• Se souvenir de Charonne, et se battre

    Se souvenir de Charonne, et se battre

    Le 8 février 1962, 9 militants CGT et PCF manifestant pour la « paix en Algérie » étaient assassinés par la police du Préfet de Paris, Maurice Papon. Des centaines d’autres ont été grièvement blessés, entassés sous des grilles d’arbre dans la station de métro. Comme chaque année, la CGT, le PCF et le comité « Vérité et Justice pour Charonne » organisent un rassemblement commémoratif au Métro Charonne, à 13 heures.

    Commémorer pour célébrer. Commémorer pour ne pas oublier le combat pour la paix en Algérie que neuf militants CGT et PCF ont payé de leur vie. Commémorer pour se souvenir que leur combat d’hier est aussi le nôtre aujourd’hui. Pour que jamais plus de tels faits ne puissent se reproduire.

    Comme chaque année, la CGT, le PCF et le comité « Vérité et Justice pour Charonne » se sont donné rendez-vous au carrefour du métro Charonne pour rendre hommage aux victimes, celles qui périrent instantanément sous les projections de grilles d’arbres et les coups de matraque des policiers, mais aussi les 250 autres victimes, gravement blessées qui, protégées par l’amas de centaines de corps précipités dans la station Charonne, purent miraculeusement survivre à ce massacre d’une sauvagerie inouïe.

    Comme chaque année depuis 1962, les militants de la CGT et du PCF ont eu à cœur de célébrer le courage de ces combattants d’hier qui luttaient pour la paix en Algérie et contre le fascisme rampant et son bras armé, l’OAS, semeur de terreur partout en France jusqu’à la veille du 8 février 1962.

    « Se souvenir du massacre de Charonne, c’est réaffirmer l’importance, aujourd’hui comme hier et demain, de poursuivre la lutte pour la liberté des peuples et pour une société réellement démocratique »,  affirme Yann Garaoui, secrétaire de l’Urif-CGT.

    Terreur, censure, répression

    Ne rien oublier, donc. Ni la sauvagerie de la répression qui s’est abattue contre des manifestants pacifistes, ni le contexte politique de l’époque dans lequel un tel crime a pu être perpétré : un climat de terreur entretenu par l’OAS qui par des méthodes fascistes veut imposer « l’Algérie française ».

    Parmi ses crimes : des dizaines de plasticages frappant des personnalités politiques et intellectuelles ; une bombe posée la veille, au domicile du ministre de la Culture, André Malraux, qui mutilera à vie une petite fille de 4 ans, Delphine Renard, résidant au rez-de-chaussée.

    Mais au-delà des crimes de l’OAS, les participants rappellent la censure de la presse, particulièrement de l’Humanité, et les interdictions de manifester, que les partisans de la paix en Algérie n’ont pas hésité à braver afin de promouvoir le principe de nouvelles relations entre les peuples. Car, au-delà de la paix, majoritairement souhaitée, c’est aussi d’indépendance et de décolonisation qu’il s’agissait.

    Quelques mois après le 17 octobre 1961

    Se souvenir de Charonne, c’est aussi rendre hommage aux milliers d’Algériens qui, un an plus tôt, le 17 octobre 1961, manifestaient malgré un couvre-feu discriminatoire et qui furent réprimés dans le sang : des centaines et de centaines de corps jetés et noyés dans la Seine par les brigades d’interventions aux ordres du même préfet Papon et du ministre de l’Intérieur, Roger Frey. Leurs corps n’ont jamais été dénombrés.

    Sans doute pour les mêmes raisons, la tuerie de Charonne n’a toujours pas été reconnue comme crime d’État, malgré l’exigence constante de la CGT en lien avec le PCF et le « Comité Vérité et Justice pour Charonne » qui, inlassablement, œuvrent afin que vérité soit faite et que justice soit rendue à toutes les victimes, ainsi qu’à leurs proches.

    « 58 ans après ce massacre, l’État français n’a toujours pas reconnu sa responsabilité. Notre devoir de mémoire historique est donc indispensable pour mener les combats syndicaux et politiques d’aujourd’hui, notamment contre la dérive autoritaire du président Macron, dont la contestation des politiques est violemment réprimée par des mutilations souvent gratuites perpétrées par les forces de police contre des manifestants, dans la rue depuis un an, dans les entreprises  et désormais dans les lycées depuis quelques semaines », signale Yann Garraoui.

    Se souvenir de Charonne, ce samedi 8 février 2020, c’est permettre à l’histoire d’éclairer le présent et même l’avenir, en réaffirmant cette exigence fondamentale d’une société réellement démocratique. 

    « Se souvenir (de Charonne) ne suffira pas, il va falloir se battre »

    Philippe Matinez et Henri Cukierman, président de l'association Commémoration du 8 février 1962, au métro Charonne.

    Pour cette 58e commémoration du massacre de Charonne, la NVO a souhaité recueillir la parole d'Henri Cukierman, président du comité « Vérité et justice pour Charonne ». Inlassable militant pour la reconnaissance de ce drame en crime d'État, il nous livre son analyse des conditions politiques qui ont rendu possible la tragédie de 1962. Et nous éclairent sur le contexte politique actuel, ses dérives autoritaires, son emballement répressif et sur l'enjeu des luttes en cours pour la démocratie.

    Comment appréhendez-vous cette 58e commémoration du massacre de Charonne ?

    Henri Cukierman : Comme chaque année, notre volonté, c'est de ne pas oublier la tragédie de Charonne, les 9 manifestants pacifiques de la CGT morts sous les coups de matraque et les centaines de victimes de ce massacre d'une sauvagerie inouïe. Mais, commémorer Charonne, ce n'est pas seulement entretenir la mémoire.

    C'est aussi un combat politique que nous continuerons de poursuivre avec l'exigence de faire reconnaître ce qui fut un crime d'État. Nous le devons aux victimes de Charonne, à leurs familles et à tous les Français.

    Pourtant, aucun gouvernement depuis 1962 n'a consenti à cette reconnaissance. Comment l'expliquez-vous ?

    L'histoire de la guerre d'Algérie, dernière colonie de l'empire français, et de la fin du colonialisme ont profondément marqué la politique française et continuent aujourd'hui encore de la marquer. Les conséquences de la colonisation et de la guerre d'Algérie constituent aujourd'hui encore des éléments de confrontation politique entre partisans de l'Algérie française et du colonialisme, entre les forces de la droite dure et de l'extrême droite et les forces progressistes et démocrates.

    Or, cette confrontation est encore très vive, comme en témoignent les stèles et monuments à la gloire de l'OAS qui sont érigées dans les communes dirigées par le RN et la LR.

    Peut-on établir des parallèles entre les tensions politiques de l'époque et les tensions politiques actuelles, avec les violences policières et la répression qui sévissent aujourd'hui jusque dans les lycées ?

    En effet, on peut éclairer l'attitude du gouvernement actuel et le comportement de la police contre tous ceux qui manifestent un désaccord avec sa politique, que ce soient les gilets jaunes, les syndicats ou les lycéens en s'appuyant sur Charonne. Mais en précisant que la répression policière n'est pas nouvelle.

    Elle fait partie, depuis des siècles, de la politique de tous les gouvernements. Elle est fonction des objectifs que le pouvoir se donne pour imposer sa volonté. Chaque fois que le pouvoir refuse de reconnaître démocratiquement la volonté publique, cela engendre inévitablement de la répression, même si à des degrés d'intensité différents.

    Dans quel contexte de tensions politique intervient le massacre de Charonne ?

    En 1961, 75 % des Français sont favorables à un référendum sur l'autodétermination de l'Algérie. En d'autres termes, pour la fin de la guerre et du colonialisme. Or, les forces politiques de droite et d'extrême droite procolonialisme refusent obstinément de reconnaître cette expression publique.

    C'est ce qui a donné lieu à la création de l'OAS (organisation de l'armée secrète) et à la répression, qui s'est faite par tous les moyens, y compris des attentats contre des ministres, des intellectuels et contre tous ceux qui réclamaient l'indépendance de l'Algérie.

    En 1961, le préfet Papon instaure un couvre-feu pour les citoyens algériens, et cela donne lieu à des manifestations pacifiques organisées par le FLN (Front de libération nationale algérien) ou par des syndicats prolibération de l'Algérie.

    Elles seront toutes réprimées dans le sang : notamment le 17 octobre 1961 où 200 à 300 citoyens algériens ont été jetés dans la Seine par la police de Papon, puis le 8 février 1962 à la station du métro Charonne où des centaines de manifestants pacifiques, ainsi que des gens sortant du métro, ont été massacrés à coups de manche de pioche, de grilles d'arbre en fonte et de tables de bistrot jetées dans l'escalier de la station sur des centaines de corps entassés.

    L'intensité de la répression actuelle des mouvements sociaux vous paraît-elle inquiétante ?

    Chaque fois que le pouvoir refuse de respecter la volonté démocratique, le recours à la violence est inévitable et inévitablement, la violence engendre de la violence. Ce qu'il y a d'inquiétant, aujourd'hui comme hier, c'est de savoir jusqu'où le gouvernement est prêt à aller pour imposer sa volonté et ça, nul ne peut le savoir.

    Il faut se souvenir que des démocrates tels que Mendès-France, Mollet ou encore Mitterrand ont tout fait pour empêcher l'indépendance de l'Algérie. Car l'enjeu politique sous-jacent, aujourd'hui comme hier, est toujours le même : sauvegarder les intérêts de grands groupes économiques. Celui du secteur pétrolier pendant la guerre d'Algérie, ou celui du secteur banques-assurances aujourd'hui.

    L'histoire n'apprend donc rien ?

    Au contraire, l'histoire nous enseigne que les mêmes causes produisent les mêmes conséquences. Que de tout temps, les classes qui détiennent le pouvoir utilisent, dès que possible, tous les moyens, y compris le meurtre, pour s'opposer à l'expression démocratique des classes qui subissent leur volonté.

    Et que ce qui se joue dans la rue aujourd'hui contre les politiques de Macron comme hier contre la guerre d'Algérie, c'est l'exigence d'une société réellement démocratique. Il faut donc honorer tous les faits historiques qui ont contribué au progrès démocratique, d'où l'importance de commémorer Charonne pour la 58e fois, mais en sachant que se souvenir ne suffira pas. Il va falloir se battre.

    SOURCE : https://nvo.fr/se-souvenir-de-charonne-ne-suffira-pas-il-va-falloir-se-battre/ 

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 10 Février à 11:45

    C'est vrai que quand une option devient majoritaire et que ceux qui sont au pouvoir ne l'acceptent pas la réaction de ces derniers est d'employer la violence pour empêcher que ce que préconise cette option se réalise. On l'a vu à Charonne le 8 février 1962, on le constate aujourd'hui avec le refus du retrait de projet de retraite à points et la non-satisfactions des revendications sociales avancées.

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