discours de Sablé-sur-Sarthe, d’une estimation de 12 % dans les sondages à 44 % de suffrages exprimés et de devancer Alain Juppé, jugé plus ouvert sur ces questions.

    Mais elle a été sanctionnée, le 20 novembre 2016, par les Français des anciennes colonies esclavagistes au premier tour de la primaire de la droite et du centre. Les suffrages se sont en effet massivement portés sur Alain Juppé, le maire de Bordeaux, vainqueur en Guyane (avec 47,6 %), en Guadeloupe (43,4 %), en Martinique (35,36 %) et en Seine-Saint-Denis (35,8 %).

    Outre l’indignation de l’outre-mer et des Français issus de la colonisation de l’Afrique, cette proclamation du 28 août 2016 n’a pu que susciter des interrogations dans les 47 pays qui, durablement ou non, partiellement ou en totalité, subirent la colonisation française :  Algérie, Anguilla, Antigua, Bénin, Brésil, Burkina Faso, Cambodge, Cameroun, Canada, Chine, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Dominique, Égypte, États-Unis,  Gabon, Gambie, Grenade, Guinée, Haïti, Inde, Laos, Liban, Madagascar, Mali, Malte, Maroc, Mauritanie, Montserrat, Niger, République centrafricaine, République du Congo, Saint-Christophe, Saint-Domingue, Sainte-Croix, Sainte-Lucie, Saint-Eustache, Saint-Vincent, Sénégal, Syrie, Tanzanie, Tchad, Tobago, Togo, Tunisie et Vietnam.

    Pour presque toutes ces nations, la colonisation française, qui a imposé le travail forcé aux indigènes de 1900 à 1946, fut violente et criminelle. Pour ne prendre qu'un exemple, à Madagascar, de 1883 à 1960, elle a occasionné plus de 500 000 morts : 17 % de la population initiale. Les Malgaches, traumatisés par cet épisode, n'y ont jamais vu aucun "partage de culture" et il leur arrive de le reprocher encore à leurs plus proches voisins français : les Réunionnais.

    Est-il besoin de rappeler par ailleurs les horribles épisodes qui ont accompagné la colonisation française en Afrique ?

    Si la France n'a évidemment pas inventé l'esclavage en général, elle a néanmoins été l’une des premières nations à développer l'esclavage d'État, subventionné par des primes, et légalisé par le code noir. C'est cette forme officielle et institutionnelle d'esclavage (et non l'esclavage en général) qui est commémorée tous les 10 mai.

    L'esclavage a été rendu possible par la propagation du racisme. Et la France n'a aucune leçon à donner à cet égard, puisqu'elle compte malheureusement des théoriciens qui, les premiers, ont mis en doute l'unité de la nature humaine. C’est ce que fit Isaac La Peyrère en 1655. Et peu après, en 1684, c’est François Bernier, un médecin français, qui inventait l'idée absurde de prétendues « races » humaines. C’est la République française, prise en otage par Napoléon, qui a rétabli l’esclavage dans un bain de sang en 1802, après l'avoir aboli (ce qu'aucun pays au monde n'a jamais osé faire). C'est en outre un Français qui a inventé le mot de racisme en 1892, non pas pour dénoncer ce préjugé, mais pour en faire un mot d'ordre positif. Et nombreux sont les intellectuels français, comme Vacher de Lapouge, qui ont directement inspiré ou approuvé l'idéologie nazie.

    Le passé colonial et esclavagiste de la France, même s'il est très déplaisant, fait partie intégrante de son histoire. Évoquer de tels faits sans les édulcorer n'a rien à voir avec une quelconque demande d'une prétendue "repentance". C'est un préalable nécessaire pour dépasser cette histoire et en effacer les séquelles, dont le racisme, qui fait peser aujourd’hui une lourde hypothèque sur l’avenir de la France, est le plus évident et le plus dangereux.

    Nicolas Sarkozy, après avoir inauguré son quinquennat en déclarant d’entrée de jeu à Dakar, alors que François Fillon était son Premier ministre, que l’homme africain n’était «pas suffisamment entré dans l’histoire», a tenté, au cours de la campagne de la droite et du centre, de faire admettre aux Français de toutes origines qu'ils descendaient de "Gaulois". François Fillon est bien resté dans cette voie en flattant les préjugés de l'électorat ultraréactionnaire de la droite extrême et la mouvance identitaire, qui se reconnaît en lui, comme en témoigne le soutien affiché du raciste et eugéniste Henry de Lesquen.

    En une période de troubles et d'attentats, il faut prendre garde à ne pas dresser les Français les uns contre les autres, à ne pas mettre en danger l'outre mer, les banlieues et le pays tout entier. Et il faut aussi s’attacher à ne pas blesser les anciennes colonies françaises, qui sont aujourd’hui des partenaires économiques essentiels, par des propos dédaigneux.

    "L'homme de l'avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue", écrivait Nietzsche. La courte mémoire condamne à être longtemps confronté à ce passé qu'on ne veut pas admettre.

    Le 3 novembre 2016, sur France 2, lors du second débat de la primaire, François Fillon est revenu malgré lui sur sa déclaration du 28 août. Il a dû reconnaître que l'esclavage et la colonisation étaient bien des crimes. Il a cependant maintenu ses propos, adoptant, face à Élie Domota, qui lui reprochait le caractère raciste d'une phrase relevant, selon le syndicaliste, de l'apologie de crime contre l'humanité, une attitude où certains observateurs originaires d'outre mer et d'Afrique n'ont vu qu'arrogance et mépris.

    Fillon a évoqué, pour se dédouaner, un discours prononcé à propos de la mort d'Aimé Césaire à l'assemblée nationale, le 13 mai 2008. Mais, dans cette allocution, il est surtout question de poésie, comme si Césaire n'était pas aussi l'auteur du Discours sur le colonialisme. Et les mots d'esclavage et de colonisation y sont soigneusement évités. L’ancien maire de Sablé-sur-Sarthe y fait allusion au "passé douloureux et enchaîné des peuples noirs" auquel Césaire était, selon lui, « fidèle ». Mais l'ancien Premier ministre ne semble pas directement concerné : comme si cette histoire n'était pas la sienne, comme s'il y avait bien eu des victimes, mais jamais de bourreaux. Et comme si les victimes, les "peuples noirs", du seul fait de leur couleur, étaient destinées de toute éternité à l'enchaînement et à la douleur. 

    « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe

    Les crimes du colonialisme ce n'était pas qu'en Algérie

    « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe

    « Mé 67 », massacre colonial en Guadeloupe

    Cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie, le colonialisme français avait de nouveau fait couler le sang. Retour sur un événement oublié. Du 19 février au 1er mars 1968, alors que Nanterre s’agite, 18 indépendantistes comparaissent à Paris devant la cour de sûreté de l’État pour « atteinte à l’intégrité du territoriale national ». Dix mois plus tôt en effet, avait éclaté la révolte du « Mé 67 » guadeloupéen.

    Premier temps : le 20 mars 1967, à Basse-Terre, un commerçant, patron local de l’UNR gaulliste, lâche son chien contre un artisan noir infirme. Colère de la population. Trois jours durant, c’est l’émeute à Basse-Terre.

    Deuxième temps : le 26 mai 1967, les ouvriers du bâtiment sont en grève. Ils réclament une augmentation de 2,5% et se rassemblent massivement, rejoint par de nombreux jeunes, devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre, place de la Victoire. Un des patrons békés (blancs) déclare alors : « Quand les nègres auront faim, ils céderont. » Devant le racisme et la morgue patronale, la fureur des manifestants est à son comble. Certains se saisissent de conques, de gros coquillages, et les lancent sur les gardes mobiles.

    Sans sommations, les forces de l’ordre ouvrent le feu. Jacques Nestor, militant révolutionnaire du Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (Gong), tombe le premier. La fusillade continue les jours suivant, le bilan officiel parle de 5 à 8 morts et d’une centaine de blessé-e-s. Mais pour rétablir l’ordre colonial, il fallait plus de sang, bien plus. L’État français fait donner la troupe. Toute la nuit et deux jours durant, CRS, gardes mobiles et légionnaires ont pour ordre de tuer : 87 morts seront relevées.

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    Le mur témoin, à Point-à-Pitre : « D’ici, stupéfié et pétrifié j’ai tout vu ce vendredi 26 mai 1967. »
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    Après les massacres de Sétif et Madagascar, c’est le sordide bilan du racisme d’État à Pointe-à-Pitre. Mais la mécanique implacable de la domination ne peut se concevoir sans un troisième temps. C’est celui de la chasse aux militantes et aux militants, et de la persécution à l’encontre de leurs organisations. Immédiatement, le gouvernement français accuse les indépendantistes, notamment le Gong, d’avoir fomenté les émeutes des 26 et 27 mai.

    Daniel Guérin et Aimé Césaire à la barre

    Au cours des nombreuses manifestations qui suivent les événements de la fin mai, les arrestations de militantes et de militants guadeloupéens se multiplient. Les procès s’enchaînent, dans la colonie comme en métropole. Celui qui se tient à Paris fin février 1968 voit Daniel Guérin et Aimé Césaire cités comme témoins de la défense. Ils dénoncent, derrière la loi de départementalisation de 1946, le masque du colonialisme. Cinq accusés sont condamnés à des peines de prison avec sursis, 13 sont acquittés. Mais le coup porté au mouvement indépendantiste, du fait des massacres, est des plus violents.

    Révolte de la classe ouvrière et de la jeunesse guadeloupéenne contre le colonialisme français, le Mai guadeloupéen de 1967 s’inscrit dans le contexte des années 1960 et 1970 qui ont vu émerger un profond mouvement de contestation radicale de toutes les oppressions. C’est cette séquence historique, période de lutte intense, que nos gouvernants voudraient oublier.

    Et c’est bien pour cela qu’en 2007, l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG) et d’autres organisations ont lancé une campagne pour exiger de l’État français toute la vérité et la justice pour le massacre de Pointe-à-Pitre.

    Théo Rival (AL Vendôme)

    « En pleine campagne électorale des commémorations « à risques »Vive les "faiseurs de paix" ! »
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