• Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Jeudi 14 avril 2016, par 4ACG  

     

    Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Par Olivier Le Cour Grandmaison  

    Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises.  

    Il y a soixante-dix ans, le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises. Quelques jours auparavant, ce député était intervenu à la tribune pour dénoncer la situation des « indigènes » toujours soumis à des formes exceptionnelles et particulièrement brutales d’exploitation. Usant d’une anaphore qui lui a permis de brosser un tableau précis des pratiques coloniales, il déclarait : « il faut avoir vu ces travailleurs usés, squelettiques, couverts de plaies, dans les ambulances ou sur les chantiers ; il faut avoir vu ces milliers d’hommes rassemblés pour le recrutement, tremblant de tout leur corps au passage du médecin chargé de la visite ; il faut avoir assisté à ces fuites éperdues (…) vers la brousse ; (…) il faut avoir vu ces théories d’hommes, de femmes, de filles, défiler silencieusement, le front plissé, le long des chemins, qui mènent au chantier. (…) L’indigène ne peut plus comprendre ni admettre ce servage, cent cinquante après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et cent ans après l’abolition de l’esclavage. »

    Légitimé par des juristes et des personnalités politiques 

    Précision essentielle : ce travail forcé – tâches de construction, transport de marchandises, entretien des agglomérations… - est imposé de façon autoritaire et souvent violente aux autochtones qui n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations civiles de l’empire dont les membres sont « sujets indigènes », soit l’écrasante majorité des individus. Légitimé et défendu, sous la Troisième République, par de nombreux hommes politiques, juristes et professeurs d’université notamment, le travail forcé a, sous différentes formes, été la règle dans les possessions françaises jusqu’à son abolition tardive le 11 avril 1946.

    Le chemin de fer Brazzaville-Pointe Noire : 17000 morts 

    Ainsi fut construit, par exemple, le chemin de fer destiné à relier Brazzaville à Pointe-Noire, sur la côte atlantique. Bilan de cet “exploit”, réputé témoigner de la glorieuse « mise en valeur » du Congo français : 17000 morts « indigènes » pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57% en 1928. Qui a livré ce dernier chiffre ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration faite devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son héritier et successeur n’est autre que le groupe bien connu aujourd’hui sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, rappelait benoîtement « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer ». (Le Monde, 21 mai 2013). Nul doute, les descendants de ceux qui sont morts à l’époque apprécieront la délicatesse de ces propos.

    Réformé mais jamais véritablement supprimé, le travail forcé a ainsi perduré sous la Troisième République, le régime de Vichy et dans les colonies passées aux côtés de la France libre. A preuve, les orientations soutenues par Félix Eboué, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, pendant la Seconde Guerre mondiale. Souvent présenté comme un grand humaniste, qui a toujours défendu les droits de l’homme, Eboué, comme la majorité de ses pairs, ne s’est jamais prononcé dans ses écrits pour l’abolition immédiate du travail forcé. De même les résistants prestigieux qui, à partir du 30 janvier 1944, se réunissent à Brazzaville pour définir la politique à mettre en œuvre dans les territoires d’outre-mer.
    Inaugurée par le général de Gaulle, cette conférence doit prendre une décision relativement à cette forme particulière de labeur. En raison de « l’effort de guerre », les représentants de la France libre, rassemblés dans la capitale du Congo français, décident de prolonger le travail forcé pour une durée de cinq ans ! En métropole, ils n’ont de cesse de dénoncer le Service du travail obligatoire (STO) établi par les autorités de Vichy le 16 février 1943 ; dans les colonies, ils trouvent normal d’imposer aux « indigènes » de vingt à vingt-cinq ans reconnus aptes, mais non incorporés à l’armée, un Service obligatoire du travail (SOT). Subtilité des sigles et triomphe du relativisme politico-juridique. De là ces indignations sélectives et hexagonales cependant que dans les possessions ultra-marines la condamnation cède le pas à l’acceptation.

    La colonisation : entreprise généreuse ou criminelle ? 

    Rares sont ceux qui, comme la philosophe Simone Weil, ont dénoncé « les déportations massives » des « indigènes » et le recours meurtrier au travail forcé en Afrique française et en Indochine. En dépit de ses protestations, exprimées dès 1943 alors qu’elle a rejoint la Direction de l’Intérieur de la France libre dans la capitale du Royaume-Uni, S. Weil n’a pas été entendue. Tout comme André Gide et Albert Londres une quinzaine d’années auparavant. Voilà qui aide à comprendre les lenteurs de l’Assemblée nationale constituante à la Libération.
    Joli tableau, n’est-il pas, de la très glorieuse colonisation française toujours présentée, par de nombreux contemporains, comme une entreprise généreuse destinée à apporter la civilisation aux peuples qui en ignoraient jusque-là les bienfaits. Cette sinistre réécriture de l’histoire prospère avec la caution de quelques faiseurs de livres – A. Finkielkraut, P. Bruckner et E. Zemmour, notamment – qui prennent leur ignorance et leurs audaces prétendues pour de brillantes découvertes. Ils n’hésitent pas à se dire amis de la connaissance et de la vérité ; sur ces sujets, comme sur beaucoup d’autres, ils ne sont que de vulgaires idéologues qui traitent les faits établis en chiens crevés. Demeurent de pauvres écholalies qui réhabilitent un discours impérial-républicain forgé sous la Troisième République. Audaces intellectuelles ? Stupéfiante régression et grand retour du roman national.

    Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et historien de la colonisation, a publié récemment « L’Empire des hygiénistes, Vivre aux colonies » (Fayard, 2014)

    SOURCE : http://www.4acg.org/Travail-force-et-exploitation-coloniale-souvenons-nous 

    « L'Algérie, c'est notre paradis », lance l’ignoble Ménard en débaptisant une rue de Béziers

    Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

    Il n'y a plus à Béziers de rue du 19-mars-1962, date des accords d'Evian qui ont mis fin à la guerre d'Algérie. Dans l'après-midi du 14 mars 2015, au cours d'une cérémonie officielle, le maire extrême droite de la ville, Robert Ménard, a procédé au changement de nom, décision votée en janvier en conseil municipal. Un baptême houleux pour la désormais rue Commandant-Hélie-de-Saint-Marc, un officier mort en 2013, dont le nom reste associé à la torture en Algérie et au putsch des généraux en 1961. Condamné pour cet acte à dix ans de prison, le gradé avait été gracié en 1966 et réhabilité en 1978.

    Pour parer à tout débordement, les forces de l'ordre de Béziers ont déployé des moyens considérables. Un cordon de sécurité séparait ainsi les pro-Algérie française et la contre-manifestation, représentant l'ensemble des forces de gauche.

    Près de deux mille enthousiastes, anciens parachutistes, militaires ayant fait la guerre d'Algérie et membre de l'association des anciens de l'OAS, l'ADIMAD, avaient fait le déplacement depuis Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Grenoble ou Lyon. La préfecture attendait vingt-cinq cars, ils n'y étaient sans doute pas. Parmi les Biterrois, des pieds-noirs, des harkis et des représentants de la Ligue du Midi, brandissaient des drapeaux et banderoles marquées « Maîtres chez nous ».

    Beaucoup de bérets, de médailles, de drapeaux tricolores (avec ou sans l'empreinte de pieds noirs sur la bande blanche) se distinguaient dans cette foule où la moyenne d'âge dépassait nettement les 70 ans. Un public qui a attendu patiemment les discours au son de la marche du 1er Zouave diffusée par haut-parleurs : « Sous le soleil brûlant de l'Algérie, notre étendard flottait calme et vainqueur. »

    (PS) Deux dépôts de plaintes devaient être effectués dont nous attendons toujours la mise à l’ordre du jour du Tribunal Administratif de Montpellier. Le verra-t-on un jour ? Je commence à douter, surtout que je viens d'apprendre que la plainte concernant, entre autres la LDH de Béziers n'aurait jamais été déposée.

    « L’OAS et la France coloniale célébrées *** Roger Hillel a porté plainte contre les nostalgiques du colonialisme en Algérie Absolument magnifique !!! »
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