• Michelle Foulquier : Pied-noire au cœur rouge née à Oran dans une Algérie française très cloisonnée

    Michelle Foulquier : Pied-noire au cœur rouge née à Oran dans une Algérie française très cloisonnée

     « Les filles devaient faire face au poids de trois traditions : française, espagnole et arabe ». Photo Migué Mariotti (c) Copyright Journal La Marseillaise

    Dans son jardin ensoleillé de Puyricard, Michelle Foulquier a préparé quelques notes pour retrouver le fil de son passé. La rigueur n’est pas la dernière de ses qualités, elle n’y jettera pourtant pas un regard.

    Née pendant la guerre, le 17 juillet 1942 à Oran pendant qu’à Paris avait lieu la terrible rafle du Vel’ d’Hiv, Michelle Foulquier, Mondou de son nom de jeune fille, grandit à Saint-Eugène, au sein d’une famille modeste.

    « J’avais un nom français mais l’essentiel de la famille comme du quartier était d’origine espagnole », témoigne-t-elle. Cadette d’une fratrie de trois filles et un garçon, Michelle Foulquier prend conscience très tôt qu’elle vit « dans une société très stratifiée où il y avait une séparation entre classes sociales bien sûr mais aussi à l’intérieur de chaque classe selon l’origine culturelle et cultuelle ».

    En 1954 débutait la guerre d’Algérie. Pendant huit ans elle allait bouleverser la vie de l’autre côté de la Méditerranée et déboucher sur l’Indépendance, poussant les pieds-noirs au « retour » dans un pays souvent inconnu : la France. Déracinés, nombreux sont ceux qui ont trouvé un nouveau port d’attache dans le Sud de l’hexagone. Une part de ces rapatriés qui a soutenu l’Organisation de l’armée secrète (OAS) dans son recours au terrorisme pour maintenir la domination coloniale, a progressivement confisqué la mémoire et la parole pieds-noires. D’autres ont suivi un tout autre cheminement. 60 ans après le déclenchement de la guerre. 

    « Nous étions, paraît-il, départements français » 

    Habitante d’un quartier très homogène, la jeune Michelle a peu de contacts avec les populations indigènes, « sauf les porteurs d’eau douce », très actifs dans cette ville entourée de réserves d’eau saumâtre.

    « La société était très hiérarchisée. Dans mon quartier, il y avait un couple de boulangers d’origine espagnole qui prenait l’accent pointu avec ses clients pour marquer bien », se souvient-elle. Son père, ouvrier d’État à l’arsenal de Mers-El-Kébir, était quant à lui moins payé que ses collègues métropolitains. « Ils touchaient le tiers colonial alors que nous étions, paraît-il, départements français », confie Michelle Foulquier en haussant les épaules.

    De son enfance, elle retient de bons moments comme ces pique-niques passés en bord de mer chaque lundi de Pâques. Au menu : « C’était paella ou caldero, une sorte de bouillabaisse espagnole, et bien sûr mouna ! », cette brioche typiquement pied-noire. À l’âge de 7 ans, elle accompagne sa grand-mère au local du PCA de Saint-Eugène, « c’était comme ça en Algérie, les enfants servaient de canne aux vieilles personnes », se remémore-t-elle avec affection. Elle n’en garde rien de politique, mais le souvenir « d’une ambiance fraternelle, presque festive, qui tranchait avec notre quotidien ».

    Michelle Foulquier retient aussi les difficultés matérielles et un machisme diffus. « Les filles étaient épiées en permanence. Elles devaient faire face au poids de trois traditions : française, espagnole et arabe. Ça fait beaucoup ! », soupire-t-elle avant d’en rire. « Quand ma sœur aînée est allée faire ses études supérieures à Alger, ça a été mal vu », garantit-elle.

    Des vacances en colonies ou en famille rendues possibles par les œuvres sociales de l’Armée contribuent à élargir son horizon essentiellement borné à l’environnement familial. « Nous sommes allés plusieurs fois en métropole. Il fallait d’abord faire la traversée en bateau, j’avais le mal de mer. Et puis ensuite monter dans des trains bondés. Maman me couchait dans le porte-bagages... », s’amuse-t-elle à présent.

    Peu à peu le conflit s’installe en Algérie. Dans la famille de Michelle, on n’en dit pas un mot. « Ce n’était pas un tabou mais mes parents avaient une très grande pudeur. Je n’ai jamais su pour qui ils votaient », reconnaît-elle. La présence de sa grande sœur à Alger au moment de l’attentat du Milk Bar en 1956 brise très temporairement le silence. Ses parents, avant tout inquiets, sont dans l’incompréhension. « Ils n’avaient pas d’hostilité raciste, avance-t-elle, il y avait l’idée très ancrée qu’ils étaient légitimes à être chez eux là-bas. » Un sentiment fondé sur une présence en Algérie depuis plusieurs générations et renforcé par la participation du père de Michelle Foulquier au mouvement d’autoconstruction coopérative des Castors. Un quartier entier d’Oran était ainsi sorti de terre grâce à l’entraide de 450 familles, offrant à celle de Michelle le confort inédit d’une maison individuelle.

    Tandis que l’Algérie s’enfonce dans la guerre, deux pains de plastic sont posés successivement dans leur jardin. L’un explose, l’autre pas. « Mon père a toujours dit qu’il s’agissait d’une erreur mais moi je crois que c’est parce qu’il était artificier à l’Arsenal et qu’il n’a pas marché dans les combines de l’OAS », estime Michelle Foulquier.

    Ses parents prennent en 1961 la décision de lui faire finir son BTS à Grenoble. Elle y côtoie des étudiants engagés pour l’indépendance de l’Algérie. « C’était très difficile. Toute la réalité de la guerre m’éclatait au visage. Ils me posaient des tas de questions auxquelles j’étais incapable de répondre. J’étais perdue », confie-t-elle.

    Quand l’Indépendance est proclamée sa mère, son frère et l’une de ses sœurs quittent l’Algérie dans la panique ambiante avec en travers de la gorge, les promesses ambiguës de Gaulle.

    « Pendant deux mois, ils ont dû loger dans des bouis-bouis en bas de la gare Saint-Charles qui ont fait fortune sur le dos des rapatriés », puis ils emménagent tant bien que mal à Grenoble. « Ils avaient habillé de papier des cageots de fruits et légumes en guise de meubles. On appelait ça le style "Louis caisse". Il nous restait une forme d’humour dans la difficulté », rit-elle encore aujourd’hui.

    Le père de Michelle Foulquier resté finir sa carrière professionnelle rejoindra la France plus tard. Sa sœur aînée, universitaire et mariée à un employé d’une société pétrolière fera de même. Pour voir sa petite nièce, Michelle Foulquier traverse à nouveau la Méditerranée en 1964 puis en 1965. « Quand j’ai posé mes pieds sur la terre d’Algérie, j’ai senti quelque chose monter en moi », admet-elle non sans émotion. Mais l’entre-soi « vraiment colonial » des Européens encore présents lui déplaît.

    1968, le déclic 

    La même année, elle est recrutée comme secrétaire à Cadarache au Commissariat à l’énergie atomique. Elle y croise de nombreux pieds-noirs qui ont bénéficié d’emplois réservés mais se tient à distance. « Il y avait parmi eux de fieffés racistes qui bouffaient du bougnoule tous les matins. Ça m’était très désagréable », lâche-t-elle avec un rictus de dégoût.

    En 1968, les événements de mai lui ouvrent les portes d’une longue vie militante. « Après tout ce que j’avais emmagasiné sur l’injustice, l’exploitation capitaliste, le colonialisme et le patriarcat », c’est le déclic. Elle participe au mouvement, adhère à la CGT jusque-là clandestine dans ce site stratégique et rencontre son futur mari, Luc. Hasard du destin, le jeune ingénieur-chercheur avait secrètement participé quelques années plus tôt au réseau Jeanson des « porteurs de valises ». « Ça ne m’a pas choquée. C’était un soutien à une lutte juste d’un peuple », coupe court Michelle Foulquier.

    Elle s’installe avec Luc en 1970 avant qu’ils ne se marient en 1975. « J’ai choqué mes parents. C’était un divorcé en plus... »

    Mère d’une petite Claire et militante d’entreprise infatigable, ulcérée par l’instrumentalisation de la mémoire de la guerre d’Algérie dans sa ville d’Aix-en-Provence, elle a rebaptisé avec son parti le rond-point Bigeard « un général tortionnaire », « place Maurice-Audin » du nom d’un mathématicien communiste disparu pendant la bataille d’Alger. Très engagée pour la paix au Proche-Orient, Michelle Foulquier qui n’est pas retournée en Algérie depuis 50 ans n’a pas renoncé à faire connaître sa terre natale à sa fille, Claire et peut-être à Manon et Nathan, ses deux petits-enfants.

                                                                                                                                                     Léo Purguette

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