• Nos amis Les Pieds-Noirs Progressistes nous annoncent le décès de Denise Buonomano le 26 décembre 2015

    Nos amis Les Pieds-Noirs Progressistes nous annoncent le décès de Denise Buonomano le 26 décembre 2015

    Denise Buonomano : Itinéraire d’une « Pied-Noir »

     

    Denise Buonomano : Itinéraire

    d’une « Pied-Noir »

     

    Itinéraire d’une « Pied-Noir »

    Denise Buonomano relate le passage difficile de la culture d’une Pied-noir en Algérie à celle d’une Algérienne pied-noir en France. Les deux associations 4ACG et ANPNPA y ont joué un certain rôle.

    Itinéraire d’une « Pied-Noir »

     

    Mon grand-père paternel, naturalisé français à l’âge de cinq ans, était le fils d’un matelot corailleur de Naples. Le père de ma grand-mère paternelle arriva de métropole en Algérie dès les années 1860. Quant à la branche maternelle de ma famille, elle est originaire de Corse. De vrais méditerranéens donc, comme la grande majorité des Pieds-Noirs, ce qui explique peut-être le côté viscéral des affrontements à la fin du conflit.

     Au commencement : comment enseigne-t-on le racisme ?

     Souvenir de petite enfance : je m’étais prise d’affection pour une dame de notre quartier ; je me précipitais vers elle pour l’embrasser quand je la voyais. Jusqu’au jour où la parole paternelle tomba comme un couperet : « Je ne veux pas que tu l’embrasses, c’est une Arabe ».

    Perplexité: elle n’avait pas deux têtes ni quatre mains, mais il y avait sûrement quelque chose, puisque le père le disait. A partir de ce moment, je cherchai des différences. Tout en ressentant une impression d’injustice quelque part. Ce sentiment, il n’était ni avouable, ni analysable.

    Rejet, indifférence : les Arabes étaient là, en toile de fond  (sept fois plus nombreux que les « Européens » à Souk-Ahras, ville proche de la frontière tunisienne). Miséreux pour la plupart, ils nous importunaient. Ce qu’ils étaient, c’était « dans l’ordre » des choses.

    La parole est ce qui structure notre condition d’êtres humains. J’ai toujours entendu des désignations injurieuses au sujet des Arabes. Tant et tant d’années qui ont fait que cette population perdait son statut d’humanité pour devenir un ramassis de sous-hommes.

    Je précise qu’il s’agit de mon expérience familiale et que sans doute d’autres familles pied-noires n’étaient  pas aussi extrémistes.

     Quel statut pour les Arabes ?

    Ils n’étaient pas français  par le droit du sol. Ils n’étaient pas algériens, car cette nationalité n’existait pas. En fait, ils étaient apatrides sur leur sol et privés de terres,  puisque la IIIème république avait fait disparaître l’organisation clanique que Napoléon III avait protégée. Dans les conseils municipaux ils existaient en tant que 2ème collège.

    Comment les désignait-on ? Nous disions : « les Arabes, les Indigènes ». Le terme, s’il nous avait été attribué (avec justesse),  aurait été ressenti  comme une injure.  Les journalistes, pendant « les  évènements »,  disaient : « coreligionnaires ». On disait aussi « Musulmans d’Algérie ». Un comble pour cette République si éprise de laïcité que de définir une population par sa religion.

    Malgré tout cela, il se nouait des rapports cordiaux individuels entre Pieds-Noirs et Arabes.

     Souvenirs de violences

     Novembre 54. Premières victimes : un instituteur arrivé de métropole, et le Bachaga (administrateur musulman) qui voulut s’interposer. Dans les journaux, litanie quotidienne des horreurs commises par les fellaghas.

    Guérilla urbaine : jets de grenades ; une de mes copines de lycée, musulmane, reçoit une balle dans un pied.

    Nuit de terreur sous notre balcon, à Annaba (Bône). Une opération menée par les bérets rouges : quartier bouclé ; grenades et tirs de mitraillettes ; les camions de l’armée  pleins de cadavres. Et pour l’ambiance : les you-you des femmes ;  les casseroles scandant les slogans ;  le projecteur faisant sa ronde.

    Pourtant, ma mère et moi, nous avons eu l’occasion de constater que tous les Musulmans n’étaient pas des égorgeurs .Le lendemain de cette nuit sanglante, tout le quartier était bouclé. Nous avons insisté auprès des soldats pour pouvoir sortir. Ils nous ont averties que sortir, c’était possible,  mais qu’il ne fallait pas compter rentrer ensuite. Nous avons pu voir que ce n’était pas une plaisanterie. Deux heures après, tout le monde était bloqué à l’extérieur. C’est alors que notre voisine, musulmane, nous a entraînées dans un dédale de petites rues, à peine larges pour deux personnes. En arrivant devant un portail en bois, nous avons vu  qu’il ne s’agissait pas de l’entrée d’une maison, mais de l’accès à trois rues, tracées comme une patte d’oiseau. De quoi permettre aux gens du quartier de se perdre dans la nature. Evidemment, pas un Français. D’ailleurs, qu’aurait-il pu faire ? Nous n’avons pas été agressées. Et miraculeusement nous nous sommes retrouvées à l’intérieur de la zone encerclée. De quoi réfléchir sur les chances de réussite de l’armée dans cette guérilla urbaine.

     Et  l’OAS ?

    L’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) se positionne comme rempart contre l’armée française, qui nous laissait tomber. Un colleur d’affiches de  l’OAS se fait abattre par un soldat. Chapelle ardente, climat d’émeute. On rapatrie vite le soldat. Pour les Pieds-Noirs, voilà un nouvel ennemi : l’armée.   

     Le départ : pourquoi ?

     Un vent de panique : la valise ou le cercueil

    Dans ce climat irrespirable, chaque jour pouvait apporter un nouvel évènement ou une nouvelle rumeur. Tout était plausible, le contraire de tout également. L’avenir ne ressemblait à rien et nous n’avions jamais imaginé concrètement ce qui pourrait nous arriver. La France était adorée comme une divinité, mais quelle France? Quel climat, quel accueil des Français de métropole, quel travail, quel logement ?

    La rumeur (la valise ou le cercueil) nous faisait peur. Il faut dire que les attentats de l’OAS et ses promesses de prendre le pouvoir ne nous mettaient plus en position de dicter nos exigences. Qu’il y ait des vengeances n’aurait rien eu de surprenant. Pourtant, à Bône, dans l’ensemble les choses se sont bien passées. A Oran, ce ne fut pas le cas.

     Ne pas accepter de travailler sous les ordres d’Arabes.

    Pour les gens alors en activité, toute la hiérarchie de la société était inversée. Comme dans d’autres pays colonisateurs, les colonisés étaient pensés comme incapables, paresseux. Il faut dire qu’il aurait été dangereux d’initier les Arabes à faire ce que nous faisions. Nous nous disions civilisateurs, mais je pense que nous étions surtout utilisateurs.

    Nous avions compris que, rien que par leur démographie galopante, les Arabes nous auraient bientôt supplantés aux postes clés. Pourquoi pas la présidence de la République ? Impossible donc de mettre sur pied une société multiculturelle.

    Accepter de nous laisser commander, céder notre pouvoir : cette seule idée, c’était du délire.

    Dans l’ouvrage Portrait du colonisé (Ed.  Jean-Jacques Pauvert), Albert Memmi explique le fonctionnement du couple indestructible « colonisé- colonisateur ». Chacun des deux secrète l’autre, dont la nature est entrée dans son mental.

    Bien des conflits du passé et du présent pourraient trouver leur source dans le regard qu’un peuple porte sur un autre peuple : Israël,  France-Afrique, la guerre d’Irlande, l’exode  des Français du Québec, les enfants aborigènes « volés » pour connaître la civilisation, les zoos humains….

    Partout le fonctionnement est  le même.

    Cette impossibilité de reconnaître l’autre comme une variante de nous-mêmes venait de nos entrailles. La conception inverse aurait été du domaine de la raison. Mais aucun espoir de ce côté-là.

    Voilà pourquoi nous sommes partis.

     Plus de place pour les fonctionnaires dans la jeune République. 

    Administrativement, je ne sais pas comment s’est passée la mise en place des travailleurs pieds-noirs  restés sur place. Mais les employés des chemins de fer en Algérie, par exemple,  ne faisaient plus partie de la SNCF, qui avait disparu. Quant à moi, il me fallait intégrer une Ecole Normale en France.

     La France : de la chimère à la réalité

    Nous étions partis avec presque rien. Nous n’étions plus la classe dominante. « Dilués », nous étions devenus discrets. Notre notion de « la Patrie » était un rien anachronique. Que voulait dire « nos ancêtres les Gaulois » pour nous qui avions à 95% des noms italiens, espagnols, maltais ? L’école Jules Ferry était, plus qu’en Métropole, la règle d’or. Elle émanait d’une République au service du système colonial et ne pouvait que nous conforter dans notre impression de domination légitime.

    Je suis arrivée dans un lycée huppé de Nantes, fréquenté par la bourgeoisie et la noblesse. Mon niveau scolaire était très moyen. Mais je commençai à découvrir plein de choses. Pour nous, les jeunes (j’avais 18 ans), nous avions un avenir à construire. C’était certainement plus facile que pour des gens de 50 ans et plus.

    En outre, le premier hiver (62-63) fut glacial. Il  fallait nous adapter aux fluctuations du climat et apprendre la complexité des choses. J’ai toujours fait un lien entre le côté immuable d’un climat et la mentalité des populations concernées. Même dans la littérature (corse, ou grecque par exemple), les choses semblent figées, impossibles à réorienter. Les changements incessants du temps, si naturels aux yeux des Nantais, me mettaient en rage, comme une injustice. J’ai su que j’étais « intégrée » quand j’ai pu admettre qu’à Nantes il fait beau plusieurs fois par jour.

    La chasse à la location pour nous loger dura longtemps, car les locations à Nantes étaient rares. La guerre 39-45  n’était pas si loin que ça. 

    Nous découvrions un pays apaisé, posant sur notre tragédie un regard …disons « intellectuel».

    Mais nous recherchions la fréquentation de Pieds- Noirs. Les communautés se forment quand les individus essaient de se tenir chaud au cœur. Je ne me souviens pas avoir vu des Nantais venir en visite chez nous.

     Le virage

    Il se fit à travers les études. En histoire, nous avons étudié le fascisme, le colonialisme. Il y avait aussi la présence d’Arabes  différents  des « nôtres ».  A cette époque il y avait de la solidarité entre ouvriers arabes et français. Je comparais les parents de copines nantaises avec les miens, à la mentalité figée et totalement inadaptée.

    Dans le cadre de ma formation d’institutrice, il était rappelé le respect de chaque enfant, de chaque famille,  au nom de la laïcité. Curieusement, on parlait beaucoup de laïcité, car on avait des difficultés à trouver un consensus en France. J’entrais dans un corps de métier où la sensibilité - en raison d’une certaine histoire - était orientée à gauche.

    En Algérie, le mot « laïcité » ne faisait pas débat car la chose était là, tout simplement ; les établissements, même religieux, recevaient des musulmans et j’ai eu toujours eu des copines arabes.

    Dans le cadre de l’école, les frontières étaient abolies. Je rappelle que la guerre d’indépendance n’a jamais été une guerre de religion. Mon premier poste,  dans le nord de la Loire Atlantique, m’a beaucoup interrogée. Pourquoi donc nos  enfants, tous chrétiens, étaient-ils haineux en face d’enfants de l’ «autre » école, également chrétiens ?  Dressera-t-on des barrières éternellement ?

    J’ai compris que,  dans notre culture, quitter les idées du groupe équivalait à quitter le groupe : rupture sociale, rupture affective. On peut consulter à ce sujet l’ouvrage de Fernand Braudel,  La Méditerranée, les hommes et l’héritage (Ed. France loisirs). L’individu est dans le clan. Les moutons noirs ne sont pas admis. C’est dans ce cadre que l’on comprend les « crimes d’honneur », la vengeance de famille, dans les pays musulmans ou la vendetta corse… J’ai alors pris conscience d’un immense gâchis : être passé à côté d’une société multi-culturelle et harmonieuse, comme celle qui exista en Espagne. Car il y a plus d’affinités entre un Pied-Noir, un Juif ou un Arabe,  qu’entre un Pied-Noir et un Alsacien, par exemple.

    Cette remise en cause fut bien sûr quelque chose de lent, de douloureux, mais aussi de réconfortant, en ce sens qu’être en accord avec soi-même permet d’ouvrir des perspectives, de se reconstruire en découvrant d’autres rapports sociaux. Il n’y a rien de plus stérilisant que le rejet de tout ou le positionnement dans  « l’entre-deux-chaises».

                                   Les associations 4ACG et ANPNPA.

    Longtemps j’ai eu honte de me définir comme pied-noire. Je m’identifiais comme faisant partie d’un bloc irresponsable et va-t-en guerre, grandement responsable de la tournure des choses. Une petite bouffée d’oxygène me fut apportée par l’association 4ACG. Son rôle réparateur est immense : réparation des terres, des villages, et surtout des esprits. On espère repartir vers d’autres à venir (avenirs) et donner aux Français et aux Algériens une occasion de créer ce qui ne l’a pas été en 130 ans.

    Quant à l’association ANPNPA (Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et de leurs Amis),  elle m’a permis de connaître des gens rejetant enfin le simplisme du racisme au profit de la complexité des choses et des hommes ; cela au profit de l’avenir. Je ne me sens plus « a-normale », en revendiquant le droit d’appartenir autant à l’Algérie qu’à la France, mes pays du cœur et de l’esprit. Mes deux moitiés peuvent dorénavant se rejoindre.

    Avec la 4ACG,  nous avons une occasion de redécouvrir les Algériens, la reconnaissance (il y a dans ce mot  « connaissance et naissance ») de la richesse et de la souffrance de chacun d’entre nous. Avec l’ANPNPA,  c’est nous qui nous reconstruisons ;  ceci pourrait enfin faire disparaître le syndrome du colonisé-colonisateur. À présent, je peux me présenter comme « une Algérienne pied-noire. »

     Denise Buonomano.

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