• Moi, petit-fils de pieds-noirs…

    Moi, petit-fils de pieds-noirs…

    Moi, petit-fils de pieds-noirs…

    Hugo Melchior est docteur en histoire à l'Université de Rennes

    Descendant d’une famille de Français d’Algérie, l’universitaire Hugo Melchior, qui rejetait le passé colonial de ses grands-parents, plaide pour une mémoire commune et non militante de cette histoire contrastée.

    Moi, petit-fils de pieds-noirs, encore adolescent, j’avais pris l’habitude devant mes grands-parents, du fait de mes convictions, d’adopter une posture anticolonialiste intransigeante, au risque de défendre une conception essentiellement binaire et manichéenne de l’histoire de l’Algérie française et coloniale.

    Moi, petit-fils de pieds-noirs, en dépit de l’amour infini que je leur portais, je fus longtemps incapable de faire preuve d’empathie à l’égard de mes grands-parents maternels dès qu’ils évoquaient, pleins d’amertume et de mélancolie, la roue de l’histoire qui avait fini par tourner en faveur des peuples colonisés. D’origine espagnole, tous deux fils et fille de classe ouvrière devenus instituteurs, ils étaient nés et avaient grandi en Oranie.

    Moi, petit-fils de pieds-noirs, je n’avais pour seule réponse à opposer à leur « nostalgérie » que cette phrase inutilement blessante : « Les Algériens ont eu raison de vous foutre dehors » ; allant jusqu’à leur dire que je regrettais de n’avoir pas eu 20 ans en 1958 pour aider les « fellagas » honnis, c’est-à-dire les nationalistes algériens, à recouvrer ce qu’ils considéraient comme leur souveraineté perdue, comme le firent des dizaines de militants français ayant pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie (intellectuels, trotskistes, anarchistes…).

    Un scandale permanent

    Moi, petit-fils de pieds-noirs, je n’avais en tête que la barbarie innommable, la multitude des crimes qui avaient accompagné le geste des prétendus civilisateurs dans le cadre de la conquête territoriale et de la « pacification » de l’Algérie à partir de 1830.

    L’Algérie coloniale avait été, à mes yeux, un scandale permanent pour les Algériens musulmans pendant plus de cent trente ans, et rien de plus : dissociation monstrueuse sur le plan juridique entre nationalité et citoyenneté pour les Algériens musulmans qui furent assimilés de facto à partir de 1865 à des « sujets français », droit pénal d’exception pour les musulmans avec le fameux « code de l’indigénat », expropriation systématique des terres au profit des grands propriétaires européens et a contrario paupérisation extrême des campagnes algériennes, pourtant censées être des territoires de la République française….

    Moi, petit-fils de pieds-noirs, en devenant un « trans-mémoire », j’avançais sur le champ de bataille des mémoires algériennes en brandissant le drapeau déployé de l’Algérie indépendante. Il fallait choisir son camp, paraît-il, et devenir par-là même un militant d’une mémoire exclusive. J’avais choisi la mienne, celle des Algériens musulmans, des colonisés, de celles et ceux qui avaient voulu, les armes à la main, conjurer la fatalité coloniale.

    Puis, moi, petit-fils de pieds-noirs, j’ai grandi et j’ai voulu en finir avec ces postures stériles qui ne me permettaient pas de saisir correctement les éléments constitutifs non seulement de la mémoire blessée de mes grands-parents, mais de celles et ceux qui, comme eux, avaient, la mort dans l’âme, dû quitter, en cette année 1962, l’Algérie, c’est-à-dire leur patrie au sens étymologique du terme (la terre de leurs pères et de leurs morts), pour rejoindre une métropole dont ils n’avaient jamais foulé le sol pour la grande majorité d’entre eux.

    Peuple mosaïque

    Puis, moi, petit-fils de pieds-noirs, j’ai compris que mon rejet des colonialismes d’hier et d’aujourd’hui, ma dénonciation du caractère essentiellement inégalitaire et discriminatoire de l’Algérie à l’heure française ne devaient pas me conduire à rejeter le passé de mes grands-parents, ni celui de celles et de ceux qui avaient formé, en Algérie coloniale, ce peuple mosaïque, autrement dit cette société minoritaire bigarrée aux multiples contrastes (sociaux, culturels, religieux, politiques) qu’on ne pourrait assimiler raisonnablement à une simple « caste d’exploiteurs ».

    Puis, moi, petit-fils de pieds-noirs, j’ai compris que je pouvais, tout en demeurant principalement anticolonialiste, être fier d’être le fruit de l’arbre de cette histoire, que je pouvais, tout en me sentant solidaire du peuple algérien qui a payé le prix du sang pour se libérer du joug colonial, ressentir de la tristesse devant l’impossible deuil de mes grands-parents pour leur vie là-bas, n’exiger d’eux ni excuses ni contritions.

    Moi, petit-fils de pied-noirs, j’ai donc décidé de rendre les armes pour ne plus avoir à participer à cette guerre sans fin des mémoires algériennes, à cette mise en concurrence des souffrances bien réelles de chacun.

    Moi, petits-fils de pieds-noirs, j’ai décidé, avec d’autres, comme l’historien Benjamin Stora, de devenir, humblement, un militant du « compromis mémoriel », autrement dit de défendre la construction d’une mémoire commune, d’abord cimentée par le récit méthodique et rigoureux des historiens : une mémoire non militante, qui n’occulterait ni les massacres de Sétif du 8 mai 1945 par l’armée française, ni la Nuit noire du 17 octobre 1961 à Paris, ni le massacre des Français d’Algérie de la rue d’Isly, celui oublié des Européens du 5 juillet 1962 à Oran, ou encore les massacres de harkis…

    Et cela avec l’espoir qu’à terme, les murs des mémoires revanchardes et haineuses, qui séparent encore les différents groupes sociaux ayant fait cette histoire algérienne, se fissurent enfin… jusqu’à tomber !


    SOURCE : http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/22/moi-petit-fils-de-pieds-noirs_5083352_3232.html#3Wh3pG1IX1zFDA0F.99

     

    Moi, petit-fils de pieds-noirs…

     

    Commentaire de Jacques CROS

    J'ai lu dans le journal Le Monde votre article concernant l'Algérie.
    J'ai été moi-même appelé du contingent et j'ai participé à la guerre qui s'est déroulé là-bas de mars 1960 à avril 1962. J'ai précisément débarqué à Oran le 3 mars 1960. Je n'ai pas pu embarquer en avril 1962 alors que j'étais libérable, la ville était à feu et à sang, l'accès au port d'Oran n'était pas possible. Nous avons dû pour ce faire aller à Mers el Kébir. Le 19 mars 1962 jour du cessez-le-feu, je me trouvais à Géryville. L'armée, des harkis du commando George de Saïda, a tiré sur la foule qui manifestait sa satisfaction de la fin de la guerre et de la perspective de fin du colonialisme qui se dégageait. Il y a eu une dizaine de morts.
    Je joins le récit de mes souvenirs. Il est rédigé dans un registre picaresque, ce qui explique le titre que je lui ai donné. Mon sentiment est que dans l'analyse de ce qui s'est passé on évacue le sort des appelés du contingent. Il faut dire que la FNACA n'est pas libérée de l'emprise de la social-démocratie. Aussi n'a-t-elle jamais clairement identifié la nature de la guerre d'Algérie.
    Je veux bien reconnaître que l'Algérie était aussi la patrie des Pieds-Noirs mais leur vision des choses était entachée du racisme consubstantiel au colonialisme. Ils pouvaient être des petites gens et même engagés à gauche. Oran par exemple a eu un maire communiste à la Libération. Mais quand il s'est agi d'en finir avec le concept d'Algérie française il y avait très peu de présents. A preuve le contingent d'activistes de l'OAS qu'a fourni la ville et sa région.
    Je suis d'accord pour une mémoire apaisée mais à condition qu'elle ne fasse pas l'impasse sur ce qu'a été le colonialisme, la guerre menée pour tenter de le perpétuer, l'option de terre brûlée qu'a menée l'OAS et qui constitue le facteur essentiel qui a empêché les Pieds-Noirs de rester "chez eux".

     

    « La colonisation : un crime contre l’humanité ? Polémiques et contorsions *** Par Olivier Le Cour GrandmaisonEmmanuel Macron clarifie ses propos sur la colonisation *** La Colonisation, une histoire de France qu’on ne peut plus dissimuler *** M. Xavier Driencourt représente la France en Algérie »
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