• Michelle Zancarini-Fournel. Professeure d’histoire contemporaine «Le point commun entre 1968 et 2018 est la volonté de criminaliser les manifestants»

     

    Michelle Zancarini-Fournel. Professeure d’histoire contemporaine

    «Le point commun entre 1968 et 2018

     est la volonté de criminaliser

     les manifestants»

    Michelle Zancarini-Fournel. Professeure d’histoire contemporaine «Le point commun entre 1968 et 2018 est la volonté de criminaliser les manifestants»

    Dans un genre totalement inédit, en dehors des sphères partisanes et syndicales, le mouvement des «gilets jaunes» s’impose comme le plus long conflit de société en France. Malgré l’hiver, les contestataires continuent d’occuper la rue. Eclairage de Michelle Zancarini-Fournel. 

    – Avec le recul de la chercheuse, selon vous, de quelle perspective historique le mouvement des «gilets jaunes» est-il porteur ? 

    On pourrait inverser la question et se demander avec quelle perspective historique pourrait-on analyser à chaud le mouvement des «gilets jaunes» qui n’est pas encore terminé. On peut considérer ce mouvement à la lumière des mouvements sociaux qui, depuis plusieurs siècles, ont régulièrement agité la société française (des émeutes frumentaires des ruraux de l’Ancien régime avant 1789 aux grèves ouvrières des XIXe et XXe siècles). Pour répondre quand même à la question, il est possible cependant d’avancer qu’il s’agit du premier mouvement social de masse de l’époque néo-libérale à l’ère du numérique et des réseaux sociaux. 

    – Malgré le froid de janvier, les manifestations continuent à se rassembler les samedis. Le président Macron a lancé un débat national. Cela peut-il répondre aux revendications exprimées dans la rue ? 

    Le débat national a pour but de déplacer l’attention des revendications et des manifestations des «gilets jaunes» qui ont imposé un nouveau calendrier politique avec leurs «actes» tous les samedis. 

    On peut s’interroger sur les conditions dans lesquelles se déroule ce débat national : la prestation d’Emmanuel Macron – remarquable par sa durée – est assombrie par le véritable couvre-feu imposé aux bourgs dans lesquels se produit le «débat national», les déplacements habituels des habitants étant complètement empêchés pour assurer la sécurité d’un président bunkérisé. 

    Les participants à ce «débat» sont soigneusement filtrés ; les maires des communes de la région, au nom du respect des institutions de la République, sont présents. Cependant, le désir des Français et des Françaises de dialoguer, d’évoquer tous les problèmes sociaux et politiques est si grand que ce «débat national» pourrait éventuellement à leurs yeux devenir une «solution», mais il est bien trop tôt pour le dire.  

    – Il a fallu plusieurs semaines pour que la violence policière fasse la une des médias. Comment expliquer ce retard ? 

    Fondamentale aujourd’hui dans la politique, la communication gouvernementale a réussi un temps à mettre en avant la violence et les dégâts occasionnés par les manifestants. Par ailleurs, depuis plusieurs années le climat sécuritaire installé à la suite des attentats islamistes et la gestion des manifestations contre les réformes des retraites et le code du travail ont habitué la population à la répression des manifestations. 

    Le ministère de l’Intérieur et la hiérarchie policière, pour éviter les morts, tout en contenant les manifestations, ont développé une stratégie de containment, entre autres, par l’armement des forces de l’ordre et par leur positionnement d’encadrement au plus près des cortèges ; on dit «nasser» les manifestants. Malgré des condamnations diverses, dont celles du Défenseur des droits dans un rapport de décembre 2017 sur «le maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie». 

    La deuxième recommandation était : «Au regard des réclamations liées à l’usage du LBD 40×46 (lanceur de balle de défense, ndlr) dans le cadre du maintien de l’ordre, de sa dangerosité et des risques disproportionnés qu’il fait courir dans le contexte des manifestations, le Défenseur des droits recommande d’interdire l’usage des lanceurs de balle de défense dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre, quelle que soit l’unité susceptible d’intervenir.» Cette recommandation n’a pas été suivie d’effet comme on peut le constater aujourd’hui. 

    L’utilisation de lanceurs de balle de défense et de grenades de désencerclement a été jusqu’à récemment peu remise en cause, alors que dans d’autres polices européennes on privilégie une stratégie d’apaisement et d’évitement des violences. 

    – A-t-on une idée aujourd’hui du nombre de blessés, tant des manifestants que des policiers ? 

    Non, il n’y a aucun bilan officiel des blessés des deux côtés, seulement des statistiques partielles. Le 19 novembre 2018, trois jours après le début du mouvement des «gilets jaunes», un premier bilan avait été établi et faisait état de 528 blessés, dont 17 graves. Le 20 décembre 2018, le ministre de l’Intérieur avançait à BFM-TV un chiffre total de blessés de part et d’autre, mais sans donner d’indication sur la gravité réelle des blessures : 2891 blessés, dont 1843 civils et 1048 chez les forces de l’ordre. 

    Différents bilans de journalistes ou d’associations font état de plus de 90 blessés graves du côté des manifestants. Quatre personnes ont eu la main arrachée et une autre a définitivement perdu l’audition par des grenades GLI F4. Douze personnes ont été éborgnées par une balle de LBD. 51 personnes ont subi des fractures par cette même arme ou ont été transpercées par des éclats de grenade. 

    – A cause de la violence de certains manifestants, le gouvernement veut une fois de plus légiférer avec une loi anticasseurs. Mais n’existe-t-il pas déjà la loi initiée après mai 1968 et l’arsenal juridique renforcé sous le pouvoir du président Nicolas Sarkozy ? Quelles sont les motivations d’une nouvelle législation ? 

    Vous avez raison et c’est une plaie des gouvernements successifs depuis quelques années : répondre à un problème par une nouvelle loi. Cependant, la loi «anticasseurs» évoquée dans votre question, qui avait été adoptée dans le prolongement des événements de 1968, en juin 1970, a été supprimée par François Mitterrand après son élection en 1981. Nicolas Sarkozy a légiféré effectivement en créant, par exemple, la possibilité d’interpeller dans un large périmètre autour d’une manifestation un très grand nombre de personnes «en vue de la préparation» à cette manifestation. 

    Le réemploi du terme de «casseurs» par le ministre de l’Intérieur annonçant la préparation d’une nouvelle loi en janvier 2019 est significatif des rapprochements qui peuvent être construits avec la gestion des manifestations des «années 1968». Préparer une nouvelle législation, c’est donner une onction parlementaire et donc une légitimité républicaine à des pratiques plus ou moins liberticides, car limitant des libertés fondamentales comme celle de manifester. 

    – En début d’année 2018, Emmanuel Macron voulait faire une fête pour commémorer Mai 68. Il ne s’attendait pas à cette explosion populaire surgie en novembre 2018. Quelle relation peut-on faire entre ces deux moments sociaux : 1968 et 2018 au plan de l’organisation de la protestation et de sa gestion par le pouvoir ? 

    Je ne sais pas si Emmanuel Macron voulait «faire une fête pour commémorer Mai 68», mais la présidence de la République a effectivement envisagé d’organiser quelque chose puisque j’ai été contactée en tant qu’historienne de la période, comme d’autres chercheurs, pour donner mon point de vue, ce que j’ai refusé (comme beaucoup d’autres). 

    Il faut être très prudent pour dresser une comparaison historique, d’autant plus que le mouvement des «gilets jaunes» n’est pas terminé. En 1968, les protagonistes étaient très divers – groupes d’extrême gauche, partis, syndicats – et avec des porte-parole (Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar, Michel Recanati, Jacques Sauvageot, Georges Séguy…), même s’ils coexistaient avec ce qu’on a appelé «les piétons de Mai» plus anonymes et moins organisés. 

    Le contexte socioéconomique français et mondial est très différent, l’état des forces de police, la formation des CRS et des gendarmes mobiles, leur armement et les tactiques du maintien de l’ordre sont aussi très divers. Le point commun entre 1968 et 2018 est la volonté du gouvernement de criminaliser les manifestants et de les rendre responsables de toutes les violences. 

    – On a assisté, il y a quelques jours, à une manifestation de femmes «gilets jaunes». Alors qu’on parle d’égalité et de parité, que pensez-vous de cette bande à part ? 

    Je ne crois pas qu’on puisse parler de «bande à part». La présence en nombre des femmes sur les ronds-points et dans les manifestations a été soulignée par maints observateurs qui s’étonnent ou soulignent le phénomène comme s’il s’agissait d’une première. Il faudrait rappeler les engagements de très longue date des femmes dans les mouvements sociaux, comme j’ai essayé de le montrer sur quatre siècles dans les Luttes et les rêves une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016), ces «évidentes émeutières», selon l’expression d’Arlette Farge à propos des femmes du XVIIIe siècle. 

    Ce déni d’histoire de la capacité d’agir politique et sociale des femmes est récurrent. On a effectivement vu apparaître, en janvier 2019, des regroupements de femmes pour, j’en fais l’hypothèse, faire contrepoint aux accusations de violences lancées par le gouvernement contre les gilets jaunes. C’est mettre en avant l’idée que le féminin incarne la paix et la douceur, ce qui peut être discuté. 

    – Vu d’Algérie, le maintien de l’ordre et la diabolisation des manifestants parisiens rappellent la répression notamment du 17 Octobre 1961. Peut-on dire que les policiers et les gendarmes agissent par eux-mêmes, ou y a-t-il un donneur d’ordre ? 

    Je crois qu’il faut être prudent dans la comparaison. Il n’y a pas de commune mesure entre l’extrême violence policière contre les hommes et les femmes manifestants le 17 octobre 1961 sans armes (du fait du mot d’ordre du FLN d’alors). La police parisienne très marquée par les événements d’Algérie et leurs effets en métropole était organisée pour réprimer les nationalistes et l’impunité était garantie par le préfet Papon. 

    Le nombre de morts, encore discuté, mais sans doute de plus d’une centaine n’a rien à voir avec le bilan actuel. Je crois qu’en 2018-2019, la visibilité des manifestations par les chaînes de télévision continue et les réseaux sociaux exagèrent la réalité des violences dont la description accentue leur effet réel. 

    Gendarmes et CRS sont très encadrés par leur hiérarchie avec des ordres précis et sont très contrôlés et n’agissent pas par «eux-mêmes». En revanche, le ministre de l’Intérieur et la hiérarchie policière ont adopté pour les forces de l’ordre une tactique sur le terrain de division en petits groupes qui peuvent se retrouver coincés par des manifestants et utilisent du coup des armes extrêmement dangereuses (voir plus haut). 

    – Avec ce long mouvement qui en est à son troisième mois, l’image de la France en sort-elle écornée ? 

    La France, je ne sais pas, c’est peut-être à vous de le dire. En revanche, ce que je peux dire, c’est que l’image d’Emmanuel Macron est très dégradée, celle aussi des partis politiques et des personnalités politiques, des élites d’une façon générale.

    Walid Mebarek 

    SOURCE : https://www.elwatan.com/pages-hebdo/france-actu/le-point-commun-entre-1968-et-2018-est-la-volonte-de-criminaliser-les-manifestants-29-01-2019 

     

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