• Retour sur le comité Audin ZAD de la mémoire

     

    Retour sur le comité Audin

     ZAD  de la mémoire

    20 septembre 2018 Par Antoine Perraud 

    Un comité Audin s'est constitué, de 1957 à 1963, pour obtenir la vérité sur le mathématicien enlevé par l'armée française à Alger. Ce fut l'honneur de l'esprit de résistance en France. L'une des survivantes, Marianne Debouzy, témoigne.

    Josette Audin a reçu bien des visites. La pire fut sans doute celle que lui fit, le 1er juillet 1957 à Alger, le colonel Trinquier, pour lui asséner une prétendue information en forme de mensonge militaire appelé à devenir déni d’État : votre mari, Maurice Audin, arrêté sous vos yeux par l’armée le 11 juin dernier, s’est évadé ; si bien que nous avons perdu sa trace et sommes donc dans l’impossibilité de vous renseigner sur sa destinée, dont nous ne sommes en rien responsables.

    La séquestration de Maurice Audin, assistant de mathématiques à la faculté des sciences d’Alger et militant communiste suspecté d'aide au FLN, est une histoire affreusement française : elle démontre par A plus B de quoi est capable une armée ivre de sang lorsque le pouvoir politique lui laisse la bride sur le cou, comme ce fut le cas lors de l’écrasement de la Commune de Paris au printemps 1871. Les militaires n’en firent en effet qu’à leur tête le 11 juin 1957, profitant d’une énième crise ministérielle de la IVe République (le gouvernement Guy Mollet tombe le 21 mai 1957 et n’est remplacé que le 13 juin par un gouvernement Bourgès-Maunoury).

    L’un des soldats chargés de mettre la main sur Maurice Audin, le lieutenant Philippe Erulin – par ailleurs tortionnaire d’un autre militant communiste qui eut la chance de s’en sortir, Henri Alleg –, allait connaître un avenir national chargé de gloire. En 1978, colonel devenu, il saute avec les parachutistes du 2e REP sur Kolwezi, au Zaïre, pour venir au secours du dictateur Mobutu au nom de la France du président Giscard.

    L’année suivante, lors des obsèques d’Erulin mort en faisant son jogging à 47 ans, le général Jeannou Lacaze, futur chef d’état-major des armées des présidents Giscard puis Mitterrand, déclare : « Nous garderons de Philippe Erulin le souvenir de l’homme généreux et aussi l’image de l’officier français qu’il a su incarner toute sa vie. » En 2008, le président Sarkozy se fend d’un hommage aux parachutistes de Kolwezi et à leur chef Erulin : « Tous ont été à la hauteur. Tous ont fait honneur à la patrie. Tous ont fait face. Aucun ne s’est dérobé. »

    Le seul à n’avoir pas fait honneur à la patrie, à s’être dérobé au point de s’évader, aura donc officiellement été Maurice Audin, lors d’une guerre coloniale sans nom. On pense à cette logique scélérate que dénonçait François Mauriac dans L’Express, en avril 1958, à propos de la saisie du livre d’Henri Alleg sur la torture en Algérie, La Question. Mauriac commençait ainsi son fameux Bloc-Notes, cette semaine-là : « Une fois le principe admis qu’il faut poursuivre non les auteurs d’un crime, mais ceux qui le dénoncent (…) »

    Refusant la raison du bourreau, se hissant au rang des plus impressionnantes figures mythiques du bassin méditerranéen – Andromaque et Antigone –, Josette Audin a réclamé sans relâche la vérité. Ce n’est donc que le 13 septembre 2018 qu’un président de la République française devait venir la lui concéder, lors d’une visite à son domicile de Bagnolet. Emmanuel Macron allait ainsi rompre avec le silence hautain ou gêné ayant prévalu, au nom de la raison d’État, chez ses huit prédécesseurs au palais de l’Élysée (si l’on compte René Coty) – sans oublier les quatre présidents du conseil et les vingt-deux premiers ministres s’étant succédé à l’hôtel Matignon durant ces 61 ans…

    Soixante et une longues années de lutte, pied à pied. Seule d’abord. Josette Audin adresse au Monde d’Hubert Beuve-Méry une lettre comme une bouteille à la mer. Elle est publiée. Une sorte de mouvement participatif avant la lettre s'organise, comme en témoigne ce courrier d'un assistant à la Sorbonne, Jean R. Gillet, envoyée au directeur du quotidien du soir le 16 août 1957 : « Je ne connais pas M. Audin, j'ignore ce qui lui est reproché. Mais de la lettre de Mme Audin, une phrase me déchire : “J'ai la certitude absolue, écrit-elle, que mon mari a été torturé.” Une telle affirmation ne peut tomber dans le silence, elle demande plus que des inquiétudes chuchotées. Rien, aucun argument, aucune finasserie, ne peut être mis en balance avec la souffrance d'un homme supplicié. J'espère qu'un démenti formel ou une sévère punition des coupables viendront clore cette affaire et apaiser de trop légitimes appréhensions. Mais notre devoir est de ne pas laisser sans écho ce cri de détresse qui nous vient d'Alger, ni de laisser le silence se refermer sur nos inquiétudes. »

    À l'heure des aboiements électroniques et alors qu'un clou chasse l'autre et que l'indignation sautille de sujet en sujet, nous ne pouvons qu'être impressionnés par une expression si mesurée au service d'une conviction si tenace. Les « chers professeurs », comme disent certains hommes politiques de l'époque, ne s'en laissent pas conter. Ils épaulent Josette Audin dans son combat, avec la fondation d'un comité Audin en novembre 1957, dont un jeune assistant à la faculté de Caen, l'historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), allait devenir le porte-plume et le porte-voix.

    Dans le second tome de ses Mémoires, Le Trouble et la lumière (1955-1998), Vidal-Naquet relate que le comité Audin, qui se réunissait initialement dans des brasseries parisiennes, trouve vite refuge chez Louis et Hélène Lalande, issus de la bourgeoisie éclairée. Leur fille, alors assistante d'anglais à l'université de Lille (elle allait devenir à partir de 1969 professeure de civilisation américaine à Vincennes), Marianne Debouzy, née en 1929, assistait aux réunions dans l'appartement de ses parents, rue Jean-Bart (Paris VIe). Elle témoigne pour Mediapart de ces premiers temps du comité Audin.

    Le comité Audin rassemblait des littéraires et des scientifiques comme ses deux présidents, les mathématiciens Albert Châtelet (1883-1960) puis Laurent Schwartz (1915-2002), premier récipiendaire français de la médaille Field en 1950, professeur à l'École polytechnique (il en sera chassé par Pierre Messmer, ministre des armées, après avoir signé en 1961 le Manifeste des 121 recommandant l'insoumission en Algérie).

    Il y avait des hommes et des femmes – comme l'historienne Madeleine Rebérioux (1920-2005), ou la philosophe Élisabeth Labrousse (1914-2000). Il y avait les petites mains qui collaient les enveloppes et des esprits plus en surplomb. Mais la ligne de fracture passait entre les communistes et les autres venus de la gauche anti-autoritaire, ou du catholicisme social tel l'historien Henri-Irénée Marrou (1904-1977). Parmi les communistes les plus dogmatiques, Michel Crouzet, spécialiste de Stendhal, devenu « à droite de Le Pen » comme raillait tristement Pierre Vidal-Naquet à la fin de sa vie.

    Citons encore, qui occupait les fonctions de trésorier, Luc Montagnier, futur Prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le sida (s'il conserve des archives et lit cet article, qu'il n'hésite pas à sortir de son splendide isolement et à en faire don aux chercheurs !). Marianne Debouzy, ci-dessous, revient sur certains tiraillements : notamment ne pas laisser à l'avocat communiste Jules Borker (1919-2014) le monopole de la défense du comité Audin, en mettant également dans la cause Robert Badinter (né en 1928).

    Les faibles moyens matériels du comité Audin étaient compensés par le capital culturel symbolique de ses membres, qui ne manquaient pas de liens familiaux pouvant s'avérer utiles. Michel Crouzet était alors marié à Jacqueline Sauvageot (1928-2018), mathématicienne et passionaria du PCF, sœur de Jacques Sauvageot (1923-1997), qui assurait l'intendance du journal Le Monde aux côtés d'Hubert Beuve-Méry, ce qui facilitait la publication d'appels et de tribunes dans le quotidien du soir. Et puis comme nous le rappelle Marianne Debouzy, des membres du comité Audin étaient cousins de Michel Debré, premier ministre du général de Gaulle de janvier 1959 à avril 1962...

    Ni ONG avant la lettre, ni groupe de pression annonciateur du lobbying post-moderne, le comité Audin fut, de 1957 à 1963, une instance irréductible demandant la vérité sur la torture et les disparus. Un tel legs n'est pas facile à récupérer, ainsi que le montre la vidéo de la rencontre du président Macron et de Josette Audin (le chef de l'État ne se hissant pas jusqu'au texte de l'Élysée rédigé pour cette occasion avec l'aide d'historiens et de mathématiciens gravitant autour de l'Association Maurice Audin). Marianne Debouzy revient ci-dessous sur cette forme de conclusion qui ne devrait rien avoir de démobilisateur.

    En guise d'épilogue, Marianne Debouzy raconte comment, alors qu'elle était en voyage à New York avec son mari Jacques Debouzy (professeur d'anglais mythique à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, surnommé « le Bison » par ses étudiants), le plasticage par l'OAS de l'appartement de ses parents épargna des vies, dont celle de son nourrisson Olivier Debouzy (1960-2010), penseur de la dissuasion nucléaire et futur avocat d'affaires (le cabinet Auguste Debouzy), engagé résolument à droite aux antipodes des valeurs de ses parents...

    Cliquer ici pour lire (en PDF) une étude remarquable (un master sous la direction de Sylvie Thénault), « Le comité Maurice Audin. Des intellectuels en lutte contre la torture pendant la guerre d'Algérie », par François-René Julliard (petit-fils de l'historien Jacques Julliard : le monde est petit !)

     

    SOURCE : https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/200918/retour-sur-le-comite-audin-zad-de-la-memoire?utm_source=20180920&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-20180920&M_BT=25840487733

     

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