• Pierre Daum, journaliste-historien : « 450.000 Algériens ont travaillé pour la France au cours de la guerre de Libération »

    Suite à mon article précédent : « Mort de Redha Malek, négociateur algérien des Accords d'Evian », j’ai reçu une multitude de commentaires insultants. Bien sûr ces commentaires sont passés à la poubelle… La meute fachosphère n’a pas apprécié les propos de Redha Malek que vous pouvez réentendre dans cette vidéo (que vous pourrez visionner sur Youtube comme c'est précisé : 

    « Quand on nous sort l’affaire des Harkis on nous accuse d’avoir exterminé les Harkis, ce n’est pas vrai, c’est faux, c’est de la désinformation, on avait accepté dans les négociations le principe de non représailles. » 

    Redha Malek 

    Alors voici un article de Pierre Daum confirmant ces propos et qui écrit : «Fatima Besnaci-Lancou, qui est fille de harki, et qui fait partie comme moi des chercheurs et historiens anti colonialistes, m’a suggéré de faire un livre sur les harkis restés en Algérie.»

    Pierre Daum et Fatima Besnaci-Lancou

    Tous deux sont mes amis sur Facebook 

     

    Pierre Daum, journaliste-historien :

    « 450.000 Algériens ont travaillé

     pour la France au cours de la guerre

     de Libération »

    Trois ans après la publication de son livre-enquête « Ni valise, ni cercueil, les pieds-noirs restés en Algérie après l’Indépendance », Pierre Daum, journaliste-historien au mensuel « Le Monde diplomatique », s’attaque à une nouvelle idée reçue concernant la guerre de libération et ses effets. À contre-courant de la pensée dominante en Algérie et en France, l’écrivain prouve dans « Le dernier tabou : les « harkis » restés en Algérie après l’Indépendance », qui est paru le 2 avril 2015 aux éditions Actes Sud, que « l’immense majorité » de ceux qui se sont rangés du côté de la France durant la lutte pour la libération n’a ni fui en France ni été massacrée. Ils sont restés vivre en Algérie après 1962, affirme l’auteur, qui se présente comme un « chercheur anti colonialiste ». Pour Algérie-Focus, Pierre Daum révèle les dessous de son enquête. Entretien. 

    Algérie-Focus : Des deux côtés de la Méditerranée, on s’accorde à dire, depuis plus de 55 ans, que les harkis ont soit immigré en France, soit été tués au moment de l’indépendance. Comment vous est venue l’idée d’enquêter sur les harkis restés en Algérie ? 

    Pierre Daum : Au moment de la parution de mon livre Ni valise, ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie après l’Indépendance [ndlr en 2012], mon amie et collègue Fatima Besnaci-Lancou, qui est fille de harki, et qui fait partie comme moi des chercheurs et historiens anti colonialistes, m’a suggéré de faire un livre sur les harkis restés en Algérie. J’étais surpris qu’elle me dise ça car, comme la plupart des Français, je pensais que les harkis, au moment de l’indépendance, avaient soit eu la chance de s’enfuir en France pour sauver leur peau, soit avait été massacrés en Algérie. Avec cette nouvelle enquête, Le dernier tabou, les « harkis » restés en Algérie après l’Indépendance, mon objectif est justement de corriger cette erreur.

    Votre enquête a duré deux ans et demi. Vous avez parcouru des milliers de kilomètres. Comment avez-vous procédé ? Comment êtes-vous entré en contact avec ces harkis restés en Algérie ? 

    Il faut d’abord savoir que je n’ai aucun lien familial avec l’Algérie, mais je connais très bien ce pays pour y être allé plusieurs fois par an, ces dix dernières années en tant que journaliste-reporter pour le mensuel Le Monde diplomatique.

    En France, il existe plusieurs associations défendant les droits des harkis. Chacune d’elles a un site Internet sur lequel elles reçoivent, depuis plusieurs années, des messages de détresse d’anciens harkis vivant en Algérie. Dans ces messages, ils laissent généralement leurs coordonnées, parfois un numéro de téléphone. J’ai demandé à ces associations de me transmettre ces messages et j’ai envoyé un mail à une soixantaine de ces personnes, réparties à travers toute l’Algérie. Le tiers a répondu positivement. C’est ainsi que mon enquête a débuté. Au total, je me suis rendu cinq fois en Algérie durant ces deux ans et demi d’enquête, y séjournant entre trois et cinq semaines à chaque fois. A toutes les occasions, je découvrais sur place de nouveaux anciens harkis.

    Mon idée de départ était de savoir s’il y avait des différences régionales. J’ai rapidement constaté que les harkis restés en Algérie se trouvent dans toute l’Algérie. Dans mon enquête, j’ai retenu soixante témoignages de harkis, originaires de différentes régions.

    Que vous ont-ils dit concernant leur engagement auprès de la France durant la guerre de Libération ? 

    Aucun harki ne s’est engagé du côté de la France par amour pour la France ou le drapeau français. Tous ceux qui prétendent que les harkis ont choisi le camp de l’armée française pour défendre la France sont des menteurs. Sur ce point, il existe deux catégories de menteurs : les nostalgiques de l’Algérie française, notamment les associations de rapatriés, qui parlent des harkis comme de valeureux patriotes qui se sont battus pour la France. Et les manuels scolaires algériens, qui continuent à déformer l’histoire, en disant que les harkis sont des traîtres car ils se sont engagés pour la France et contre l’Algérie. C’est complètement faux ! Et le gouvernement algérien devrait réfléchir sur le fait que les manuels scolaires disent la même chose que les nostalgiques de l’Algérie française…

    Quelles étaient donc leurs motivations ? 

    Pour la plupart, la survie de la famille. Pour comprendre les motivations des harkis, il faut prendre en considération l’extrême misère dans laquelle vivait la population paysanne algérienne en 1954, fruit de 130 années d’oppression coloniale. Les citadins s’en sortaient un peu, par contre, dans les campagnes, les Algériens vivaient dans une misère terrible, qui s’est accentuée durant la guerre. Certains jeunes algériens sont alors allés frapper à la porte des casernes militaires françaises pour avoir un petit salaire afin de faire vivre leur famille, au sens large. D’ailleurs, aucun des témoins que j’ai rencontrés ne dit avoir choisi l’armée française pour se battre pour la France ou contre le FLN. En revanche, ils utilisent tous le terme « travailler ».

    Il existe une seconde raison, qu’il ne faut pas négliger : c’est la violence parfois aveugle et totalement contre-productive de certains moudjahidine sur des familles paysannes.

    Le journaliste-écrivain a rencontré plus d’une soixantaine de harkis vivant encore en Algérie. 

    Comment ont-ils été employés par la France durant la guerre d’Indépendance ? 

    Contrairement à certaines idées reçues, seule une partie des harkis portaient des armes et combattaient activement contre les moudjahidine. Une partie était employée comme simple homme à-tout-faire à l’intérieur des casernes militaires françaises. D’ailleurs, les harkis étaient considérés comme de mauvais soldats par leurs supérieurs français, car la plupart n’était pas des militaires de métier, ils n’avaient pas d’expérience dans l’usage d’une arme à feu. Moins de 10% des harkis ont fait partie des « commandos harkis » de l’armée française qui combattaient très durement les moudjahidine.

    Combien y avait-il de harkis au sein de la population algérienne pendant la guerre de Libération?  

    Entendons-nous d’abord sur la terminologie. Ma question de départ était de savoir ce qui était arrivé aux Algériens qui s’étaient trouvés du côté des Français pendant les sept années et demie de guerre [novembre 1954 – mars 1962, ndlr], après le départ de l’armée française en 1962. Ces Algériens sont répartis en trois catégories : les supplétifs de l’armée française, qui avaient un statut de civil, et qui étaient eux-mêmes divisés en cinq sous-catégories, parmi lesquelles celle de « harkis » ; les militaires algériens incorporés à l’armée françaises, comprenant les militaires de carrière et les appelés car il faut savoir que durant la guerre, la France a continué à réclamer aux jeunes hommes algériens, âgés de plus de 18 ans, d’aller effectuer leur service militaire, ce que la moitié des appelés a fait ; enfin, les notables pro-Algérie française (fonctionnaires, conseillers municipaux, caïds, etc.).

    On recense au moins 250.000 supplétifs de l’armée française, 50.000 militaires de carrière, 120.000 appelés et 30.000 notables. Soit un total de 450.000 Algériens, qui ont travaillé pour la France au cours de la guerre.

     

    « Le dernier tabou : les « harkis » resté en Algérie après l’Indépendance » (Actes Sud, 2015) est paru le 2 avril 2015.

    Que leur est-il arrivé en 1962 ? Combien sont partis en France, combien ont été tués, et combien ont survécu ?

    Très peu de harkis ont fui en France après 1962. Moins de 30.000, alors qu’on parle souvent de ce groupe comme s’il avait été extrêmement nombreux. Le nombre de harkis assassinés après 1962 reste l’une des grandes questions de l’Histoire encore non résolues. Un peu comme le nombre exact de moudjahidine, d’ailleurs. Une chose est sûre : le nombre de harkis tués, avancé par certains en France, est complètement exagéré. Certains parlent de 150.000 harkis tués. Ce chiffre ne repose sur aucune étude historique, ce n’est que le fruit du fantasme et de l’instrumentalisation par les nostalgiques de l’Algérie française. Tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que plusieurs milliers de harkis ont effectivement été tués après 1962. D’où la conclusion de mon enquête : l’immense majorité des harkis est restée vivre en Algérie après 1962.

    D’où tirez-vous tous ces chiffres ? Avez-vous eu accès à des archives de l’armée française ? 

    Ces chiffres apparaissent dans plusieurs ouvrages historiques très sérieux sur la question. Je me suis ainsi appuyé sur les travaux de François-Xavier Hautreux, dont la thèse de doctorat sur le sujet est la plus récente actuellement. Il a eu accès à des archives de l’armée française et conforte dans ses travaux les chiffres avancés avant lui par d’autres historiens, comme par exemple Charles-Robert Ageron.

    À quoi a ressemblé l’année 1962 pour les quelques 400.000 harkis qui n’ont ni quitté l’Algérie, ni été tués après la fin de la guerre ? 

    Beaucoup d’entre eux ont naturellement été inquiétés à leur retour au village. Une poignée a déménagé à l’autre bout du pays pour refaire sa vie, mais la plupart est restée dans son village natal, près de leurs parents. Des tribunaux populaires ont été mis en place dans de nombreux villages à l’été 1962, pour juger les anciens harkis. Les habitants pouvaient se présenter et témoigner contre eux. C’était une justice sommaire et expéditive. Les harkis qui s’étaient comportés de façon correcte et loyale étaient autorisés à rentrer chez eux, ceux qui étaient accusés de torture ou de viol étaient tués sur place. D’autres ont été condamnés à des travaux forcés (réparation de maisons, construction de routes, etc.). D’autres, aussi, ont passé plusieurs années en prison.

    Lorsque les Français sont partis, beaucoup de harkis ont fait l’objet d’agressions physiques, parfois très violente. Ceux qui les frappaient, ou qui les tuaient, pouvaient être des soldats de l’ALN. Mais il semble que ces violences ont principalement été exercées par des « Marsiens », ces résistants de la 25è heure qui se sont révélés moudjahidin une fois que la guerre était finie (c’est-à-dire après la signature du cessez-le-feu le 19 mars 1962).

    Pour comprendre cette violence, il faut revenir à l’immense chaos qui régnait en Algérie à l’été et l’automne 1962. Le gouvernement Ben Bella s’est formé fin septembre, mais plusieurs mois ont été nécessaires pour reprendre le pays en main. Début 1963, le premier président de l’Algérie indépendante demande publiquement la fin des exactions contre les harkis. Dans son discours de juin 1963, après l’assassinat de quatre harkis à Mostaganem, Ben Bella dit : "Nous avons attrapé les criminels, ils encourent la peine de mort". Les violences contre les harkis ont alors cessé. Mais, à partir de ce moment-là, les harkis et leurs enfants sont entrés dans une phase de relégation sociale qui n’a jamais cessé. Depuis un demi-siècle, ils s’exercent depuis contre eux une discrimination sociale dans leur quotidien, qui leur rend la vie épouvantable.

    D’où votre conclusion : les harkis sont aussi des victimes du système colonial français… 

    Oui, les harkis sont les derniers à continuer de souffrir de cet épisode historique scandaleux qu’a été la colonisation française. Je veux croire que la société algérienne parviendra à cicatriser les souffrances issues de la colonisation, lorsque les Algériens arriveront à considérer de façon sereine et juste les harkis et leurs enfants comme des victimes, eux-aussi, de l’oppression coloniale.

    SOURCE : http://www.algerie-focus.com/2015/03/harkis/

     

     

    « Mort de Redha Malek, négociateur algérien des Accords d'EvianJaurès, un héritage très disputé... mais Jaurès, toujours... »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 30 Juillet à 14:57

    Oui mais la responsabilité de la France dans l'enrôlement des harkis est patente. De même appeler les jeunes Algériens sous les drapeaux et les incorporer à l'armée française était révélateur de la non compréhension de la situation qui était celle générée par le colonialisme. La légalité à laquelle devaient se soumettre les appelés du contingent algériens était absurde. Vous me direz celles des appelés français n'était pas évidente non plus mais côté Algérien c'était tout à fait hors de la réalité. En fait c'était la guerre elle-même qui ne tenait pas compte de l'évolution des choses.

    Par ailleurs je dis toujours qu'on ne gagne rien à se mettre du côté de son oppresseur. Les Algériens ont pu le vérifier, tant pendant la guerre où les harkis étaient quand même plus exposés que les autres qu'après l'indépendance où ils ont été abandonnés à leur sort par ceux qui les avaient mis dans l'impasse. 

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