• Pendant la guerre d'Algérie, l'art de défendre les terroristes

    Pendant la guerre d'Algérie, l'art

     de défendre les terroristes

    Au cours de la guerre d'Algérie, le terrorisme fait partie de l'arsenal tactique du conflit, si l'OAS tente de déclencher une guerre civile franco-française, les indépendantistes algériens le voient comme le moyen de compenser leur faiblesse militaire. Les avocats des deux parties déploient des stratégies de défense qui auront une influence durable dans les prétoires.

    20 avril 1962, grâce à une infiltration de son entourage, les policiers français réussissent à coincer Raoul Salan, dissimulé dans un immeuble néo-mauresque rue des Fontaines au cœur d'Alger. Salan, l'ancien général, décoré de la croix de guerre 1914-18 et 1939-1945, Salan, devenu le paria, le putschiste, chef clandestin de l'Organisation armée secrète (OAS), le groupe terroriste des ultras de l'Algérie française, dont les initiales menaçantes couvrent les murs des quartiers européens.

    Depuis les accords d'Evian, qui ont réduit ses vues irrédentistes à l'état de chimères, l'OAS s'est lancé dans un baroud désespéré, une «politique de la terre brûlée» qui fait toujours plus de victimes indistinctes. Comment cet officier, un des plus médaillés de l'armée française, longtemps connu pour sa prudence et sa discrétion –le «mandarin», surnom glané en Indochine– s'est-il retrouvé à la tête d'un groupement séditieux qui multiplie les attentats sur le sol algérien comme en métropole ? L'évocation par De Gaulle de l'Algérie comme futur «état souverain» en avril 1961, après le succès du référendum sur l'auto-détermination, a concrétisé ses pires craintes. Beaucoup de responsables militaires d'alors se considèrent comme les dépositaires du destin de l'Algérie, et ne veulent pas revivre ce qu'ils ont considéré comme le «lâchage» de l'Indochine. D'autant qu'ils estiment avoir remporté la partie sur le plan militaire, conjuré le fantôme d'un nouveau Dien Bien Phu, et neutralisé l'insurrection ; parfois au prix de crimes de guerre, dont l'emploi de la torture, généralisé au cours de la bataille d'Alger en 1957.


    La dixième division parachutiste à Alger, 1957 (Alger Républicain)

    Quand un général bascule

    Salan, lui, est peut-être plus amer que d'autres, qui a crié «Vive De Gaulle!» au cours des journées insurrectionnelles d'Alger en mai 1958, celles-là mêmes qui ont servi de marche-pied au retour du général aux affaires. Soutien qui ne l’empêcha pas de se retrouver rapidement placardisé et rappelé en métropole par un De Gaulle qui se méfie des officiers coloniaux, estimant leurs vues d'arrière-garde et compromettant le rayonnement international de la France.

    Salan, en réaction, a démissionné du service actif pour se lancer dans une sorte de «lobbying» contre l'abandon de l'Algérie, où il s'installe avec sa famille, jusqu'à ce que les autorités lui notifient une interdiction de séjour. Exilé en Espagne, c'est clandestinement qu'il rejoint l'Algérie le 23 avril pour se joindre aux généraux Challe, Zeller et Jouhaud qui viennent d'entrer en rébellion ouverte: rompant avec leur devoir d'obéissance, les haut-gradés n'hésitent pas à prendre par les armes le contrôle des institutions civiles, à Alger.

     Bombe OAS à Bab-El-Oued, Alger | DR

    Mais une fois passé le choc initial, le coup de force fait long feu. Il est certes appuyé par plusieurs unités de la dixième division parachutiste: les «paras», les «prétoriens», corps d'élite brutal et soudé, cultivant sa singularité et ses codes, véritable «armée dans l'armée».

    Pendant la guerre d'Algérie, l'art  de défendre les terroristes

    Mais il est massivement rejeté par les appelés du contingent, qui refusent de marcher avec les mutins. En métropole, le gouvernement place sans difficulté aux arrêts les quelques soutiens des putschistes. De Gaulle, enfin, se charger de porter personnellement l'estocade en grand uniforme à la télévision, moquant, derrière «le pronunciamiento militaire», «un quarteron de généraux en retraite»... La formule fait mouche, le président réaffirme son autorité en dégainant l'article 16 de la constitution qui lui accorde les pleins pouvoirs, et la population se range derrière lui. Les généraux Challe et Zeller se rendent le surlendemain, plus de 200 officiers sont relevés de leur commandement et des régiments entiers sont dissous.

    Plongée dans la clandestinité

    Mais Salan, accompagné du général Jouhaud et de quelques centaines de «soldats perdus», ne renonce pas et plonge dans la clandestinité. Lui et ses hommes vont apporter leur concours militaire au petit groupe extrémiste fondé quelques temps auparavant par des activistes pied-noirs qui s'arc-boutent au statu quo ante. La plupart des historiens s'accordent à estimer le bilan de la funeste épopée de l'OAS à plus de 2.000 victimes (2700 écrit l'ANPROMEVO) en un an, principalement des musulmans algériens.

    En métropole, des personnalités favorables à l'indépendance sont également visées, ainsi que De Gaulle, désigné par le nom de code «La grande Zohra», obsession des commandos deltas, les tueurs de l'organisation, qui multiplient les tentatives d'assassinat. Cette tentative d'inverser par la violence le cours de l'histoire, à laquelle répondent les enlèvements et attaques des fedayin du FLN, n'aboutit qu'à porter au paroxysme un climat de terreur et de haine en Algérie. Et elle achève de fragiliser la situation de la communauté européenne qui embarque pour l'exil par centaine de milliers au cours de l'été 1962.

    Un surprenant procès

    Pour assurer sa défense, l'ancien général a requis les services de Maître Jean-Louis Tixier-Vignancour, à l'origine d'une plaidoirie restée célèbre dans les annales de l'éloquence judiciaire.

     Pendant que se clôt ainsi dans la douleur le conflit algérien, Salan et ses comparses patientent en attendant leur procès dans une cellule de la maison d’arrêt de Tulle. Alors que l'état d'urgence a été décrété sur tout le territoire depuis le putsch, De Gaulle a eu recours à ses pouvoirs exceptionnels pour mettre sur pied un haut tribunal militaire, tout spécialement chargé de juger les conjurés. Une condamnation à mort y est prononcée à l'encontre du général Jouhaud, le numéro deux de l'organisation, en avril 1962. Personne ne doute qu'un verdict identique attend Raoul Salan. Pour assurer sa défense, l'ancien général a requis les services de Maître Jean-Louis Tixier-Vignancour, à l'origine d'une plaidoirie restée célèbre dans les annales de l'éloquence judiciaire. L'homme affiche un double profil: d'un coté, un idéologue d'extrême-droite aux convictions nationalistes assumées, lui-même farouche partisan de l'Algérie française. De l'autre, un avocat au talent unanimement reconnu, dont la voix grave et articulée déploie une force de conviction capable de toucher, dit-on, même ceux qui lui sont a priori hostiles. Cet anti-gaulliste notoire va adopter une stratégie en apparence surprenante: dans un mouvement d'humilité assez inattendu, il va louer la politique gaullienne, qui a abouti à l'indépendance algérienne.

    Mais cet éloge est en réalité à double tranchant: en de Gaulle, il salue la maîtrise du Prince parvenu à ses fins, le triomphe du réalisme politique. En regard de ce grand dessein, Salan a certes eu tort, et s'est fourvoyé. De Gaulle est un grand politique, Salan est un soldat, incapable, lui, de revenir sur la parole donnée. On ne saurait l'absoudre pour ses crimes, mais pas plus le condamner à mort: ce serait immoral de le tuer pour être resté fidèle à son serment initial et ses camarades morts au combat. A leur retour de délibération, les juges accordent, à la surprise générale, des circonstances atténuantes à Salan, qui est condamné à vie mais échappe au peloton d'exécution (dans les faits, lui comme Jouhaud seront amnistiés quelques années plus tard, en 1968). De Gaulle, exaspéré de ce verdict de clémence, suspend le tribunal militaire, remplacé par la cour de sûreté de l’État.

     De l'autre côté, Vergès expérimente la rupture

    A l'opposé de cette plaidoirie qui vise à éveiller des sentiments d'empathie chez le juge, un jeune avocat va se distinguer par un mode de défense plus retentissant, au service des prévenus accusés de terrorisme dans le camp d'en face. Jacques Vergès, qui fut un des plus jeunes résistants de France, est le fils d'une institutrice vietnamienne et d'un ancien consul de France au Siam. De conviction communiste, il vomit le système colonial et son cortège d'humiliations, pour l'avoir ressenti, explique-t-il, dans sa chair.

    Avec d'autres, il fait partie du collectif de défense du Front de libération nationale algérien, le FLN, qui assiste les militants poursuivis devant les tribunaux militaires. Une activité qui n'est pas sans risque dans la tourmente algérienne : une des figures de proue du comité, l'avocat Ould Aoudia, se fera abattre par la «main rouge», mystérieuse organisation qui sert en réalité de couverture aux services secrets français, qui se livrent également à des attentats.

    Amar Bentoumi et Jacques Vergès, avocats du FLN | DR

    Pour de nombreux militants et intellectuels, l'époque est à un engagement anti-impérialiste sans faille, laissant face-à-face deux camps, et guère de place aux nuances

     

    La branche armée du FLN a adopté la tactique de la guérilla contre les forces militaires françaises, mais également le moyen, beaucoup plus controversé, du terrorisme. Ses membres n'hésitent pas par conséquent à recourir aux attentats contre la population civile en milieu urbain. Une stratégie de la terreur, utilisée également à l'encontre de leurs concurrents, ainsi le Mouvement national algérien, dont les soutiens sont éliminés, tels les villageois de Mellouza, massacrés en mai 1957. Cette violence coupe alors le FLN de certains soutiens libéraux.

    Mais pour de nombreux militants et intellectuels, l'époque est à un engagement anti-impérialiste sans faille, laissant face-à-face deux camps, et guère de place aux nuances. Résumant le climat de l'époque, Jean-Paul Sartre écrit, dans sa préface au livre Les damnés de la terre, de Frantz Fanon: «En ce premier temps de la révolte, il faut tuer: abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. Restent un homme mort et un homme libre.»

    Les bombes sèment la panique chez l'adversaire, qui n'a d'autre choix que de recourir à une répression de plus en plus brutale, dévoilant ainsi sa nature oppressive, accélérant ainsi la rupture entre deux mondes, entre les deux rives de la Méditerranée: telle est la vision des militants de la révolution algérienne, prêts à tuer aussi bien qu'à donner leur vie pour la cause.

    Attentat au Milk Bar, en 1956 | DR

    Questionner la légitimité du tribunal

    Jacques Vergès se fait notamment remarquer par sa défense pugnace de Djamila Bouhired, sa future épouse, pour l'heure militante du «réseau bombes», ces jeunes femmes dont les visages d'anges et les tenues européennes déjouent la vigilance des sentinelles françaises placées aux chevaux de frise qui enserrent la casbah d'Alger. Arrêtée, torturée par les parachutistes, elle passe finalement en procès, accusée d’être responsable de l'explosion du Milk Bar, en 1956, qui fait plusieurs victimes.

    Le procès n'était qu'un préambule pour Vergès, qui prend à témoin avec d'autres l'opinion publique

    À cette occasion, Jacques Vergès s'illustre par ce qui deviendra sa marque, la «défense de rupture»: il s'agit non plus de tenter d'apitoyer les juges pour sauver la tête de l'accusé, mais au contraire, de renverser l'accusation en questionnant la légitimité du tribunal, et donner ainsi, par le scandale, le maximum de retentissement à l'affaire. Jacques Vergès multiplie ainsi les incidents de séance, dénonce à la barre l'ordre colonial et la répression. Comme il était attendu, les officiers qui siègent au procès condamnent la jeune femme à la peine de mort.

    Mais le procès n'était qu'un préambule pour Vergès, qui prend à témoin avec d'autres l'opinion publique, rédige un essai Pour Djamila Bouhired. Du monde entier parviennent témoignages de compassion et soutiens pour la militante qui devient le visage symbolique et avenant de la révolte algérienne. Face à cette mobilisation, les autorités reculent et n'osent appliquer le verdict du tribunal: Djamila Bouhired fera même l'objet d'une grâce de la part du président René Coty en 1958.

    Affiche du film égyptien Djamilah, dédié à Djamila Bouhired (1958)

    Maître Vergès théorisera cette défense de rupture (en réalité, employée déjà en de multiples occasions par le passé, mais dont la promotion n'aura jamais été aussi bien faite que par ce talentueux communicant) dans un livre De la stratégie judiciaire, paru en 1968 aux Éditions de Minuit: l'ouvrage devient le livre de chevet de nombreux avocats engagés. Une fois l'indépendance algérienne obtenue, Jacques Vergès, comme d'autres activistes révolutionnaires, se tournera vers de nouveaux combats.

    Pour les militants tiers-mondistes les plus exaltés, la cause des peuples et les guerres de libération nationales forment en effet le prélude à la révolution mondiale. Ce n'est plus Moscou, mais le tiers-monde, qui détient les clés du bouleversement de l'ordre international. Les armes doivent parler pour mener à bien la régénération du vieux monde, et le terrorisme, «l'arme des faibles», comme l'écrit Jean-Marie Domenach, est partie prenante de cette stratégie, acquérant ainsi une nouvelle dimension.

     

     

    « À Hayange, on ne remet pas en cause qu'une histoire (Suite de notre article précédent)Arnaud Montebourg, un Berbère en Algérie »
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