• Pourquoi il ne serait pas si fou de démilitariser le défilé du 14-Juillet

     

    Pourquoi il ne serait pas si fou de démilitariser le défilé du 14-Juillet

    Pourquoi il ne serait pas si fou de démilitariser le défilé du 14-Juillet

    Le défilé du 14 juillet 2016 sur les Champs-Elysées. (DOMINIQUE FAGET / AFP)

    Eva Joly le proposait en 2011. Les réactions avaient alors été très brutales. Et si l'eurodéputée écologiste avait raison ?

    Des véhicules blindés, des avions, des flonflons... On n'est certes pas là pour se faire emmerder, on est certes là pour voir le défilé, mais à vrai dire, le passage de cette bruyante quincaillerie militaire, fortement consommatrice de CO2, n'est pas d'une folle gaieté.

    Le 14-Juillet pourrait être une joyeuse communion nationale, pour célébrer la liberté, l'égalité et la fraternité. Mais cette parade-là impose des mines graves. Très peu de pays au monde sont attachés comme la France à des défilés militaires, et ce ne sont pas les plus démocratiques : Chine, Russie, Corée du Nord...

    Il y a 5 ans, alors candidate à la présidentielle, Eva Joly avait rêvé de démilitariser la procession du 14 juillet. Elle suggérait de le remplacer par un "défilé citoyen", unissant "dans un même bonheur" les différentes générations du pays. Que n’avait-elle pas fait là ! La réaction avait été extrêmement brutale. Cette Norvégienne, avait-on entendu de toute part, ne comprend pas l’histoire de France. "Cette dame n’a pas une culture très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l’histoire française", avait cinglé François Fillon. "Madame Joly ne comprend strictement rien aux liens profonds entre le peuple français et son armée", avait giflé Marine Le Pen... Vouloir "nier ou effacer" ce rite républicain, c’est aller "à l’encontre de l’histoire de la nation'", avait tranché l'historien Max Gallo.

    Au delà de la polémique – indigne – sur la légitimité d’Eva Joly à parler de ce sujet du fait de sa double nationalité, la question qu'avait soulevée ses détracteurs mérite réflexion. Serait-ce aller "à l’encontre de l’histoire de la nation" que d'abolir le défilé militaire du 14 Juillet ?


     

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    A partir de 1792, il a fallu faire la Révolution et la guerre

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    (La bataille de Valmy, de Horace Vernet, 1826.)

    L’argument le plus communément avancé est qu’il existe, au cœur de l’alchimie qui a fait la République, un lien sacré armée-nation. Pour comprendre, il faut se replonger dans l’histoire de la Révolution, dont la dynamique étonnante ne cesse d’être analysée par les historiens.

    A partir de l’été 1792, la France est entrée en guerre contre les puissances monarchiques ou impériales liguées contre elle. Il a fallu faire la Révolution ET la guerre : conduire les deux, sachant que le front révolutionnaire est fragile.

    Guerre et Révolution... L’historien marxiste Claude Mazauric, dans son livre "Sur la révolution française" (1970), n’hésitait pas à fusionner les deux : "La guerre est une composante naturelle de la Révolution" écrivait-il, comme si cela allait de soi.

    Ce qui est vrai, c’est que la guerre a été le vecteur qui a permis de radicaliser la Révolution et d’en cimenter le socle idéologique. "La guerre va être le nœud de l’unité et de la surenchère révolutionnaire", écrit François Furet dans "Penser la révolution française".

    Le peuple s’est emparé de cette guerre : une guerre de libération, une guerre de "valeurs". Là est sans doute le creuset du lien armée-nation, symbolisé par l’image de Valmy.

    "Nul ne peut oublier que sans l’armée française, victorieuse à Valmy, la révolution française que nous célébrons le 14 Juillet, aurait connu un autre sor"», a commenté le député PS Arnaud Montebourg dans un communiqué sur "l’affaire Joly".

    C’est par la guerre que le problème de la fragilité du front révolutionnaire (bourgeois, peuple urbain, paysans...) a été résolu. La guerre a été tellement intériorisée dans la conscience révolutionnaire que la paix est devenu synonyme de "contre-révolution"...

    Le 14 juillet 1789, trop sanglant

    Ce que l’on sait peu, c’est que lorsque la journée nationale du 14 Juillet a été instaurée bien plus tard, en juin 1880, il n’était pas question de célébrer la moindre goutte de sang.

    La date du 14 Juillet a donc été choisie non seulement en souvenir de la prise de la Bastille, mais aussi en mémoire de la très pacifique Fête de la fédération du 14 juillet 1790. Les débats au Sénat, le 29 juin 1880, en font foi. Dans son rapport, le sénateur Henri Martin déclare :

    "Cette seconde journée du 14 juillet, qui n’a coûté ni une goutte de sang ni une larme, cette journée de la Grande Fédération, nous espérons qu’aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l’union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l’égalité. Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’histoire de France."

    La Fête de la fédération est une fête du rassemblement des Français de tous les départements (les "fédérés") et de la paix. Ce fut une fête pacifique, la fête de la concorde nationale sur le Champ-de-mars (voir la gravure ci-dessous). Même le roi y a assisté.

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    (Fête de la fédération, 14 juillet 1790.)

    En 1880, le besoin de concorde nationale est aussi pressant. Il s’agit alors, face aux menaces internes (monarchistes) et externes pesant sur la jeune République, de souder le pays et de "transformer les paysans en Français", pour reprendre l’expression de l’historien Eugen Weber. Tous symbole était bon à prendre. La Marseillaise a été déclarée (pour la seconde fois) hymne national un an plus tôt. Et la devise Liberté, Egalité, Fraternité commence à orner les frontons...

    Lorsqu’on instaure la fête nationale, il est naturellement convenu de faire défiler les militaires. Il faut amadouer l’armée, encore dominée par la droite conservatrice -et souvent antirépublicaine. Par ailleurs, il faut se souvenir du contexte : il s’agit d’effacer l’humiliante défaite de Sedan face à la Prusse et aux Etats allemands, d’afficher à la face du monde le redressement militaire et patriotique de la France.

    On décide alors de commencer la fête par un défilé, suivi d’un déjeuner, de jeux et enfin par des bals et des feux d’artifices.

    Après la Première Guerre mondiale, le 14 juillet 1919, la France victorieuse célèbre sa force, quelques jours après la signature du Traité de Versailles. (Voir la vidéo à la fin)

    Après 1945, c’est la défaite de 40 qu’il faudra effacer symboliquement : dès 1946, le défilé est de retour, de la Porte de Vincennes à la Bastille.

    Le péché originel de la Ve République

    Mais ce qui explique peut-être encore plus la vivacité des réactions aux propos d’Eva Joly est peut-être à chercher ailleurs : dans les événements à l’origine de la Ve République.

    En expliquant qu’on pouvait se passer de défilé militaire le 14 Juillet, Eva Joly a remué un sale secret. Un peu comme quand, lors d’une fête de famille, un invité évoque par maladresse un secret familial refoulé.

    Le secret, le voici : l’armée, en mai 1958, contrairement à tout principe républicain, a manqué de loyauté face aux représentants civils de la nation. Le Comité de salut public présidé par Massu refuse de se soumettre au gouvernement Pfimlin, auquel les députés ont pourtant accordé leur confiance.

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    (La une du "Figaro" et de "l'Humanité" du 14 mai 1958)

    Il appelle De Gaulle à constituer un gouvernement de salut public pour "sauver l’Algérie de l’abandon". De Gaulle pourrait le moucher et affirmer que ces militaires en situation insurrection doivent obéir au pouvoir civil ; il ne le fait pas. "Je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République", déclare-t-il plutôt. Cultivant l’ambiguïté :

    "Quant à l’armée, qui est normalement l’instrument de l’Etat, il convient qu’elle le demeure. Mais encore faut-il qu’il y ait un Etat..."

    Un coup d’Etat gaulliste se fomente (l’opération Résurrection). On connaît la suite : tractations, démission de Pfimlin, nomination de De Gaulle, fin de la IVe République.

    Le besoin d’afficher le lien peuple-armée

    Bref, l’image d’une nation solidement réconciliée avec son armée est un peu simpliste : elle a connu un gros accroc. En réalité, les relations entre le pouvoir civil républicain et le pouvoir militaire ont, à de nombreuses reprises, été ambiguës.

    Les cinq républiques ont toutes été, dans des circonstances bien différentes, "abrégées par un sabre", pour reprendre l’expression de l’historien Jean-Robert Ragache dans le "Dictionnaire de la laïcité", qui lui même fait référence au fameux " Je cherche un sabre" de l’abbé Siéyès.

    Réafficher solennellement, chaque mois de juillet, le lien entre le peuple et son armée était donc encore plus nécessaire sous la Ve République. Il fallait montrer, symboliquement, que le pouvoir militaire était solidement intégré à la République : soumis à celle-ci.

    La République a bien changé depuis 1958

    Ce que ceux qui critiquent Eva Joly ne saisissent pas, c’est que la République n’est pas figée, qu’elle n’est plus la même que sous la guerre d’Algérie. Qu’elle évolue sans cesse. Et si l’insistance sur le rôle de l’armée avait du sens à certaines époques de notre histoire, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

    Un débat similaire a eu lieu sur l’hymne national. Y a-t-il encore du sens à crier "aux armes", gronder contre "l’étendard sanglant" de la tyrannie, glorifier le "sang impur" qui abreuve nos sillons ? Une "Marseillaise de la Paix" a été proposée en 1986 par Pierre Weil  :

    "Vivons la Liberté
    Et la Fraternité
    Chantons,
    Dansons,
    D’un seul élan
    Vibrons à l’unisson !"

    (Illustration de Chris Morin)

    Même à droite, on se rend compte que l’hymne est désormais déplacé. En 2007, Christine Boutin a proposé elle aussi de changer l’ordre des couplets de La Marseillaise pour le rendre "moins sanguinaire".

    Dans une France en paix, un symbole déplacé

    Il en va de même pour le défilé. Son sens historique, dans une France en paix avec ses voisins, et avec une armée qui n’est plus composée d’appelés mais de professionnels, n’est plus aussi capital.

    Et dans un monde où les défilés militaires sont le plus souvent les apanages de dictatures ou autres régimes totalitaires (et rares en Europe), le symbole projeté par la France à la face du monde est de plus en plus déplacé.

    En remettant en cause la glorification de la puissance militaire de la République, Eva Joly est en réalité dans le sens de l’Histoire. A plusieurs reprises, d’ailleurs, des initiatives ont été prises par des Présidents, de gauche comme de droite, pour gommer l’aspect militaro-cocardier du défilé du 14 Juillet :

    • Le 14 juillet 1989, un deuxième défilé, très festif a été organisé dans la soirée : "La Marseillaise", spectacle de Jean-Paul Goude.
    • Le 14 juillet 1994, des soldats allemands de l’Eurocorps ont participé au défilé.
    • Le 14 juillet 2007, enfin, des soldats des 27 pays européens étaient aux côtés des troupes françaises.

    Ces différentes initiatives ne font que refléter la contradiction actuelle : quel sens y a-t-il, en Europe, à exhiber sa puissance militaire nationale ?

    Bien d’autres façons de célébrer la nation

    Effacer le défilé militaire, pour le remplacer par un autre rite plus en phase avec la République actuelle, n'irait pas "à l’encontre de l’Histoire", contrairement à ce que qu'avait affirmé Max Gallo. Ce serait prendre acte d’une évolution vers une plus grande ouverture.

    L’ADN de la République est riche, il ne repose pas uniquement sur l’alliance entre le peuple et l’armée. Il reste suffisamment d’ingrédients dont on peut faire de jolis défilés : liberté, laïcité, fraternité, universalisme, solidarité intergénérationnelle...

    Mais, étant donné la fébrilité qui entoure cette question, cette nécessaire réforme d’un symbole dépassé devra sans doute se faire par étape.

    Pascal Riché

    Source : http://actualites.nouvelobs.com/societe/20170713.OBS2110/pourquoi-il-ne-serait-pas-si-fou-de-demilitariser-le-defile-du-14-juillet.html?cm_mmc=Acqui_MNR-_-NO-_-WelcomeMedia-_-edito&from=wm#xtor=EREC-10-[WM]-20170714 

     

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