• SINE MENSUEL : le journal qui fait mal et ça fait du bien...

     

    A Gérard Noiriel

    6 déc. 2018

    Par Gavroche.

    Blog : Le retour de Gavroche.

    Ce matin en buvant mon café, j’ai lu dans le dernier numéro de Siné Mensuel, l’article de Gérard Noiriel, intitulé « Les gilets jaunes, de nouvelles figures dans l’histoire populaire ». Ce petit mot pour lui répondre.

     

    Cher Gérard Noiriel,

    Tu permets que je te tutoies ? Tu sais, je suis comme Prévert, je dis tu à tous ceux que j’aime.

    Je te lis toujours avec plaisir. J’ai beaucoup de tes livres à la maison. Mais ce matin, tu m’as un peu déçue.

    Après avoir évoqué les médias qui montrent complaisamment les « casseurs » au lieu de parler des raisons profondes du mouvement, tu écris :

    Au lieu de s’en prendre physiquement aux journalistes qui travaillent pour ces chaînes, les gilets jaunes feraient mieux de populariser leur cause en opposant à la violence des casseurs d’autres formes de spectacle. Là encore, le détour par l’histoire est riche d’enseignements. Jusqu’au XIXème siècle, les manifestations populaires utilisaient des moyens ludiques pour se défendre et se moquer des puissants. C’était la fonction des charivaris et des défilés carnavalesques qui mobilisaient les ressources du grotesque et de la dérision. Tous les artistes, les humoristes, les satiristes qui soutiennent les gilets jaunes ne pourraient-ils pas mettre à profit leurs compétences pour donner à ce mouvement le coté festif qui lui manque encore ?  

    Alors, voilà ce que je voulais te dire :

    - A ma connaissance, seuls deux journalistes de BFM TV ont été véritablement bousculés. Comme l’a été le cadre d’Air France dont on avait osé arracher la chemise. Eux ont gardé leur chemise. D’autres ont pu être copieusement invectivés, certes. Le peuple finit par présenter la facture, modeste somme toute, au regard des reniements et des mensonges de ces messieurs les « journalistes ».Pas de comparaison possible avec les nombreux manifestants tabassés, blessés, mutilés, jugés en comparution immédiate et emprisonnés, pendant que les vrais voyous paradent tranquillement en costard cravate à l’Elysée et dans les banques (mais c’est pareil) et bénéficieront toujours de la « clémence » des juges, c’est-à-dire de leur compromission. Exactement comme tous les robocops soi-disant républicains qui ne font que les protéger.

    Pas de comparaison avec ce manifestant, toujours dans le coma.

    Pas de comparaison avec la vieille dame de 80 piges, qui est morte pour avoir pris une lacrymo en pleine face alors qu’elle était tranquillement chez elle.

    Nous, tu vois, on a peut-être cassé des vitrines, mais pas des vies. 

    - le mouvement des gilets jaunes n’est pas seulement un exutoire, comme l’étaient les charivaris.

    Qui n’avaient lieu que pendant une seule journée dans l’année, avec la bénédiction des grands de ce monde, pour permettre au bon peuple de se défouler, et ensuite les pauvres rentraient bien sagement dans leur chaumière, et la misère était toujours là le lendemain.

    Les manifs « ludiques » et « bon enfant » une fois par mois, avec merguez-frites, fanfares et banderoles « festives », merci, on a déjà donné, sans aucun résultat.

    On a même vu en 68, tiens, les sourires et les petites fleurs offertes aux flics. Pour ce que ça a servi. Y’a qu’à voir ce que sont devenus Cohn-Bendit et Goupil. La vieillesse est un naufrage, comme on dit.

    Tu as raison, les charivaris et les fêtes, c’était effectivement avant la Révolution. Mais depuis, si tu t’en souviens, on a aboli les privilèges, on a coupé la tête au roi, et le peuple (en principe) est souverain.

    Même si, encore et toujours depuis, c’est encore lui qui paye le prix du sang quand il ose se révolter, ou quand on l’envoie faire la guerre pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

    Alors, aujourd’hui, la coupe est pleine, le vase déborde, on a plus envie de « faire la fête », survivre avec un demi-smic, ne plus avoir de quoi se nourrir, se chauffer, se soigner, voir l’avenir de nos gosses se rétrécir, pendant que les actionnaires et les patrons se gavent, ça ne nous fait plus rire.Tenir un barrage en plein hiver, se prendre des coups de matraque et des lacrymos, ça ne nous fait pas rire.Comme en 1789, quand les sans-culottes ont pris la Bastille.Comme en 1848.Comme en 1871.Eux non plus ne rigolaient pas.Comme tous ceux-là avant nous, on veut simplement virer toute cette clique de « représentants » qui ne représentent qu’eux-mêmes, qui n’ont pas arrêté de nous berner avec de belles phrases qui n’étaient que des mensonges, on veut changer le monde, on veut vivre, on veut être heureux.

    Bien à toi,

    Gavroche

    Gilets jaunes ou sans-culottes ?

    Par Nadir Dendoune, décembre 2018

    Le mouvement des gilets jaunes leur fout la frousse. Ça me rappelle les révoltes sociales de 2005, après que les keufs ont laissé crever Zyed et Bouna dans un transformateur. À l’époque, l’élite redoutait que le pays n’explose et que la racaille à nettoyer au Kärcher ne vienne foutre le boxon en bas de chez elle.

    Aujourd’hui, Macron et sa bande paniquent. L’opinion est favorable aux gilets jaunes ! À 80 %. Parce que ce ne sont pas des Noirs et des Arabes à casquette qui brûlent des voitures mais il y a dans la rue des papas, des mamans, des jeunes qui foutent des barrages. Quel beau moyen de pression !

    Au début, ce mouvement me filait la gerbe avec ces réfugiés qu’ils dénonçaient aux gendarmes, cette nana à qui ils avaient demandé d’enlever son voile, ces homos qu’ils avaient insultés, ces journaleux qu’ils avaient agressés, etc. L’impression d’avoir dans la rue une bande de beaufs qui se battaient pour leur poire, excédés par le prix excessif du carburant.

    Puis, des gauchistes, des syndicalistes et des militants des quartiers populaires sont venus gonfler ce qu’il y avait de progressiste dans le mouvement.

    Le 29 novembre, les gilets jaunes ont enfin exprimé de vraies revendications : augmentation du Smic à 1 300 euros, retraite à 60 ans, abandon du prélèvement à la source… On dirait un programme de gauche !

    Alors oui, parmi eux, il y a des fachos mais le racisme du peuple ne sera jamais le même que celui de l’élite ! Le racisme d’en haut est culturel, idéologique, plus ancré, plus structurel, donc plus compliqué à combattre que celui de certains gilets jaunes. Et on se met à rêver que les gilets jaunes laissent de côté leurs relents xénophobes pour devenir ce qu’ils sont : les sans-culottes de 2018.

    L’élite a peur et ça fait du bien.

    Les raisons de la colère

    Raoul Vaneigem

    On est en droit de s’étonner du temps qu’il a fallu pour que sortent de leur léthargie et de leur résignation un si grand nombre d’hommes et de femmes dont l’existence est un combat quotidien contre la machine du profit, contre une entreprise délibérée de désertification de la vie et de la terre. Comment a-t-on pu tolérer dans un silence aussi persistant que l’arrogance des puissances financières, de l’État dont elles tirent les ficelles et de ces représentants du peuple, qui ne représentent que leurs intérêts égoïstes, nous fassent la loi et la morale.

    Le silence en fait était bien entretenu. On détournait l’attention en faisant beaucoup de bruit autour de querelles politiques où les conflits et les accouplements de la gauche et de la droite ont fini par lasser et sombrer dans le ridicule. On a même, tantôt sournoisement, tantôt ouvertement, incité à la guerre des pauvres contre plus pauvres qu’eux, les migrants chassés par la guerre, la misère, les régimes dictatoriaux.

    Jusqu’au moment où l’on s’est aperçu que pendant cette inattention parfaitement concertée la machine à broyer le vivant tournait sans discontinuer. Mais il a bien fallu s’aviser des progrès de la désertification, de la pollution des terres, des océans, de l’air, des progrès de la rapacité capitaliste et de la paupérisation qui désormais menace jusqu’à la simple survie des espèces – dont la nôtre.

    Le silence entretenu par le mensonge de nos informateurs est un silence plein de bruit et de fureur. Voilà qui rectifie bien des choses.

    On comprend enfin que les vrais casseurs sont les Etats et les intérêts financiers qui les commanditent, pas les briseurs de ces vitrines de luxe qui narguent les victimes du consumérisme et de la paupérisation croissante avec le même cynisme que les femmes et les hommes politiques, de quelque parti ou faction qu’ils se revendiquent.Celles et ceux qui prirent la Bastille, le 14 juillet 1789, n’avaient guère connaissance, si ce n’est par de vagues lueurs, de cette philosophie des Lumières, dont ils découvriront plus tard qu’ils avaient, sans trop le savoir, mis en pratique la liberté que voulaient éclairer les Diderot, Rousseau, d’Holbach, Voltaire.

    Cette liberté c’était d’abattre la tyrannie. Le refus viscéral des despotismes a résisté à la guillotine des jacobins, des thermidoriens, de Bonaparte, de la restauration monarchiste, elle a résisté aux fusilleurs de la Commune de Paris, elle a passé outre à Auschwitz et au goulag.

    Certes s’emparer de l’Elysée serait faire trop d’honneur à l’ubuesque palotin que l’Ordre des multinationales a chargé des basses besognes policières. Nous ne pouvons nous contenter de détruire des symboles. Brûler une banque, ce n’est pas foutre en l’air le système bancaire et la dictature de l’argent. Incendier les préfectures et les centres de la paperasserie administrative, ce n’est pas en finir avec l’État (pas plus que destituer ses notables et prébendiers).

    Il ne faut jamais casser les hommes (même chez quelques flics, il reste une certaine conscience humaine à sauvegarder). Que les gilets jaunes aient plutôt choisi de casser les machines qui nous font payer partout et de mettre hors d’état de nuire les excavatrices qui creusent à travers nos paysages les tranchées du profit, c’est un signe encourageant du progrès humain des révoltes.

    Autre signe rassurant : alors que les foules, les rassemblements grégaires, sont aisément manipulables – comme ne l’ignorent pas les clientélismes qui sévissent de l’extrême gauche à l’extrême droite – on note ici, au moins pour le moment, l’absence de chefs et de représentants attitrés, ce qui embarrasse bien le pouvoir ; par quel bout saisir cette nébuleuse en mouvement ?

    On observe çà et là que les individus, habituellement noyés dans la masse, discutent entre eux, font preuve d’un humour créatif, d’initiatives et d’ingéniosité, de générosité humaine (même si des dérapages sont toujours possibles.)

    Du mouvement des gilets jaunes émane une colère joyeuse. Les instances étatiques et capitalistes aimeraient la traiter d’aveugle. Elle est seulement en quête de clairvoyance. La cécité des gouvernants est toujours à la recherche de lunettes.

    Une dame en jaune déclare : « je voudrais bien qu’il m’explique Macron, qui habite un palais, comment je peux vivre avec 1 500 euros par mois ». Et comment les gens peuvent supporter les restrictions budgétaires qui affectent la santé, l’agriculture non-industrielle, l’enseignement, la suppression des lignes de chemin de fer, la destruction des paysages au profit de complexes immobiliers et commerciaux ? Et la pétrochimie et la pollution industrielle qui menace la survie de la planète et ses populations ?

    Ce à quoi Palotin Ier répond par une mesure écologique. Il taxe le carburant que doivent acheter les usagers. Cela le dispense de toucher aux bénéfices de Total et consorts.

    Il avait déjà montré son souci environnemental en envoyant 2 500 gendarmes détruire, à Notre-Dame-des-Landes, les potagers collectifs, la bergerie, les autoconstructions et l’expérience d’une société nouvelle.

    Et que dire des taxes et des impôts qui loin de profiter à celles et ceux qui les paient servent à renflouer les malversations bancaires ? Des hôpitaux manquant de personnel médical ? Des agriculteurs renaturant les sols, privés de subventions qui vont à l’industrie agroalimentaire et à la pollution de la terre et de l’eau ? Des lycéennes et des lycéens parqués dans des élevages concentrationnaires où le marché vient choisir ses esclaves ?

    « Prolétaires de tous les pays », disait Scutenaire, « je n’ai pas de conseils à vous donner. »

    À l’évidence, comme le vérifie la vogue du totalitarisme démocratique, tous les modes de gouvernement, du passé à nos jours, n’ont fait qu’aggraver notre effarante inhumanité. Le culte du profit met à mal la solidarité, la générosité, l’hospitalité. Le trou noir de l’efficacité rentable absorbe peu à peu la joie de vivre et ses galaxies.

    Sans doute est-il temps de reconstruire le monde et notre existence quotidienne. Sans doute est-il temps de « faire nos affaires nous mêmes », à l’encontre des affaires qui se trament contre nous et qui nous défont. Si l’on en juge par les libertés du commerce, qui exploitent et tuent le vivant la liberté est toujours  frêle.

    Un rien suffit pour l’inverser et la changer en son contraire. Un rien la restaure.
    Occupons nous de notre propre vie, elle engage celle du monde

    SOURCE : https://www.sinemensuel.com/societe/les-raisons-de-la-colere/

     

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  • Commentaires

    2
    Dimanche 9 Décembre 2018 à 10:39

    C'est exact les casseurs ne peuvent servir qu'à sauver le capitalisme, mais les casseurs sont dans toutes les manifs, comme ceux qui ont sali le 1er mai de la CGT... Eh oui les casseurs ne sont pas seulement avec les gilets jaunes ou les étudiants.

    1
    Dimanche 9 Décembre 2018 à 10:07

    Il ne s'agit pas de faire carnaval pour se défouler un jour par ans. Oui la limite du supportable est atteinte par un système en fin de course. Ce système c'est bien la logique du profit et sa conséquence l'exploitation capitaliste poussée jusqu'à une extrémité de violence inédite. Oui nous disons que la répression n'est pas la réponse aux besoins qui s'expriment. Pour autant qu'ont à voir dans cette affaire la destruction d'abribus, le saccage de voitures, les feux allumés ici ou là ? Est-ce que ce n'est pas le signe d'un manque de conscience de ce qui est en cause ? Est-ce que cela ne fournit pas des justifications à la matraque ? Est-ce que cela n'a pas pour effet de détourner l'opinion publique de la recherche d'une perspective pou sortir de l'impasse ? Et si les exactions auxquelles se livrent certains étaient tout simplement une bouée de secours pour que le capitalisme puisse durer ?

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