• Mémoire, histoire et pouvoirs

     

    Mémoire, histoire et pouvoirs

    Photo : D. R. - Benjamin Stora remettant son rapport au président français Emmanuel Macron 

    Comme il a raison le journaliste du quotidien algérien El Watan Farid Chaoui , que ce soit en Algérie ou en France le but réel est d’essayer de rester au pouvoir : remporter la prochaine élection présidentielle de 2022 pour le président français ou son maintien au pouvoir pour le président algérien… Ils trompent tous les deux leur peuple…

    Michel Dandelot  

     

    M. Stora a remis son rapport au président Macron ! Je n’ai personnellement jamais considéré ce fait comme un événement qui me concerne directement en ma qualité de citoyen algérien, encore moins comme une avancée historique dans la quête de la vérité dans cette effroyable affaire qui est la colonisation française de l’Algérie.

    Je reste persuadé que pour les deux parties en présence, cette commission n’est malheureusement qu’un faire-valoir aux mains des politiques, chacun en ce qui le concerne saisissant habilement l’événement dans un but inavoué d’instrumentalisation politicienne.

    M. Macron l’instrumentalisant dans un but électoral évident : chasser des voix dans l’électorat de droite et d’extrême droite en vue de l’élection présidentielle française en 2022 et le pouvoir algérien, pour ne pas faillir à ses pratiques habituelles, pour renforcer l’idée évanescente qu’il est détenteur d’une légitimité historique éternelle qu’il lui sied de défendre contre les ennemis d’hier et de demain.

    Sinon, comment comprendre que M. Macron qui en 2017, sur une chaîne d’information algérienne, déclarait, droit dans ses bottes, que «la colonisation est un crime contre l’Humanité», se rétracte aujourd’hui affirmant sans rougir qu’il n’est question ni d’excuses ni de repentance ?

    La politique a ses lois dans lesquelles ni la morale ni la vérité n’ont de place, pour gagner une élection, M. Macron nous déclare tout de go que les crimes contre l’humanité n’ont pas tous la même valeur : il y a ceux devant lesquels on demande pardon et on agenouille des générations entières jusqu’à la fin des temps, et d’autres qui ne méritent que beaux discours et accords de dupes !!!

    M. Macron a donc convoqué un universitaire et un chercheur de grande valeur pour accomplir sa tâche : faire oublier ses propos d’hier en changeant radicalement de fusil d’épaule, le gibier à viser n’étant plus le même ! Ainsi en va-t-il de la politique lorsqu’elle est menée par des hommes de peu de conviction !

    Ainsi en va-t-il aussi des hommes de sciences lorsqu’ils abandonnent leurs robes de chercheurs pour se mettre au service du prince : on n’en sort jamais indemne et on finit étourdi par le vertige du pouvoir et par se renier sans même s’en rendre compte !

    Au final, la commission mixte a fait pschitt ! Elle n’a même pas eu de réponse de l’autre partie qui n’a plus qu’à emprunter les déclarations de l’Organisation des moudjahidine ou se taire.

    On ne résout pas les conflits mémoriels en installant des commissions, quelle que soit la valeur des hommes qui l’habitent. Sinon cela se serait su il y a bien longtemps. La mémoire d’un peuple est bien trop précieuse et trop têtue pour obéir à l’injonction de la conjoncture politique ! Ceci, par contre, l’histoire l’a largement démontré !

    Slogans politiciens 

    Ceci dit, puisqu’au plus haut sommet des deux Etats on a convoqué la mémoire à grands coups de slogans politiciens, qu’avons-nous fait de la nôtre ? Comment espère-t-on avancer sur un sujet aussi grave et aussi sensible en occultant une vérité si tragique : nous avons mis notre mémoire collective sous le tapis depuis 60 ans !

    J’ai souvenir d’un événement qui fut pour moi un choc : au début des années 2000, nous avions dans le cadre associatif (la fameuse «société civile»!) organisé une projection-débat autour d’un film Les folles années du twist de Mahmoud Zemmouri à la Cinémathèque de Riad El Feth. Sur une centaine de nos invités, seule une dizaine s’étaient présentés. Nous avions eu alors l’idée, pour remplir la salle, de l’ouvrir aux jeunes gens qui baguenaudaient dans les lieux et le pari s’était avéré gagnant : la salle s’était vite remplie de jeunes gens intrigués par le titre du film.

    A la fin de la projection, dès son ouverture, le débat s’est vite transformé en un réquisitoire implacable de nos jeunes invités contre leurs hôtes avec une seule accusation : pourquoi nous avez-vous caché notre histoire ? L’un d’entre eux déclarant par exemple qu’il avait appris l’existence du premier président de la République, Ahmed Ben Bella, le jour de son retour au pays au début des années 1990.

    Ce que ces jeunes ignoraient, c’est que notre génération, qui avait 12-14 ans à l’indépendance, avait été elle-même plongée dans la même occultation et que les seules connaissances volées de notre histoire nous étaient dues aux rares ouvrages rédigés à l’étranger, interdits dans notre pays et qui se passaient d’une main à une autre sous le manteau !

    Ils ignoraient aussi (heureusement) que l’école coloniale nous enseignait avec force que nos ancêtres étaient les Gaulois !

    Entre les deux impostures, il y avait de quoi vous rendre psychotique pour de bon !

    Et les choses sont loin d’avoir changé ! Il suffit de parcourir nos ouvrages scolaires pour s’en convaincre !

    Un éminent professeur d’histoire m’avait raconté un jour cette terrible anecdote : en effectuant l’appel des étudiants présents dans son amphithéâtre, il s’est arrêté sur celle qui s’appelle Ben M’hidi pour l’interroger sur une éventuelle parenté avec notre glorieux chahid : l’étudiante en histoire ne savait pas qui était cet homonyme si célèbre pour justifier son interpellation par son professeur !!

    Et je ne parlerais pas de ce crime mémoriel commis envers le peuple algérien par l’occultation des crimes commis pendant la guerre civile des années 1990. En couvrant d’un voile pudique cette tragédie par les lois iniques et contreproductives de la «réconciliation nationale», allant jusqu’à criminaliser toute revendication à la vérité, on a rajouté une couche de plomb à la vérité historique et installé les générations à venir dans une schizophrénie qui les déracine de leur histoire et leur mémoire !

    Comment s’étonner dès lors de leur peu d’intérêt pour leur passé récent et lointain et la facilité avec laquelle, jeunes désœuvrés ou universitaires brillants, ils sont si sensibles aux chants de l’exil ?

    Alors, soyons un peu lucides et responsables : quelle vérité et quelle repentance allons-nous réclamer de nos ennemis d’hier lorsque nous-mêmes sommes dans une posture d’occultation, d’oubli volontaire et d’instrumentalisation insensée de notre histoire et de notre mémoire collective ?

    Voilà pourquoi je n’attends rien de cette commission : ni de M. Chikhi qui s’est réfugié dans le silence, encore moins de MM. Macron et Stora qui travaillent dans le cadre d’un programme français avec des objectifs qui leurs sont propres !

    Le travail à effectuer nous concerne d’abord nous au premier chef : allons-nous enfin œuvrer à réaliser le travail historique et mémoriel si nécessaire, je dirais même vital, pour nous réconcilier avec nous-mêmes, nous aider à nous regarder sans peine ni honte et sûrement avec beaucoup de fierté dans le miroir de notre histoire que nous nous obstinons à cacher sous mille et une facéties ?

    Quand allons-nous abandonner cette idée absurde que l’histoire se forge par les mythes et le mensonge pour les seuls besoins du pouvoir ?

    Car c’est à ce prix seulement que nous pourrons aller la tête haute à réclamer, bien plus que des excuses : la vérité et la justice contre ce que M. Macron lui-même a qualifié de «crime contre l’humanité».

    SOURCE : https://www.elwatan.com/edition/contributions/memoire-histoire-et-pouvoirs-11-02-2021 

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 12 Février à 11:52
    On peut penser, c'est légitime, qu'avec sa commande de rapport sur le travail de mémoire sur le colonialisme et la guerre menée pour tenter de le perpétuer, Macron a des objectifs électoraux et économiques. Il reste que côté français on a fait le black out total sur cet épisode douloureux de notre histoire. On peut bouder le rapport remis par Benjamin Storan on peut aussi choisir de s'appuyer sur son contenu pour faire évoluer les consciences. C'est personnellement le choix qui est le mien. Cela nous changera des repas, voyages, festivités... diverses à laquelle nous serions fréquemment conviés si nous nous en tenions aux activités d'une fédération bien connue d'anciens d'Algérie. Il me semble opportun de se saisir de l'occasion qui nous est offerte pour demander des comptes sur les mois de notre jeunesse qui nous ont été volés par des dirigeants sourds et aveugles. C'est ainsi que j'analyse la situation côté appelés du contingent qui ont eu "le tort" d'avoir 20 ans à cette époque !
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