• On avait Hiroshima en tête

    On avait Hiroshima en tête

    On avait Hiroshima en tête

    L’Assemblée nationale vient de faire un pas vers les vétérans des essais nucléaires. Daniel Bourdon a assisté au premier que la France a réalisé. Il espère plus de l’État.

    Le 13 février 1960, Daniel Bourdon, 22 ans, batelier envoyé servir à Reggane, en Algérie, assiste au premier essai nucléaire français.

    J’ai assisté au premier essai nucléaire français, raconte Daniel Bourdon, 79 ans, tout en parcourant, campé au milieu de sa salle à manger, à Thourotte, l’album photo de son service militaire. En 1958, De Gaulle voulait que la France devienne une puissance militaire, comme les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne. Pour ça, il avait mis de gros moyens et choisit de faire des essais à Reggane, en Algérie. » C’est là qu’en mars 1959, tout juste sorti caporal de ses classes, en Allemagne, Daniel Bourdon reçoit l’ordre d’aller.

    Secret défense

    Tout le reste est secret défense. « Bien sûr, on était en plein dans la guerre d’Algérie, mais je ne savais pas ce que j’allais y faire. » D’abord, on demande à sa compagnie, la 22e du 11e Génie saharien, de construire des bâtiments. Leurs futures chambres. « On a passé les six premiers mois à dormir dans des tentes. » Une fois installés, c’est des cailloux que les militaires doivent ramasser sur le plateau de Reggane. Beaucoup. « Il fallait avoir rempli dix camions avant qu’il ne fasse trop chaud. Les gens du désert venaient nous aider. » Pour construire des blockhaus qui protégeront les scientifiques qui vont mener les essais, mais ça, Daniel Bourdon et ses compagnons ne le comprendront qu’après. Après le 13 février 1960.

    Ce matin-là, on leur intime de se rendre sur une dune, à 47 kilomètres de la base militaire. « C’était une erreur : on aurait dû se cacher derrière. » On leur demande de tourner le dos à l’essai, de fermer les yeux, de ne les rouvrir qu’une fois qu’ils auront vu passer, à travers leurs paupières closes, une lueur rouge. « On était, comme d’habitude, en chemise, en short, un dosimètre autour du cou pour mesurer la radioactivité (ndlr : les dosimètres n’étaient pas nominatifs et devaient être rendus en rentrant à la base). » C’est le silence. « On avait Hiroshima en tête. » Et puis, la bombe A explose, « du haut d’une tour de 100 mètres », trois fois plus puissante que les bombes qui ont plu sur le Japon en 1945. Daniel Bourdon voit cette lumière rouge « alors même que j’avais mon bras devant mes yeux ». Les gars se relèvent. « On a regardé le champignon nucléaire qui s’était formé. » Seulement, ils n’avaient pas prévu qu’avec la distance, la déflagration n’arriverait qu’après la lueur. « On a été surpris. Certains hommes se sont trouvés sur le derrière. » L’opération Gerboise bleue venait de s’achever. Sans heurts. Daniel Bourdon avait 22 ans et deux mois. Il allait assister, en avril de cette même année, au deuxième essai français. « Là, la bombe était d’une puissance beaucoup plus faible. L’explosion a, à nouveau, été réalisée à l’extérieur. Ensuite, elles ont eu lieu dans des souterrains. »

    « Lion en cage »

    Il est rentré en France, peu après cette seconde tentative. « Au début, j’étais comme un lion en cage. J’en voulais à tout le monde et je n’avais pas le droit d’en parler, à cause du secret défense. » Sa vie de batelier a repris le dessus. Sa langue a fini par se délier, des années après. « Aujourd’hui, j’aime bien en parler. J’ai eu la chance de ne pas avoir de problèmes de santé suite à cela, mais pour ceux qui ne sont pas dans ce cas, j’aimerais qu’aujourd’hui, on reconnaisse qu’ils ont assisté aux essais. » Sur le carnet militaire du Thourottois, rien n’indique qu’il est allé à Reggane.

    Une quarantaine de dossiers défendus dans l’Oise

    « Ça commence à bouger », se félicite Patrice Caron, président départemental de l’Association des vétérans des essais nucléaires (AVEN). Il était temps. Ça fait des années qu’il ferraille pour que les témoins des essais nucléaires aient la reconnaissance de l’État. « Nous sommes les nouveaux anciens combattants. On doit lutter pour l’obtenir, comme ont dû le faire les soldats de 14-18. Elle concernerait beaucoup de monde. Des militaires comme des civils. Moi, j’étais dans le Pacifique lors des essais, sur un porte-hélicoptère, à 30 kilomètres de Moruroa. Il y a eu du vent, les nuages sont allés un peu partout. Énormément de Tahitiens ont été touchés. »

    La réparation des problèmes de santé qui ont pu en découler est, pour l’instant, attribuée au compte-gouttes. L’avocat d’AVEN représente, actuellement, une quarantaine de vétérans de l’Oise dans cette démarche. « C’est très long, très compliqué, reconnaît Patrice Caron. La loi ne reconnaît, jusqu’à présent, que trois cas de figure vraiment spécifiques qui permettent d’intenter un procès pour l’obtenir. » La loi pour l’Égalité réelle outre-mer devrait permettre de faciliter, un peu, les choses. « C’est, enfin, une avancée. Mais ce ne sera pas suffisant. Les Anglais, les Américains ont été reconnus et défrayés. Et nous, rien. Alors même que tout le monde sait que si on a du nucléaire, aujourd’hui, c’est grâce à des gens comme nous. »

    SOURCE : http://www.courrier-picard.fr/13645/article/2017-02-28/avait-hiroshima-en-tete

     

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