• Oeil pour oeil

     

     

    Je suis sûr vous ne pouvez pas oublier

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    Oeil pour oeil

    Oeil pour oeil

    On nous a tellement dit d'aller nous faire voir qu'on a fini par se montrer. Parce que le partage du visible est une lutte des classes. Parce que la discrétion est la valeur des oppressions intériorisées. Parce qu'il y a ceux qui veulent ouvrir les yeux et ceux qui préfèrent éborgner. Un court texte à paraître le 26 septembre dans « On est là » de Serge d'Ignazio, photographe-ouvrier.

     

    Tous les dominés ont appris le prix de la discrétion, le bénéfice qu’il y a à se fondre dans la foule et ce qu’il en coûte de se faire oublier. Quand on est pauvre ou précaire, on apprend à faire passer la modestie de ses moyens pour celle de son caractère, à cacher comme à taire ce qui réduit sa vie à l’humilité. On est sujet politique pour autant qu’on évite de se faire remarquer, pour autant qu’on cotise, qu’on consomme, qu’on paie ses impôts et qu’on vote sans jamais attirer l’attention. On est teinté dans la masse, pour ne pas dire noyé, on ne fait pas partie de la classe des personnes distinguées, ni des notables, on affiche en somme un faible coefficient de visibilité. On forme la République des invisibles, la matière noire de la société, dont on ne connaît l’existence que par la lumière qu’elle fait dévier.

    On nous a répété d’aller se faire voir alors un jour on a voulu se montrer. Sur les ronds-points et les parkings des supermarchés, on fait tache avec des gilets, on jure dans le paysage comme on s’y est sentis insultés. Aussi criardes pour les rétines que nos gueules sur le pavé, nos balises de détresse ne préviennent d’aucun accident, mieux, elles en créent. Notre jaune détonne, il pique, il irrite, c’est à lui seul un attentat, une effraction esthétique qu’on accomplit en faisant un faux-pas. Depuis des angles morts, on fait des appels de phare avec nos corps, on préfère encore mal se faire voir plutôt que de rester discret.

    Pour beaucoup d’entre nous, attirer l’attention, dévoiler ses difficultés de classe pour que d’autres les découvrent, ça veut dire non seulement se faire violence, mais encore s’y exposer. On n’épingle pas son blason du pauvre sans en même temps s’identifier au jaune du cœur de cible. Dans le viseur des publicitaires, des politiciens et désormais des LBD, on devient trop voyants pour ceux qui pourtant veulent tout surveiller. Trop lumineux, trop illuminés, trop prophètes pour des sans-dents, on paie par le gaz et la fumée le mauvais goût de se faire remarquer. Œil pour œil, rang pour rang, les deux camps sont formés : d’un côté, les aveugles de confort, de l’autre nos éborgnés. Ceux qui veulent ouvrir les yeux contre ceux qui préfèrent les crever.

    SOURCE : https://blogs.mediapart.fr/florian-gaite/blog/160820/oeil-pour-oeil

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