• Violences policières: des blessés parlent

    Violences policières: des blessés parlent

    Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, une centaine de personnes ont été gravement blessées. Nous donnons la parole à des manifestants qui ont été mutilés. Avec Karl Laske, journaliste à Mediapart ; Antoine Boudinet, amputé d’une main ; Dominique Rodtchenki Pontonnier, mère d’un blessé à la main ; Lola Villabriga, blessée au visage et Anaëlle, secouriste volontaire.

     “Il n’est pas question qu’ils me prennent

     la main et s’en sortent sans problème”

     

    Antoine Boudinet, Bayonnais de 26 ans, a perdu une main emportée par une grenade GLI-F4, lancée lors des manifestations du 8 décembre à Bordeaux. Il a accepté de répondre à nos questions.

    Antoine Boudinet a porté plainte le 17 décembre

     contre Christophe Castaner.

    Comment vous sentez-vous ? 

    Antoine Boudinet : J’essaie de m’y faire, petit à petit. Le fait d’avoir perdu ma main et ce que cela suppose est compliqué.

    Vous êtes revenu chez vous. Allez-vous suivre une rééducation ?

    A. B : Je serai en rééducation à partir du 26 décembre. Il va falloir que j'apprenne à être gaucher. Ce sont des choses qui vont me prendre du temps.

    Que s'est-il passé ce jour-là ? 

    A. B : On était parti à Bordeaux pour la marche pour le climat. On s'est retrouvé dans la marche, mais aussi dans la manifestation des "gilets jaunes" et celle des jeunes. Il y a eu des affrontements et tout le monde était mélangé. Il y avait une belle solidarité. Au début, c’est plutôt classique : je prends des lacrymogènes, j’ai les yeux qui piquent… Nous avons des œufs que nous avons achetés dans une petite épicerie.

    Après, on décide de faire une pause dans un café pour s’en remettre. Puis, on décide de repartir. En y retournant, j’ai perdu mes amis et j’ai avancé un peu pour voir ce qu’il se passait, car il y avait une barricade en feu au niveau de l’arrêt Hôtel de Ville. Effectivement, de l’autre côté, il y avait des CRS qui avaient réussi à repousser les manifestants. Du coup, je me suis un peu trop avancé, un peu comme un idiot. Dans ce contexte, c’est un peu difficile de bien cerner la situation et surtout de prendre la bonne décision.

    A un moment donné, je vois un truc qui roule à mes pieds. Il faut bien comprendre que ces trucs fument avant d’exploser. Je ne savais pas alors qu’ils lançaient des grenades. Je me suis dit que c’était un fumigène et je ne voulais pas me le prendre. Je me suis baissé pour le ramasser. Ma main arrivée à la hauteur des cuisses, ça a pêté. Je ne me suis pas rendu compte que je l'avais perdue. Mon cerveau a bloqué la douleur. J’ai couru vers les manifestants en me disant que j’avais la main tapée par quelque chose. Là, je vois les gens qui s’écartent et me regardent un peu effrayés. Je regarde et je vois mon bras complètement déchiqueté.

    Vous n'avez ressenti aucune douleur ?

    A. B : C’est le moment où je vois le moignon et je hurle. Ce n’est pas un cri de douleur, c’est un cri d’horreur. C’est particulièrement horrible avec des doigts qui pendent… C’est un manifestant qui m’attrape par les épaules et qui me conduit aux CRS. Ils m’appuient contre un arbre, appellent les pompiers et me font un garrot. Eux-mêmes étaient atterrés et dégoutés. Pour moi, c’est beaucoup trop pour une manifestation.

    Les pompiers m’amènent à l’hôpital et pendant le trajet, je suis toujours conscient. J’essaie de me rendre compte qu’effectivement, je n’ai plus ma main et je ne pourrais pas faire quoi que ce soit avec. On me tient la tête pour éviter de regarder le moignon, mais le mal est déjà fait. J’arrive à l’hôpital et on me déchire tous les vêtements car j’ai reçu aussi des éclats de plastique dans les jambes qui m’ont causé de sacrées croutes et brûlures.

    Vous avez décidé de porter plainte. Pourquoi ? 

    A. B : Il n’est pas question qu’ils prennent ma main et s’en sortent sans aucun problème. [Avec mon avocat] nous avons décidé de ne pas attaquer le gendarme ou l’Etat français, car c’est un peu trop flou. Donc nous avons attaqué Monsieur Castaner [ministre de l'Intérieur, ndlr.], car c’est lui le responsable de l'utilisation de ces grenades. Lui, ainsi que le préfet, le sous-préfet… Il faut que les gens comprennent à quel point cette arme est une horreur.

    Comment envisagez-vous votre avenir ? 

    A. B : Je vous avoue que l’accident est le seul thème de conversation dans ma vie. D’abord, il va falloir traiter ce sujet, histoire de pouvoir passer à autre chose. Je ne sais pas ce que cela va donner. En ce qui concerne la rééducation, il va falloir apprendre à tout faire d’une seule main. Peut-être espérer avoir une prothèse électrique qui ne soit pas qu’un bout de plastique, mais quelque chose qui puisse faire bouger les doigts. C’est beaucoup de travail et d’apprentissage. Ça ne va pas être une partie de plaisir, mais c’est nécessaire pour retrouver une vie à peu près normale.

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Janvier à 11:31

    Une main en moins, ce n'est pas rien !

    Certes la violence prend naissance dans le fonctionnement même de la société fondée sur l'exploitation des travailleurs mais on a atteint une dimension nouvelle avec l'ampleur des difficultés, la colère qu'elle génère et la répression comme réponse aux problèmes !

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